Impact des changements climatiques sur l’agriculture | Aziz Bouhejba, président de l’association pour l’agriculture durable (APAD) à La Presse : “L’agriculture productiviste n’est pas rentable”

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A en croire Aziz Bouhejba, président de l’Association pour l’agriculture durable (Apad), le concept des systèmes agricoles productivistes est révolu. Appauvrissement des sols, insoutenabilité de la production, et, à terme, des exploitations agricoles malmenées et menacées… Bouhejba affirme que le système productiviste a montré ses limites. Aujourd’hui, il n’y a que la seule voie salutaire de l’agriculture durable qui permet de pérenniser les exploitations agricoles et qui garantit, de surcroît, une certaine rentabilité économique. Il nous donne de plus amples informations sur le sujet. Entretien.

Revenons  d’abord sur la question de l’eau. La situation  hydrique actuelle est-elle alarmante ?

Les apports pluviométriques étaient largement en dessous des besoins pendant l’année en cours, ce qui a fait que le niveau actuel des réserves dans les barrages est au plus bas. Depuis plusieurs années, on n’a pas observé un niveau aussi bas en cette période de l’année. Ceci est dû au manque de pluie sur toute l’année 2022 et puis essentiellement un manque de pluie pendant la période automnale où on a l’habitude de voir des pluies intenses qui permettent le ruissellement grâce auquel les barrages se remplissent. Or, cette période de l’automne 2022 a été particulièrement sèche et la saison sèche a duré cette année plus de 6 mois. Aucun apport pluvial, ce qui a mis nos réserves hydriques en péril. Et ce qui impacte profondément l’agriculture tunisienne même en termes de  choix des cultures, notamment les choix de cultures irriguées et même les cultures qui nécessitent des irrigations d’appoint de type grandes cultures, fourrage, betterave sucrière et autres.

Comment évaluez-vous la durabilité agricole en Tunisie ?

Notre domaine de prédilection, ce sont les grandes cultures. Donc, on s’intéresse beaucoup à la  durabilité des systèmes céréaliers, c’est-à-dire la préservation des ressources en eau et la préservation des sols contre l’appauvrissement. Je pense que cette approche est récente et nécessite beaucoup plus d’attention de la part des autorités dans le cadre d’une politique agricole à mettre en œuvre. Les politiques agricoles actuelles, même les plus récentes d’entre elles, poussent plus à la productivité et qui dit productivité dit exploitation intense des ressources et donc manque de durabilité.

Ce que nous préconisons au sein de notre association, c’est d’évaluer la durabilité agricole du système productiviste, au cours de ces 30 dernières années et de voir si ce système nous a permis réellement  de produire plus et de préserver nos sols et nos ressources hydriques pour les générations à venir.

Notre bilan est fait en tant qu’association Apad et nous pouvons dire qu’en ce qui concerne la teneur du sol en matières organiques,  la situation est alarmante. La teneur en matières organiques est passée durant ces 30 dernières années d’une moyenne supérieure à  5% à moins de 1% pour certaines régions aujourd’hui.

Ce qui est alarmant c’est que ces sols sont devenus un support inerte, ce qui impacte la durabilité environnementale de l’agriculture mais aussi la durabilité économique de l’exploitation agricole.

Car la  faiblesse de la teneur  en matières organiques diminue la fertilité des sols  impliquant  un apport accru d’engrais chimiques de synthèse. Et puis on a vu apparaître beaucoup de maladies liées à cet appauvrissement. Ce qui conduit à  des apports de produits phytosanitaires et de pesticides plus importants, des interventions très coûteuses pour  l’agriculteur

Donc, la durabilité des exploitations agricoles est, aujourd’hui,  menacée. Mais, l’Etat, en contrepartie, ne voit pas la question agricole à travers ce prisme (le prisme de la durabilité)…

La vision de l’Etat reste figée sur le productivisme, sur les chiffres à avoir. Alors que même en termes comparatifs, les chiffres qu’on peut avoir sur une agriculture durable restent équivalents, voire supérieurs à ceux obtenus  via une agriculture productiviste. Le choix est clair pour nous, il faut  orienter les nouvelles politiques agricoles, c’est-à-dire tout ce qui est incitation à l’investissement,  vers une agriculture durable.

Que propose l’agriculture durable comme alternatives ? Comment inciter  l’agriculteur à s’orienter vers l’agriculture durable ?

Nous, on préconise d’abord une agriculture raisonnée en termes d’utilisation de pesticides et d’engrais chimiques. Ceci ne peut être rentable pour l’agriculture et ne peut être productif que dans une vision de système de production basé sur les rotations culturelles, sur le respect du sol en tant que support vivant avec un taux de matières organiques élevé, avec une séquestration de  carbone qui est conséquente et non des sols qui sont labourés sur toute l’année, qui ne soient pas sous couvert végétal, c’est-à-dire qui ne permettent un tant soit peu une séquestration de carbone.

