l’invité – Driss Haddad, ancien milieu de terrain international du CAB : «Nous en avions les larmes aux yeux !»

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Driss Haddad fait figure de l’une des figures emblématiques du football bizertin. En effet, il a joué avec trois générations de footballeurs, atteignant son apogée dans les années 1960. Convoqué à plusieurs reprises en équipe nationale, son chemin était souvent barré par l’Etoilé Abdelmajid Chetali, puisqu’ils occupaient le même poste. Reconverti entraîneur, il a pu saisir de près le grave retard accusé par l’infrastructure sportive dans la région de Bizerte. «Nous n’avons pas de stade digne du standing du CAB, déplore-t-il. Dans ces conditions, il est inutile d’exiger l’impossible de nos joueurs qui continuent d’évoluer sur une pelouse indigne».


Driss Haddad (3e à partir de la gauche, accroupi), posant avec son club de toujours, le Club Athlétique Bizertin

Driss Haddad, vous qui avez évolué sur la terre battue du stade Ahmed Bsiri, n’avez-vous pas aujourd’hui l’impression que le stade 15-Octobre n’a pas résolu le problème de l’infrastructure ?
Le plus malheureux dans l’affaire, c’est que cette enceinte n’est plus viable. Sa pelouse ressemble à tout sauf à du gazon. L’infrastructure sportive de Bizerte reste insuffisante et obsolète. Dr Rachid Tarras, maire de la ville et président du CAB entre 1958 et 1964, a tout tenté pour développer cette infrastructure. Des présidents, comme Mohamed Belhaj et Hamadi Baccouche, ont beaucoup apporté au club. Ahmed Karoui a fait de son mieux. Depuis, on ne fait que gérer la crise. Bizerte mérite de meilleures installations sportives.

Qui vous a convaincu de pratiquer le football ?
Mon frère aîné Boubaker qui avait onze ans de plus que moi. Un attaquant hors pair. Il a inscrit neuf buts au cours d’un seul match. En 1957-1958, il a été sacré meilleur buteur du championnat (28 buts), ex aequo avec la tête d’or de l’ESS, Habib Mougou. En 1959-1960, il a été quatrième meilleur buteur (13 buts). Il lui arrivait de me punir à coup de claques quand je ratais un but tout fait. Pour moi, c’était le père, le frère, l’ami. Il aidait notre famille composée de cinq frères, et nous versait de l’argent à partir de France où il a joué avec Nancy et Epinal. Il est décédé il y a dix ans en France dans un accident de la circulation avec son fils Ali. Il a été inhumé là-bas. Il a joué en sélection avec un autre Cabiste, Chedly Bouzid.

Vos parents vous ont-ils encouragé à pratiquer le football ?
Je n’ai pas vraiment connu mon père Mohamed, officier dans l’armée française et décédé dans l’Hexagone alors que j’avais neuf ans. Quant à ma mère, Founa Bent Boubaker Ben Nacef, cousine de Mokhtar Ben Nacef, l’ancien défenseur du CAB, passé pro à Nice, puis entraîneur national, elle ne comprenait rien au sport. Ce n’était pas sa tasse de thé.

Haddad (en médaillon) avec le CAB des pionniers

A quel poste avez-vous joué ?
On évoluait avec deux demis et cinq attaquants. J’étais l’organisateur et le distributeur du jeu. Je servais les Zoraï, Larbi et Youssef Zouaoui, Chakroun, Ben Gouta. J’étais le spécialiste des balles arrêtées. Nos buteurs avaient pour noms Boubaker, Zoraï et Youssef Zouaoui.

