Habib Kazdaghli, historien et ancien doyen de la faculté des lettres de La Manouba à La Presse : «Reconstruire la belle mosaïque de l’histoire de la gauche»

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Il est la cheville ouvrière de l’événement «Cent ans de communisme en Tunisie». L’historien Habib Kazdaghli dirige également le Laboratoire du patrimoine de la Tunisie, à l’origine de l’initiative du colloque organisé à la Cité de la culture du 23 au 26 mars sur le centenaire du PCT, d’une exposition de photos sur la gauche tunisienne. Et de témoignages d’acteurs politiques, de la grande famille de la gauche, qui défilent sur la page Facebook de la Fondation Rosa Luxembourg, partenaire de l’événement. Rencontre avec un historien passionnant et passionné. Un fidèle militant, dont l’activisme politique, loin d’aveugler le rigoureux académicien qu’il est, reste un moteur pour une implication dans la vie publique. Avec toujours pour boussole le vivre-ensemble malgré les différences que lui a apprises son immersion dans le Parti communiste de Tunisie.

L’événement du centenaire du mouvement communiste est une initiative scientifique proposée par le laboratoire du patrimoine de la Tunisie basé à la Faculté des lettres de La Manouba. Quels sont les missions et les champs d’action de ce laboratoire ?

Le laboratoire a été créé il y a 22 ans. Mon collègue Abdelhamid Larguech l’a dirigé en premier à sa fondation en 1999, deux autres collègues : Dalenda Larguèche et Samira Sehili avaient continué à la marche, je suis le quatrième directeur. Sa vocation exacte englobe la prospection des ressources patrimoniales des régions, des groupes humains, des associations, etc. Nous voulons explorer, grâce à cet instrument, ce que les traces matérielles et immatérielles du passé et d’un patrimoine mis en marge par la grande Histoire, l’Histoire nationale — car chaque pays possède son récit national —, pourraient représenter comme potentiel de développement actuel pour les diverses populations et pour les régions du pays. Ces sources du passé peuvent être, par exemple, l’héritage des communautés, qu’elles soient grecques, juives, italiennes et autres, ou encore la Table de Jugurtha, etc. Il n’y a pas de raison qu’une infrastructure touristique ait été mise en place pendant la période touristique en lien avec des sites et les monuments et qu’aujourd’hui le visiteur du nord-ouest trouve du mal où résider.

Vous êtes connu par vos travaux sur les minorités de Tunisie. Existe-t-il des croisements entre cette thématique et celle du communisme sur lequel vous avez également focalisé beaucoup de vos articles et interventions scientifiques ?

C’est par le biais de l’histoire du communisme que j’ai croisé les minorités. Il s’agit pour moi de vases communicants. En fait, ma thèse de doctorat soutenue en 1988 portait sur le Parti communiste au temps  de l’Internationale communiste, à savoir entre 1919 et 1943. J’ai alors, au cours de mes recherches et au cœur des archives, rencontré ces militants, qui étaient français, musulmans, juifs, italiens, espagnols… Tous faisaient partie du même cadre, le mouvement communiste. J’ai essayé de démontrer comment le parcours d’un groupement, qui avait commencé à s’activer sous une initiative européenne —  Charles-André Julien étant l’initiateur du mouvement en Tunisie suite à sa tournée de propagande dans notre pays le long du mois de mars 1921 — menée ici par Robert Louzon et Jean-Paul Finidori rejoint l’itinéraire d’un des monuments de l’histoire tunisienne qu’est Mohamed Ali Hammi ou encore de Mokhtar Ayari exilé en Egypte en novembre 1925. Le même verdict a été prononcé contre  El Hammi, El Ayari et Finidori. Ces personnages, même venus d’Europe, en général, font partie de l’histoire tunisienne riche, multiple et plurielle. Nous devons être aussi fiers de Mohamed Ali Hammi que de ces militants aux origines étrangères ayant lutté sur la terre tunisienne côte à côte avec les Tunisiens. La Tunisie était plurielle, par les apports humains, que ce soit des pays proches, tels l’Algérie, le Maroc et la Libye. Mais aussi de l’Italie, de la France, de la Corse, de Malte… Tout ce monde-là va se retrouver au sein du communisme. Le mouvement pouvait être inclusif à cause de son côté national et international. Comme le disait Gilbert Naccache, je le paraphrase ici : «Je n’étais pas attiré par le sionisme, ni par la prépondérance, mais le communisme était l’espace le plus ouvert pour moi, il ne m’obligeait pas à certaines contraintes, comme de prêter serment sur le Coran quand on adhérait au Destour». Savez-vous que Zouhair Ayadi, le fondateur du Club Sportif Sfaxien, militait aux cotés de Mohamed Ali ? Dans son livre «Hayet Wa Kifah» (Une vie, une lutte), Ahmed Taoufik El Madani (dirigeant du Destour expulsé vers l’Algérie en 1925, car n’étant pas tunisien n’avait pas le droit de faire la politique en Tunisie) le décrit comme un pôle du communisme en Tunisie, tout comme Mokhtar Ayari. Je vérifie encore : dans les rapports de police de l’époque, Zouhair Ayadi écrivait dans «L’Avenir social», l’organe du parti communiste, sous le pseudonyme de «Zohardi». C’est bien lui. La ville de Sfax doit être doublement fière de Zouhair Ayadi ! Car il a appris l’amour de la Tunisie dans un contexte de diversité communautaire.  Il est vrai que tout cela s’est déroulé dans une ambiance coloniale, mais l’apport du parti communiste a été de relier les revendications nationalistes des Tunisiens aux principes révolutionnaires internationalistes. D’où l’acharnement des autorités françaises contre ce mouvement.

