Ibrahim Letaief, réalisateur de « Foufaâ », à La Presse : «Le scénario s’est imposé de lui-même»

 

«Foufaâ» (Alerte à l’ouragan) est le 5e long métrage d’Ibrahim Letaïef. Le réalisateur, qui s’est spécialisé dans la réalisation de films de comédie, fait, cette fois-ci, faux bond aux spectateurs en tournant un huis clos dramatique. Il explique le choix du tournage de cet opus. Entretien.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire ce film ?

Il y a des films qu’on ne programme pas. J’étais en train d’écrire d’autres scripts et le script de « Foufaâ » s’est imposé de lui-même. Il est venu à ma rencontre dans le cadre d’un atelier que j’animais et qui s’intitulait « Faire face à la caméra » avec des personnes venues d’univers différents. Un atelier dans un studio privé. Dans ce cadre-là, on a développé une série de courts métrages sur les thèmes de l’embauche, et ce, à l’instar des projets de fin d’étude. Tous les ans, on réalise un film qui reste visible pour les étudiants concernés par le cinéma. Puis, est venue l’idée d’un projet autour d’un huis clos. L’atelier s’est arrêté pendant la pandémie du Covid, j’ai repris le scénario de « Foufaâ » et je l’ai retravaillé avec la contribution de Sonia Zarg Layoun et Tawfik Thamri. C’est ainsi que le projet a pris naissance.

D’où est venue l’idée de l’ouragan ?

L’idée était de rendre hommage à la pièce « Ghasselet Enweder » du Nouveau Théâtre en imaginant un groupe qui se retrouve dans une maison d’hôte et ce soir-là, il y avait Ghasselet Enweder (forte averse) qui a contraint le groupe à rester enfermé dans la maison jusqu’à l’accalmie. Quand j’ai décidé de faire le film, j’ai changé l’idée avec l’histoire de l’ouragan. J’ai opté pour l’ouragan pour des raisons de production. J’ai pensé que c’est plus facile d’imaginer du vent que de la pluie. J’ai imaginé la Tunisie prise dans une sorte d’ouragan duquel elle ne peut pas se sortir bien que le film se termine par un happy end.

On s’attendait à une comédie, mais, à notre grand dam, le film ne fait pas rire…

Je n’ai jamais dit qu’il s’agit d’une comédie. C’est le premier film que je ne produis pas. Au contraire, c’est une comédie noire. Je me retrouve avec une pléiade d’acteurs qui savent faire de la comédie, mais aussi d’autres genres de films.

Est-ce que vous avez un regret par rapport à cela ?

Non. Au contraire, je me trouve un peu soulagé d’un fardeau qui est la communication et la production. Il est vrai que je maîtrise les trois volets, mais j’aurais imaginé autrement les choses. C’est une question de génération. De nos jours, on est obligé de passer par les réseaux sociaux, de subir le diktat de la communication, des multiples pages comme celle « On a regardé pour vous » où il n’y a pas de véritables critiques de film. Malheureusement, la communication autour du film a tourné autour de la comédie, alors qu’il s’agit d’un drame.

Les personnages sont des prétendants au mariage, autrement dit à la recherche de l’âme sœur mais leur relation est vite détournée lorsqu’ils apprennent le vol du collier…

Le film ne traite pas de la question du mariage. La rencontre dans la maison d’hôte devait être justifiée. Les personnages ne se connaissent pas et se retrouvent dans une maison d’hôte empêchés de la quitter à cause de l’alerte à l’ouragan. En fait, c’est un film sur la Tunisie. Il y a eu désunion. Tout le monde est parti.

Qu’est-ce qui a motivé le choix des acteurs, qui viennent pour la plupart du théâtre ?

J’ai toujours travaillé avec des acteurs venus du théâtre. Je vais souvent au théâtre et je côtoie les comédiens dont certains sont devenus des amis. Je ne fais pas de casting à l’improviste. Je ne fais pas appel à un assistant pour me choisir un acteur pour tel ou tel rôle. Une fois le scénario en place, je sais quel acteur convient au personnage. Quand j’ai réuni les acteurs, on a commencé à travailler sur les personnages, notamment sur le rapport décor-personnage qui a permis de favoriser les comédiens du théâtre qui peuvent mieux maîtriser l’histoire du huis clos, la caméra était là pour les servir.

Le film est aussi une critique des médias. Que leur reprochez-vous ?

Le protagoniste Mohamed Grayaâ qui annonce l’état d’avancement de l’ouragan parle aussi de sa situation sociale et familiale, notamment sa relation avec sa mère. Les ordres qu’il reçoit via son oreillette pour changer de discours sont un fait important. Le journaliste est censé donner des informations sur la météo, ses supérieurs essaient de vendre l’ouragan comme un événement à fêter. Je ne critique pas les médias en tant que tels, mais les ordres provenant des responsables qui sont aujourd’hui les garants de ces informations.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile à tourner ?

Les scènes les plus difficiles sont celles avec Mohamed Grayaâ. Cela paraît simple, mais Grayaâ a énormément souffert avec la mise en place des effets spéciaux en live des machines à vent qui généraient un vrai ouragan.
Je voulais parler aussi de l’environnement et le nombre impressionnant de sacs en plastique et d’autres sujets qui relèvent de mon intention.
Les autres ne sont pas simples non plus : travailler en huis clos avec huit acteurs est difficile en termes de déplacement, de répartition du temps de paroles. Il y a plusieurs histoires en parallèle.
C’est fatigant et là, grâce à leur expérience, les acteurs pouvaient rattraper parfois un texte oublié par le partenaire. De plus cela a été difficile en termes de gestion de l’espace.

Est-ce que vous avez eu recours à l’improvisation ?

Toutes les improvisations ont été faites dans le cadre de l’atelier. Ce film c’est une série d’ateliers et le plus important est celui avec les acteurs une semaine avant le tournage au cours d’un stage bloqué.
On faisait des allers-retours entre les décors et l’espace où on se réunissait pour l’atelier. Certaines improvisations ont été abandonnées.
Le personnage de Khouloud qui n’existait pas dans le scénario a été créé dans le cadre du dernier atelier.

« Foufaâ » est finalement une métaphore d’un pays en pleine ébullition ?

Tout à fait. Je crois que c’est la lecture la plus plausible.
C’est un drame et non pas une comédie. Un point de vue sur la Tunisie ici et maintenant où on vit un mal-être visible dans le mode de vie qui a changé.
C’est une Tunisie que je ne reconnais pas et que j’ai essayé d’illustrer dans le film.

Est-ce difficile de produire un film aujourd’hui en Tunisie ? Est-ce la raison pour laquelle vous vous orientez vers les films intimistes à petits budgets ?

Oui, c’est dommage. Ce film s’est imposé par le coût de production. Toute la partie post-production surtout les effets fixes. Un chroma entourait toute la maison où on a tourné qu’il fallait enlever après pour dégager l’effet du vent à travers les vitres. Cette opération est coûteuse. Les 350.000 dinars de subvention du ministère de la Culture ont été dépensés dans la post-production qui a été faite en Inde.

Quel est votre prochain script ?

Etant donné que je réalise un long métrage tous les cinq ans, le prochain que j’envisage de tourner peut-être est un de mes scripts qui traite d’un retour dans le temps dans la même veine que « Midnight à Paris » de Woody Allen. Je suis en train de finaliser le script. C’est un film qui se passe entre aujourd’hui et les années 20/30. C’est un film coûteux qui nécessite un tournage en studio pour reconstituer les décors de la médina des années 30.

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