Quel a été votre premier entraîneur ?
Mohamed Chetouane, il m’a tout appris. Donc, mon frère Boubaker et le futur président Mohamed Belhaj, qui jouait avec lui dans l’équipe, m’emmènent au CAB. Je pratiquais le foot dans notre quartier El Gaïed, à Bizerte. Je m’efforce de répondre aux attentes de mon frère et à celles de Si Chetouane, un ancien grand joueur. Grâce à une hygiène de vie impeccable, j’ai pu côtoyer trois générations: d’abord celle de Habib Mahouachi, Chedly Bouzid, mon frère Boubaker…Ensuite, celle des frères Zouaoui, Joulak,  Jerbia…Enfin, les Abdeljelil Mahouachi, Moncef Ben Gouta.…

Et après Chetouane ?
L’Algérien Salah qui a rajeuni l’équipe, le Hongrois Frank Loscey qui nous a fait revenir en D1, le Yougoslave Ozren Nedoklan.

Et vos dirigeants ?
Rachid Terras, Abdelmajid Almia, Ali Maâmer, Sadok Belakhoua, Mohamed Belhaj et Mohamed Fatnassi, un secrétaire général très dynamique.

Quel a été votre meilleur souvenir?
Tout simplement le fait d’avoir côtoyé d’aussi grands joueurs que Chetali, Taoufik, Kanoun, Hamadi Hnia, Abdelmajid Azaiez… Attouga et Tahar Chaibi venaient passer la nuit chez moi. Mohamed Salah Jedidi et moi, on ne se quittait pas. A la mort de mon épouse, en 2011, ils étaient tous là pour partager ma douleur.

Avec l’équipe nationale

Depuis, vous vivez tout seul ?
Oui, et la maison avec ses cinq pièces me paraît bien grande depuis la disparition de mon épouse, Néjia Fouchali. Nous nous sommes mariés en 1965. Nous avons trois enfants: Ryadh, 53 ans, chirurgien dentiste, Afef, 51 ans, prof d’arabe et Hajer, 41 ans, prof universitaire de français. Heureusement que ma fille Hajer habite au palier supérieur. Mes sept petits-enfants rendent ma vie plus gaie.

Et votre plus mauvais souvenir ?
Notre relégation en D2. Cela a coincidé avec la Bataille de l’Evacuation. Nous avons passé des moments très difficiles. Les paras français nous arrêtaient quand nous nous déplacions pour nous entrainer. Ils nous rassemblaient dans une salle et nous battaient. Mohamed Salah Bejaoui en a eu les jambes cassées. Il fallut l’intervention de notre SG, Mohamed Fatnassi, pour nous relâcher.

Que représente pour vous le CAB ?
C’est toute ma vie. Quand on attrape un tel virus, il ne vous lâche plus. Chaque dimanche, je me déplace au stade pour suivre les rencontres de mon club. Je ne vois plus beaucoup d’anciens joueurs continuer de le faire. Le CAB a été pour beaucoup dans ma formation d’homme. Notre président Rachid Terras nous imposait d’aller nettoyer la plage de Bizerte avant la saison estivale.

A votre avis, quels sont les meilleurs footballeurs cabistes ?
Abdelhamid Ben Ahmed, Chedly Bouzid, Boubaker Jemili, Othmane Bejaoui, Youssef Zouaoui, Joulak, Bren Gouta, Jerbia…Et l’immense Hamda Ben Doulet que j’apprécie énormément pour ses qualités techniques, et surtout pour son éducation. C’est un joueur modèle.

Et les meilleurs joueurs de l’histoire du football tunisien ?
Noureddine Diwa au-dessus de tous. C’est le maestro. Il y a également Chetali, Taoufik, Tahar Chaibi, Ahmed Sghaier, Mohamed Salah Jedidi, Abelwahab Lahmar, Aleya Sassi…

Quelles sont vos idoles ?
Le milieu de terrain du CAB, Abdelhamid, mais aussi Diwa que j’adorais et avec lequel j’ai fini par jouer en sélection, Chetali. J’aime aussi Agrebi et Ben Doulet.

