M.Ahmed El Karam, ancien Président de l’Association professionnelle tunisienne des banques et des établissements financiers (APTBEF) : «L’inflation est dangereuse quand elle dérape…»

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Crise de liquidité, les banques tunisiennes semblent plus fragiles et vulnérables. Les ressources collectées sont insuffisantes pour financer les particuliers et les besoins d’investissement et d’exploitation. La BCT a mobilisé 16 milliards de dinars pour combler le manque de liquidité des banques à des conditions plus contraignantes.
Sur la situation financière des banques tunisiennes, le problème de manque de liquidité , l’augmentation du taux d’inflation et d’endettement, M.Ahmed El Karam, ancien président de l’Association professionnelle tunisienne des banques et des établissements financiers (Aptbef), a bien voulu nous donner d’amples éclaircissements.

Pourquoi les deux banques françaises comptent-elles quitter la Tunisie ?
C’est un acte assez fréquent que les banques à statut international revoient leur stratégie d’implantation dans des pays particuliers. Ce sont des banques qui existent partout dans le monde et il est normal qu’elles décident de leur présence en fonction de certains objectifs particuliers qui pourraient les amener à s’installer dans de nouveaux pays et à quitter d’autres.
Le fait que les banques quittent la place financière tunisienne s’inscrit dans l’ordre normal des choses parce qu’il y a des banques qui quittent et d’autres qui viennent et s’installent.
Par ailleurs, je crois savoir que ces deux banques qui comptent quitter la Tunisie, ne visent pas spécialement notre pays. Ce départ s’inscrit dans le cadre d’une stratégie de détermination de leur présence dans le continent africain . Donc, il n’y a pas réellement de messages assez particuliers . Il faut qu’on s’habitue à vivre dans un monde de mobilité et que rien n’est éternellement stable et acquis. Il faudrait s’adapter d’une manière permanente à faire toujours de la Tunisie une place financière attrayante.

Quelles sont les mesures à prendre pour attirer de nouvelles banques étrangères en Tunisie ?
Il faut préciser tout d’abord que nous avons plusieurs banques étrangères en Tunisie, européennes, américaines, arabes… La place financière tunisienne est ouverte à des banques de tous bords.
Je considère que l’espace tunisien est ouvert. Nous sommes heureux qu’il y a un engouement pour l’espace financier tunisien puisque le tiers du marché bancaire tunisien est géré par des institutions financières dont la majorité du capital est précisément étrangère.

Comment se présente la situation financière des banques tunisiennes ?
La situation s’améliore. Les banques ont mis l’accent, depuis des années, sur la solidité des assises financières en respectant de plus en plus les standards internationaux parce que nous ne pouvons pas servir le client convenablement si nous ne sommes pas solides, notamment avec les bailleurs de fonds internationaux qui nous prêtent de la liquidité pour la remployer au profit des créanciers et des entreprises.
Les stratégies mises en place par toutes les banques visent à utiliser davantage les créances accrochées et à engager la réforme judiciaire idoine qui protège mieux les créanciers et permet aux banques de recouvrir leurs créances. Ceci nécessite une administration plus efficace et rapide qui permet de satisfaire les besoins en services du client.

Comment résoudre, selon vous, le problème du manque de liquidité pour les banques tunisiennes ?
Le problème de manque de liquidité est un problème ancien. Il est peut-être d’actualité, mais de tout temps, l’économie tunisienne est une économie d’endettement. Les ressources collectées auprès des particuliers sous forme d’épargne et autres, des entreprises et même des ressources d’ordre budgétaire, sont insuffisantes pour assurer un financement normal de nos besoins d’investissement et d’exploitation. Donc, il était nécessaire de recourir à la BCT pour fournir aux banques la liquidité nécessaire pour qu’elles soient toujours prêtes à assurer leur mission de financement des particuliers. Néanmoins, le financement a atteint un niveau assez élevé ces dernières années, et ce, pour de nombreuses raisons: la croissance économique, qui est malheureusement atone, ne permet pas de générer les liquidités suffisantes permettant de soutenir financièrement les banques, ensuite, le marché parallèle qui observe jusqu’à aujourd’hui une importance démesurée, absorbe une grande partie de la liquidité et de l’économie. Cette liquidité ne passe pas par les agences bancaires, ni par les circuits officiels de financement des actes économiques.
Autres raisons relatives à la stabilisation des exportations, dont les liquidités proviennent, entre autres, des avoirs en devises, et le déficit de la balance qui a atteint 10% du PIB. Donc, il y a forcément un gisement de liquidité qui est en train de s’amenuiser et se transformer même en source de fuite de liquidité pour financer entre autres les importations.
A ceux-ci s’ajoute la situation des entreprises publiques et des organisations de sécurité sociale, qui auparavant avaient des excédents importants de liquidité et plaçaient de l’argent chez les banques tunisiennes, passent aujourd’hui par une situation difficile et malheureusement n’ont pas d’excédents de liquidité. Plus grave encore, elles recourent aujourd’hui aux marchés bancaires pour financer leurs exploitations et activités.
Pour résoudre le problème du manque de liquidité, la BCT a mobilisé les financements adéquats, atteignant 16 milliards de dinars. Cette situation difficile à contribué à exercer des pressions inflationnistes, ayant amené la BCT à revoir sa politique et à resserrer un peu le financement des banques, en leur assurant la liquidité dans des conditions plus contraignantes.