En ces années 20, qu’a pu ramener en Tunisie, comme innovations, le mouvement communiste ?

Le communisme, il faut le rappeler était une scission au sein du socialisme international. Il s’agit de la fraction minoritaire, qui avait refusé la Première Guerre mondiale. C’est cette fraction qui va réussir  la Révolution d’Octobre 1917 en Russie. D’où les lignes de démarcation entre les deux parties du socialisme. Le point fondamental, à mon sens, qui a motivé l’affiliation des socialistes en Tunisie au communisme, c’est le point 8 des 21 conditions d’adhésion votées  par le deuxième congrès de l’Internationale communiste de juillet 1920 à Moscou. On soutiendra alors dans ce point 8 que toute section voulant adhérer à l’Internationale communiste doit militer pour l’indépendance des colonies. L’intérêt des Tunisiens ne consistait donc pas à faire la révolution prolétarienne, la Tunisie n’était même pas industrialisée en ces années-là, mais plutôt à accéder à l’indépendance. Evidemment, les Destouriens proclamaient : «La Tunisie aux Tunisiens». Toutefois, ceux qui ont prononcé et écrit dans leurs journaux pour la première fois le mot «Indépendance», au sens de la séparation entre la Métropole et les colonies, ce sont les communistes. C’est leur apport le plus important à mon avis, qu’on ajoutera à la question sociale, absente dans le programme du mouvement national. Deux mois après le deuxième congrès de l’Internationale communiste, va se tenir à Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan (ancienne colonie tsariste), le Congrès des peuples d’Orient. 3.000 personnes y assistent auxquels on dira en gros : «La Révolution d’Octobre a donné le pouvoir aux ouvriers, elle est l’expression de la lutte des classes au sein des pays développés. Vous, vous souffrez d’autres problèmes. Soyez avec nous et nous vous soutiendrons pour disloquer les empires coloniaux et obtenir votre indépendance ». Durant l’année 1920, l’écho de ce grand rassemblement  à Bakou arrive jusqu’en Tunisie et fait basculer la tendance vers l’adhésion au communisme. C’est ainsi qu’en Tunisie, comme dans beaucoup de pays arabes virent le jour des partis affiliés aux partis communistes européens, en Tunisie la date à retenir est celle du 27 mars 1921, qui devinrent plus tard autonomes, tout en ayant selon les contextes et les périodes des rapports d’alliances et de compétitions avec les partis nationalistes.

Comment le communisme, né en Europe et mis en pratique en Russie, a-t-il pu s’adapter avec le contexte si particulier d’une terre arabo-musulmane ?

