
Qui ne connaît pas, parmi les Hammamlifois et les Siciliens de la banlieue sud, le «Balace Disca» ?
Les villes côtières de la banlieue sud de Tunis, Hammam-Lif et Ezzahra, cette dernière appelée sous le protectorat français Saint-Germain, étaient habitées par une grande communauté italienne et, notamment, sicilienne. On pouvait trouver toute sorte de métiers, du maçon à l’ébéniste, du chauffeur de taxi au vitrier, du commerçant de vin au couturier… Cette communauté assez nombreuse était très bien intégrée avec la population locale et beaucoup plus proche des Tunisiens que des Français.
La ville d’Hammam-Lif a une histoire remarquable et surtout très ancienne, dont on parle très peu. Dans l’Antiquité, la ville était connue sous le nom de «Naro», probablement d’origine punique, puis de «Aquae Persianae » sous l’Empire romain. Sous la domination arabe, la ville prendra le nom de Hammamat El Jazira (bain de la péninsule) pour devenir enfin Hammam-Lif, indiquant ainsi les thermes et le nez (anf). En effet, la ville d’Hammam-Lif est connue depuis l’Antiquité par ses sources d’ eaux thermales, capables de guérir plusieurs maladies liées aux problèmes respiratoires, et sous la période coloniale pour le Palais Dar El Bey, son Casino et ses plages.
Mais pour revenir au Palais Disca, il a toujours été considéré comme une institution dans la ville d’ Hammam-Lif, mais peu de gens se sont peut-être demandés qui était celui ou celle qui a donné le nom à cette imposante bâtisse, située en face de la Poste et à quelques mètres de la gare.
Le «Balace Disca» prend le nom de son constructeur, Santo Giovanni Disca, né le 19 février 1888 à Buccheri, province de Syracuse en Sicile, fils de Disca Giuseppe et de Rumolino Giuseppa. Santo Disca s’était marié à Hammam-Lif, avec Vita Fontana, originaire de la ville de Erice, en province de Trapani, toujours en Sicile.
A l’âge de deux ans, en 1890, les parents de Santo Giovanni Disca décident de quitter la Sicile pour la Tunisie, et plus précisément pour Hammam-Lif, là où une partie de la famille s’était déjà installée et bien intégrée. Rappelons que nombreux furent les Siciliens qui quittèrent au début du XIXe siècle leur terre natale pour venir s’installer en Tunisie à cause de la misère qui sévissait sur l’île italienne.
Santo vivra toute sa vie à Hammam-Lif, et deviendra maçon d’abord et ensuite un entrepreneur assez réputé. Son nom sera plus particulièrement connu par une grande réalisation, celle du Palais Disca, terminé au début des années 1930, un immeuble unique vu son hauteur (les autres immeubles de la ville ne dépassaient pas les deux étages) et de par sa majestueuse coupole. Cette grandeur et splendeur, pour l’époque, donna l’appellatif de «Palazzo» en italien, d’où «Balasse» en tunisien, plutôt qu’immeuble.
Santo Disca est souvent décrit comme un bel homme, très élégant, très rusé, mais aussi un grand bosseur. En 1929, encore très jeune, à l’age de 21 ans, il décide de quitter Tunis pour partir aux USA, à «Brucculino», comme les Siciliens de l’époque appelaient la ville de Brooklyn, mais il fera retour à Hammam-Lif quelques mois plus tard pour se marier avec Vita Fontana. Ils eurent deux filles, Giuseppina et Rosina, parties en France à l’Indépendance !
Santo Disca décédera le 23 avril 1934 et il sera enterré dans le caveau familial du cimetière chrétien d’Hammam-Lif, privant ainsi la Tunisie d’un grand savoir-faire.
D’ailleurs, on se demande toujours qu’est-ce que la Tunisie aurait pu être, si toute cette collectivité italienne si laborieuse n’avait jamais quitté le pays ? Pourquoi la Tunisie post-coloniale a voulu mettre dans le même sac les colons et les autres communautés si bien intégrées et présentes dans le pays depuis plusieurs générations ? Qu’est-ce qu’ils sont devenus après toutes ces années les terrains agricoles, les pressoirs, les fermes… suite au départ de tous ces agriculteurs italiens ?
Le temps nous a déjà donné la triste réponse, même si les fautes sont toujours à rechercher d’un côté comme de l’autre…
Palais Disca (Photo de Achref AGREBI)
Osman CHATER
31 janvier 2022 à 10:34
Merci à La Presse et à Monsieur Alfonso CAMPISI pour ce précieux article sur « Balace Disca ». Je suis né à La petite Sicile au pied du Boukornine et toutes les confessions se côtoyaient sans anicroche en total respect.
Âgé de 75 ans, je reçois enfin une information historique sur ma ville natale.