L’augmentation du taux d’intérêt par la BCT de 100 points a-t-il atteint ses objectifs ?
C’est une des mesures prises pour lutter contre l’inflation et rétablir l’équilibre du marché des services.
En Tunisie, la demande est plus élevée que l’offre. D’où provient la source de la demande? Elle provient de deux types de revenus : les revenus propres des agents économiques (les salaires, les dividendes…) et les revenus d’emprunt obtenus auprès des banques, des bailleurs de fonds pour pouvoir compléter les revenus propres et exercer une demande sur le marché. Cette situation a engendré sensiblement un manque de crédits durant les années post-révolution. D’autres facteurs sont à l’origine de cette situation dont la baisse de l’offre, le dysfonctionnement de distribution qui a contribué à l’augmentation du taux d’inflation.
Dans sa responsabilité fondamentale de lutter contre l’inflation, la BCT a pris des mesures pour rendre l’accès aux crédits difficile, en augmentant le taux d’intérêt. Donc, les crédits deviennent cher et les agents économiques réfléchissent avant de s’endetter auprès des banques.
L’objectif étant de ramener l’inflation à des normes acceptables. L’inflation est très dangereuse quand elle dérape, dangereuse pour l’économie, la population et l’investissement parce qu’elle ne permet pas aux opérateurs économiques d’anticiper l’avenir et d’investir pour créer de l’emploi et de la richesse.
À l’évidence, si la politique économique aiderait la BCT à maîtriser l’inflation, la pression sur la liquidité baissera et par conséquent le taux d’intérêt pourrait retrouver une cadence normale.

Comment peut-on freiner l’inflation et maîtriser le sprint des produits de consommation ?
Il n’y a pas de miracle. Il faut travailler. On ne peut pas s’accommoder éternellement d’une croissance de 1 à 2%, c’est très insuffisant . Il faut rétablir le taux de croissance à 5% auquel nous étions habitués, en développant les exportations, créant des richesses.

Le taux d’endettement a atteint un niveau élevé, comment maîtriser cet endettement qui constitue un fardeau pour les générations futures ?
L’endettement du pays est dû au déséquilibre très important des agrégats économiques de la Tunisie. Nous avons des déficits budgétaires et de la balance courante assez élevés, qui, pour les équilibrer, pousse le pays à s’endetter, notamment pour avoir des devises et régler nos importations.
La solution est d’analyser les origines de ces déséquilibres. Ces origines résident dans l’énorme facture du secteur pétrolier. Le secteur énergétique et les subventions coûtent très cher pour le budget de l’Etat. Il faut mettre en place une stratégie opérante qui transforme les déficits des balances énergétiques en excédents . Depuis des années, nous étions en excédent et un exportateur net de produits pétroliers. D’où la nécessité de libéraliser davantage les règles contraignantes qui régissent le secteur pétrolier et maximiser les incitations au profit des opérateurs qui exploitent l’énergie solaire et faire des alliances avec les pays qui sont développés en la matière (maîtrise des Tics et apport de capitaux extérieurs), ce qui réduira d’autant le recours à l’endettement extérieur. D’autres pistes sont à entreprendre pour réduire sensiblement le déficit de la balance courante et faire face à nos besoins en paiements extérieurs, non pas par l’endettement mais par nos propres fonds d’exportation et nos entreprises.

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