Pour plusieurs raisons. Tout d’abord, on ne peut pas intéresser les gens à leurs problèmes sans s’adresser à eux dans leur propre langue : le communisme est le seul mouvement d’origine européenne qui va s’exprimer en arabe. Si on revenait au dernier trimestre de 1921, on va constater que, profitant des lois françaises de l’époque qui permettaient la publication d’un journal sans autorisation officielle, toute une liste de journaux ont vu le jour : «Habib El Omma», «Habib Echaâb», «Al Bacir», «Annaçir», «Al Madhloum», «Al Mahzoum», etc. Tous parlaient au nom des communistes. La destinée de ces publications, interdites à leur parution par la police, ne dépassait pas une seule journée. Elles  reparaissaient le lendemain sous un autre titre : souvent, c’est un seul journal, qui se recycle au fil des jours. La fameuse brochure rouge, qui portait le titre : «La question tunisienne et sa résolution par le biais du communisme» a été rédigée en arabe, sous la direction de Robert Louzon, par des Tunisiens, dont votre propre grand-père Mohamed Belhassine, aux côtés d’autres personnalités, tels Mohamed et Mahmoud Bourguiba. Selon les rapports de police de l’époque, la brochure a été saisie à l’imprimerie. Elle n’a jamais été rendue publique comme ce fut le cas de l’ouvrage de Thaâlbi : «La Tunisie martyre», qui circulait sous le manteau. La brochure a d’ailleurs emprunté le style de «La Tunisie martyre». Ce n’est pas un hasard non plus que l’imprimerie, tenue par le dirigeant communisite Louzon, qui a publié ce document mort-né était située à Bab El Akwas, rue Souki Belkhir, au cœur de la médina. Ensuite, et le colloque l’a bien démontré, les gens, dans les années 20, étaient, dans leur majorité illettrés. D’où l’idée des communistes de s’adresser à eux par la poésie, la culture orale et des formes de communication les plus usitées de l’époque. Ils vont pour cela récupérer des paroliers, des poètes et des bohémiens disposant d’une audience, mais qui n’étaient pas forcément connus pour leur intérêt pour le mouvement. C’est dans ce cadre-là que l’on retrouve le poète Abderrahmane El Kéfi, à la fois communiste, nationaliste, anarchiste et nihiliste à la fin de sa vie. Enfin, le communisme en Tunisie n’est pas entré en opposition avec la religion. D’ailleurs, jamais durant cent ans, on ne parle d’athéisme dans les journaux tunisiens. Hafnaoui Amairia a démontré dans son intervention au cours du colloque les connexions que les journaux du mouvement trouvaient entre Islam et communisme. En fait, la critique de la religion était plus le fait des philosophes des Lumières que des hommes politiques provenant du marxisme.

Vous avez fait partie vous-même du Parti communiste tunisien en étant le plus jeune membre de son Comité central durant deux mandats (1981-1993). Vous avez poursuivi cet itinéraire politique avec la transformation du PCT en Mouvement Ettajdid en 1993 et bien après. Cette implication dans la vie politique ne représente-t-elle pas un risque pour l’universitaire ? Celle de perdre son sens de la distance ?

Evidemment, cela pourrait brouiller les cartes. Certains pourraient dire que le  colloque s’inscrit dans le registre du politique ou encore de la propagande partisane, d’où mon insistance au cours de l’événement sur le principe de la dimension scientifique de l’initiative dans son ensemble qui a été validée par le conseil scientifique du laboratoire et son exécution a été mise sous le regard d’un comité scientifique composé de plus de 20 collègues universitaires. En tout cas, le long de ma vie militante, d’un passé de 45 ans maintenant, il n’y a jamais eu de contradiction entre l’engagement personnel et l’engagement pour l’histoire. L’essentiel consiste à respecter les champs propres à chacune des disciplines. J’ai adhéré à un parti, qui, à mon avis, a présenté une part importance de son autocritique. Je suis né en août 1955, mon nom Habib —je devais à l’origine m’appeler Salem — correspond au retour de Bourguiba de son exil forcé le 1er juin de la même année, me prédestinait à adhérer à un autre parti. Or à 20 ans, j’ai compris que le Bourguiba que j’aimais, et que j’aime toujours d’ailleurs, ne laissait plus de place aux jeunes : le parti Destour avait décidé de lui attribuer une présidence à vie en 1974. J’ai choisi un mouvement de gauche, minoritaire à l’université des années 70, qui avait beaucoup de respect pour les combats de Bourguiba mais en même temps revendiquait plus de droits et de libertés, d’une manière certes modérée. Je n’ai pas connu le mouvement Perspectives dans sa phase ascendante, car je ne me trouvais pas encore  à ce moment-là à l’université. J’ai vécu par ailleurs ses extensions à travers les mouvements Amel Tounsi et El Watad, qui ne m’ont pas interpellé pour leurs thèses radicales et leur rejet de toute l’histoire de la Tunisie. Mon adhésion au Parti communiste m’a fait connaître une vision sereine de la lutte politique,  sur le plan académique, cela m’a amené à vouloir découvrir un autre pan de l’histoire, puisque mon premier travail universitaire, soutenu en septembre 1980, a porté sur le mouvement de la Paix, une alliance entre Destouriens et communistes, conduite par Slimane Ben Slimane (qui lui a valu d’être exclu du Néo-destour en mars 1950). Je n’avais pas réussi à interviewer Slimane Ben Slimane à l’époque, car, je l’ai compris plus tard, il fallait que je sois introduit auprès de lui par des personnes le connaissant.

