Accueil Culture Mes odyssées en Méditerranée | Siciliens de Tunisie: Il était une fois la salle de bal « Papacchio »…

Mes odyssées en Méditerranée | Siciliens de Tunisie: Il était une fois la salle de bal « Papacchio »…

Aux alentours des années 1920-1925, à Tunis et dans d’autres villes de la banlieue, florissait un nombre assez important de “salles de bal”, où l’on pouvait apprendre à danser le tango, la furlana et d’autres bals à deux. L’une de ces salles réputées pour l’apprentissage du bal « en amoureux » c’était la « Salle Papacchio ». J’ai beau chercher  dans mes vieux livres d’histoire de Tunis et de La Goulette, mais rien à faire, aucune trace de cette salle si connue à l’époque ! et pourtant, celle-ci avait une particularité qui la différenciait sans aucun doute des autres salles de bal.

Je me rappelle, à ce propos, des contes, que ma grand-mère avait écrit sur un vieux calepin, que je garde précieusement chez moi. Dans une de ces pages jaunies, on peut lire « La strana sala Papacchio », «la bizarre salle Papacchio». Curieux comme je suis, j’ai commencé à fouiller et à lire tout ce qui est encore lisible, complétant les informations sur cette salle grâce à Rita, une amie sicilienne de longue date.

La « Salle Papacchio » se trouvait dans une des rues à côté du port de la « Petite Sicile », un ancien quartier portuaire de Tunis qui occupe la partie orientale de la ville, encadré par l’avenue de Carthage à l’ouest, le port à l’est, le quartier populaire de Bab Alioua au sud et l’avenue principale de la ville, l’avenue Habib-Bourguiba, au nord. L’un des premiers quartiers habités par les Siciliens, débarqués en masse à la moitié du XIXe siècle depuis les côtes siciliennes.

Pour revenir à cette fameuse « Salle Papacchio », l’on apprenait aux hommes à danser entre eux, sans les femmes. Bien évidemment, dans les années 1920, aucun garçon sicilien de Tunisie ne pouvait espérer sortir seul avec une jeune fille et, de surcroît, sicilienne. Même pas en rêve ! Les jeunes hommes donc devaient s’accommoder, apprendre à danser le tango entre eux, en vue de pouvoir un jour, Inchallah, pratiquer le bal avec leurs dulcinées.

Dans la « Salle Papacchio », les rôles étaient assez bien définis : le propriétaire montrait alors les pas de danse aux jeunes garçons, tous entre 18 et 25 ans, certains déjà fiancés, d’autres en quête de leur première passion amoureuse. Un vieil orgue de Barbarie, instrument se composant d’une manivelle qui actionne un système de soufflets, se trouvant au milieu de la grande salle, était actionné par Papacchio, on ne sait pas pourquoi ils avaient surnommé ce pauvre Monsieur ainsi, vu que l’appellation Papacchio en sicilien, n’est pas du tout gratifiante… dans tous les cas, il avait donné son nom à la salle. Celui-ci tournait la manivelle chaque fois que son patron lui faisait signe. Pour terminer, la femme du patron, une brune Sicilienne, cheveux noirs corbeau, grande de taille, très maquillée, talons vertigineux et recouverte de la tête aux pieds de bijoux comme une madone, était assise à la caisse, avec un regard inquisitoire et très dominant, surveillant tout ce qui se passait dans la salle, vérifiant si tous ces jeunes avaient ou pas payé leur entrée. Tout le monde la craignait, y compris son mari, le patron. Le pauvre Papacchio était son souffre-douleur.

Comme vous pouvez bien l’imaginer, pendant ces cours de samedi après-midi, il y avait toujours des resquilleurs, qui se faufilent à quatre pattes entre la foule, essayaient de sortir sans avoir payé. Horreur !

Lançant un hurlement strident comme une sirène des pompiers, la patronne poursuivait son cri avec cette phrase en sicilien, devenue désormais mythique : «Nun ti calari ca ti viu», «pas la peine de te baisser, je te vois! ».  Aucun ne pouvait échapper au contrôle de l’omniprésente patronne.

Après plusieurs « cours de bal », ces jeunes, rassurés, pouvaient enfin s’exhiber en dansant devant les yeux extasiés de leurs futures fiancées.

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