Haddad entraîneur (avec Youssef Zouaoui)

Pourquoi n’avez-vous pas fait une grande carrière en sélection ?
Tout simplement parce qu’il y avait quelqu’un de plus fort que moi: l’immense Abdelmajid Chetali. Les sélectionneurs Kristic et Gérard m’alignaient plutôt dans les matches amicaux: contre Malte et l’Armée Irakienne en 1961, contre Dynamo Moscou, la France B, les tests disputés au stage de Hongrie et d’Allemagne… La plupart du temps, j’étais remplaçant.
C’était le cas en phase finale de la Coupe d’Afrique des nations en 1965 à Tunis. Pourquoi la Tunisie a-t-elle perdu la finale face au Ghana ?
A la mi-temps, j’ai entendu Attouga et Chaïbi se quereller, je ne sais pas pourquoi. Cela n’a sans doute pas arrangé les choses.

De votre temps, le CAB n’a pas eu un grand palmarès. Pourquoi ?
Nous étions confrontés aux retombées de la Bataille de l’Evacuation, du complot ourdi contre le président Bourguiba… De plus, les autres clubs disposaient déjà de moyens supérieurs. Pourtant, nous avons disputé deux demi-finales de la coupe de Tunisie perdues face au CA (2-0 AP, buts de Jedidi et Gattous) et devant le SRS des Chakroun, Madhi et Romdhane (3-0).

Une fois les crampons rangés, vous êtes resté dans les mileux footballistiques en devenant entraîneur…
En réalité, durant trois saisons, j’étais en même temps joueur au CAB et entraîneur de STIR Zarzouna. Après avoir fait le tour des petits clubs de la région, j’ai été chargé de former les cadets et juniors du CAB. Les Salah Chellouf, Hosni Zouaoui, Mansour Shaiek, Briouza, Sahli, Jebali et consorts… furent formés par mes soins. Je suis titulaire du 2e degré. J’ai mené une petite bonne carrière d’entraîneur dont je dois me montrer fier. Tout comme lorsque j’étais joueur, j’ai tout donné, je crois.

Quelle comparaison feriez-vous entre le foot d’hier et d’aujourd’hui?
On ne joue plus pour le maillot, comme on dit. En sélection, lorsque la fanfare jouait les airs de l’hymne national, nous en avions les larmes aux yeux. Et puis, l’amitié était souveraine. On effectuait les stages à Bir El Bey, on profitait du temps libre qu’on nous accordait pour aller à Hammam-Lif boire un café. Abdelmajid Chetali nous payait ce café. Mais les temps ont changé. L’égoisme l’emporte à présent.

Quels sont vos hobbies ?
J’ai arrêté de travailler depuis 2009. J’ai intégré la STIR en 1965. A la télévision, je regarde tous les sports imaginables. Les programmes diffusés par les chaines tunisiennes ne m’intéressent pas. On n’y voit que d’interminables et ennuyeux rounds de pugilat verbal sur des plateaux qui ronronnent à n’en plus finir. Le matin, je rencontre les amis au café. Autrement, c’est la prière et El Omra que j’ai effectuée plusieurs fois.

Enfin, si vous n’étiez pas dans le foot, quel autre domaine auriez-vous suivi ?
J’aurais tout simplement opté pour le domaine sportif. Depuis mon plus jeune âge, j’ai été séduit par cet univers magique. Non, franchement, je ne me vois pas ailleurs…

Digest
Né le 29 août 1941 à Bizerte
Première licence: 1953-1954 Minimes du CAB
Premier match seniors: 1958-1959 CAB-SG (1-0)
Dernier match: 1970 CAB-EST (1-1)
International «A»: dix sélections
Carrière d’entraîneur: STIR Zarzouna, Menzel Jemil, cadets et juniors du CAB, adjoint d’Alexander seniors CAB, Al Qassim et Al Ihsaâ (Arabie saoudite), sélection régionale du Nord…Retraité de la Stir Bizerte depuis 2009
Marié et père de trois enfants.

Propos recueillis par Tarak GHARBI

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