Si les idéaux soutendent la politique, l’exercice de l’histoire a ses codes et méthodes, que je ne maîtrisais pas encore. Mon apprentissage s’est poursuivi. A partir de 1982, je me suis  inscrit dans un sujet de thèse de doctorat avec pour  sujet : «L’histoire du mouvement communiste », sous la direction  de Si Ali Mahjoubi, auquel nous avons rendu un vibrant hommage lors de la séance inaugurale du colloque. J’ai alors appris que lorsqu’on est sur le champ de l’histoire, on est tenu de suivre des règles de conduite. L’historien ne juge pas, il cherche avant tout à comprendre. C’est un effort continu. Certes, d’autres collègues, en commençant à focaliser leurs enquêtes sur l’histoire du PCT, ont préféré le quitter. Je pense que l’intellectuel doit avoir le courage de ses idées mais aussi de sa méthode. Il doit avoir le courage de dire les vérités. Lorsque j’ai étudié le personnage du leader communiste Ali Jrad, j’ai bien dit que certes il a été exclu du parti en 1948 mais lui, à son tour, a participé à exclure d’autres militants en 1938. Je pense qu’en suivant cette éthique je sers mieux le parti dans lequel j’évolue ainsi que l’histoire de mon pays.

L’adhésion au PCT vous a-t-elle aidé à comprendre mieux l’histoire du parti sur lequel vous avez continué à travailler ?

Oui, cela m’a surtout facilité l’accès aux témoignages et aux documents. J’ai trouvé au parti des militants des années 70, qui ignoraient l’histoire de leur mouvement. J’ai pu, grâce à mon travail académique, faire profiter ma connaissance professionnelle de l’histoire à beaucoup de membres du parti, tout en respectant les règles de mon métier. Et surtout non pas de juger le passé mais de revenir sur des questions polémiques, telles le rapport du parti à ses tout débuts avec la question nationale ou de l’indépendance par exemple, et expliquer ses prises de décision à travers le contexte international, ou bien après la Guerre pourquoi voulait-on refaire le modèle soviétique en se dégageant de la colonisation mais tout en adhérant à  «l’Union française». Il y a un écueil que l’historien doit éviter : raisonner et interpréter la vérité selon ses convictions religieuses ou politiques. C’est pour cela que lors du colloque, des courants auxquels je n’ai jamais adhéré, comme Perspectives et le Poct, étaient présents et nous nous sommes adressés à eux en tant qu’acteurs de la vie politique. On a même emprunté des panneaux pour l’exposition chez mon  ami  Hechmi Ben Fradj, de l’association Perspectives, de même que le parti ouvrier de Hamma Hammami a bien accepté de nous livrer ses documents, ainsi on peu affirmer que la célébration du centenaire a été une occasion pour apaiser et relativiser les conflits anciens. On s’est adressé à toutes les familles de la gauche. Car, en tant qu’universitaire, je n’ai pas le droit de faire le vide autour d’aucune trace de la gauche tunisienne. Mon devoir d’historien consiste à construire cette histoire de la gauche tout en ajoutant les fragments, pour reconstituer sa belle mosaïque.

J’ai tenu à  suivre la même démarche pour les témoignages réalisés et  enregistrés depuis le mois de novembre dernier et qui sont  diffusés sur la page Facebook de la Fondation Rosa Luxemburg, depuis la mi-mars, à raison de deux témoignages chaque semaine, chaque mardi et jeudi.

Le colloque organisé à la Cité de la culture s’est interrogé sur ce paradoxe. Le communisme tunisien est né une année après le parti Destour. Il a pris part à la lutte nationale, ses dirigeants ont été persécutés puis incarcérés dans les prisons du colon. Mais pourquoi n’a-t-il pas connu la même glorieuse destinée que le parti de Bourguiba ?

Dès le départ, le communisme a essayé de jongler entre trois dimensions : le social, le national et l’international. Parfois, il n’a pas su concilier entre les divers niveaux de sa vision. Il a réussi avec l’expérience de Mohamed Ali Hammi, qui n’a duré en fait que deux mois, entre le 3 décembre 1924 et le 5 février 1925. Par la suite, l’homme a été jugé et banni. Belgacem Gnaoui en 1937 a ressuscité l’expérience syndicale de Hammi, en créant une nouvelle Cgtt. Mais il y a eu des frictions et des disputes avec les Destouriens à ce propos, car chacun voulait récupérer ce syndicat. Je n’examine pas l’histoire en recourant à la logique des vainqueurs et des perdants. Car le communisme, y compris en étant minoritaire, a influé tant sur le mouvement social que le mouvement national tunisien.

Regardez le rôle que joue l’Ugtt aujourd’hui : c’est elle qui cherche, en voulant impulser un dialogue entre les divers courants de la scène politique, une solution à la crise actuelle. C’est ce qui importe de relever au bout de cent ans d’histoire : ce n’est pas le succès ou l’échec du parti, mais plutôt les traces de ce passé dans le présent.

La Tunisie  est à jamais marquée par le souci de faire la symbiose entre le national et le social : les avancées au niveau des  lois sociales, le rôle de la femme, l’enseignement, la santé, même avec les reculs et le désengagement de l’Etat, constituent toujours les signes permanents de la modernité tunisienne, les communistes, les syndicalistes ne sont pas étrangers à ces avancées.

Si Bourguiba avait été démocrate, le PCT aurait-il pu disparaître de la vie publique et politique en 1963 ?

C’est le même Bourguiba qui décide de le ressusciter en 1981.

Je retiens ce qu’il a dit à Mohamed Harmel, SG du parti, quand il est allé le remercier pour avoir concédé à la parution du journal le 5 juillet 1981 : «Vous, je ne vous connais pas. Mais j’ai fréquenté les communistes du temps de la lutte nationale, qui ont été exilés à Remada. Vous êtes des gens de parole et modernistes !». Pendant longtemps, Bourguiba a eu peur de l’émiettement de la scène politique, d’autant plus que le pays sortait de la discorde entre les youssefistes et les bourguibistes. Selon sa conception de la politique, il était convaincu que le développement ne pouvait se faire que dans « l’unité nationale », avec un seul parti et un seul chef. En juin 1987, le Parti communiste avait tenu son neuvième congrès à la Bourse du travail. J’étais présent au moment où on montait le décor. Dans la salle, trônait le portrait de Bourguiba. Une discussion s’est déclenchée entre les militants : «Allons-nous décrocher la photo du Président ou pas ?». La majorité s’est entendue pour laisser ce portrait en y ajoutant celui de feu Hassan Saâdaoui, leader communiste, mort dans un poste de police le 12 février 1963, juste après l’interdiction du PCT. Par cet acte, les communistes voulaient démontrer qu’au-delà des divergences, ils pouvaient croiser au cours de leur parcours le modernisme et le patriotisme de Bourguiba.

En quoi cette mémoire du communisme est-elle importante pour notre présent et pour la construction de notre avenir ?

Je retiendrais la dimension sociale et celle nationale, qui restent à l’ordre du jour.  Parlons de la situation de la Tunisie actuelle. Une révolution c’est bien, or il faut que les gens sentent que le changement a investi leur vie quotidienne. Même si ce n’est pas instantané. La transition a certes procuré des libertés aux gens, ils ressentent moins aujourd’hui qu’elle peut leur offrir une libération sociale. Le chemin est long. Le centenaire a pour objectif de rappeler que les changements se font sur le long terme. Pour résumer, on doit affranchir les Tunisiens socialement au sein d’un pays souverain tant de toute interférence avec les pays du Golfe par exemple que des consignes et instructions dictées par le FMI, si le pays succombait sur le plan économique. La souveraineté de la décision tunisienne est en péril aujourd’hui. On pourrait également s’inspirer de ce patrimoine du communisme pour adopter l’idée d’«alliance». Aucune force politique ne peut gouverner seule au cours d’une transition, ni régler d’une manière unilatérale les problèmes de ce pays. Je peux ne pas être d’accord avec vous à 90%, mais les 10% qui restent nous permettent de faire du chemin ensemble. C’est une des idées-forces de ce passé tunisien pluriel qu’il nous incombe de sauvegarder et de réhabiliter.

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