Nous, en tant qu’association signataire  du traité 4 pour 1000 à la COP 21, nous avons beaucoup travaillé sur ces sujets qui impactent fortement les changements climatiques. Adopter des politiques agricoles  qui poussent à la productivité ne fait qu’aggraver les changements climatiques. En outre, nous ne sommes pas en train d’orienter nos agriculteurs vers une adaptation aux changements climatiques. Ils  sont livrés à eux-mêmes alors qu’une agriculture plus raisonnée qui prend en compte la durabilité environnementale ne peut qu’orienter l’agriculture vers une forme d’adaptation à ces bouleversements.

Donc, selon vous, les solutions que vous préconisez dans le cadre d’une agriculture durable constituent le moyen d’adaptation idoine  à la nouvelle donne climatique?

Depuis une vingtaine d’années, on nous parle  du changement climatique mais l’agriculteur a été livré à lui-même face à  ce péril. Il a subi de plein fouet les conséquences de ce phénomène, notamment dans plusieurs régions  où il a improvisé une adaptation qui  n’a été ni préparée, ni planifiée. De ce fait, nous trouvons des agriculteurs en train de se convertir: des céréaliculteurs qui font de l’olivier;  des agriculteurs qui faisaient de l’arboriculture fruitière qui se trouvent en train de faire du fourrage… C’est vraiment une forme d’adaptation improvisée, des essais qui ne sont ni coordonnés, ni planifiés. Les efforts ne sont pas là pour appuyer l’agriculture dans une orientation durable et c’est ce que nous déplorons. Je pense qu’on aurait fallu commencer cette approche par région localement, pour voir dans  chaque région quel serait l’impact du changement climatique et quelles seraient les meilleures formes pour s’y adapter et pour le freiner aussi parce que, dans certains cas, l’agriculteur a la capacité de freiner ce phénomène  grâce à l’agroforesterie ou à certaines pratiques qui pourraient réduire l’impact des changements climatiques.

Mais l’Etat a-t-il les moyens d’entamer ces politiques dans l’immédiat?

Je pense que cela reste plus une question de manque de vision que de manque de moyens. Parce que réellement nous ne pensons jusqu’à aujourd’hui qu’à l’augmentation de la productivité des céréales. Or, pour l’augmenter, il s’agit d’appliquer plus d’engrais, plus de produits, plus de semences sélectionnées. On parle rarement du respect du sol, de l’entretien, de l’utilisation raisonnée des produits herbicides ou de pesticides en général. On parle plus de productivité, plus d’hectares de céréales  donc moins de rotation.

Pour nous, cela veut dire moins de respect de la durabilité alors que, jusqu’à aujourd’hui, les mêmes politiques qui ont été adoptées dans les années 70 et 80 sont encore poursuivies  avec des encouragements en faveur de la productivité. C’est, à mon avis, un manque de vision plus qu’un manque de moyens.

Le système de fixation des prix dans certaines filières, telles que la filière céréales ou filière lait, a montré ses limites. Et les pénuries répétitives de ces produits en sont la preuve. Pensez-vous que la libéralisation des prix est la meilleure solution pour pérenniser ces filières ?

Je pense qu’à terme,  nous n’avons pas vraiment le choix. Mais, comme pour les changements climatiques, il faut préparer les étapes, si nous voyons qu’au bout de 10 ans ou 15 ans, il est impératif d’aller vers une libéralisation des prix étant donné l’impact sur les caisses de compensation et sur les finances de l’Etat. Cela fait plus de 25 ans que je fais du lait et je peux vous affirmer que  la politique d’homologation des prix à la production a été vraiment très négative et a même contribué à casser l’appareil de production, c’est-à-dire les éleveurs et à réduire — au lieu de développer — l’effectif des vaches laitières dans le pays. Les agriculteurs éleveurs ont subi les coûts des matières premières à l’international et l’effet de cette fixation de prix.

A  chaque moment où le coût de production évoluait, ils ne  pouvaient pas impacter cette augmentation et continuaient à produire du lait pendant de longues périodes à perte. Ce qui a fini par casser l’appareil de production.

Je pense qu’il est clair qu’il va falloir se préparer à une libéralisation graduelle des prix, tout en prenant les mesures nécessaires et mettant en place les politiques adéquates pour réduire au maximum l’effet des marchés des matières premières. Ceci est possible grâce à la mise en place  des politiques de production fourragère et de matières premières locales en Tunisie.  Ce qui a été déjà commencé avec la filière colza mais ça reste des initiatives privées et non pas des politiques d’Etat.

Je pense qu’il faut vraiment s’y  préparer. Pareil pour les filières céréalières, avec l’introduction de la collecte privée. Il va falloir y penser et faire en sorte que ces  deux filières principales (céréales et lait) s’affranchissent de l’administration.

Est-ce que le petit et moyen agriculteur est conscient de l’enjeu de durabilité? Est-il prêt à abandonner le schéma traditionnel de production?

Actuellement, il y a des agriculteurs qui sont, de fait, dans la durabilité et ont adopté ces systèmes de production ancestraux. Mais ils ne représentent pas la majorité. Cet agriculteur, qui est resté dans un mode durable, peut être un modèle pour le reste des agriculteurs. Et puis, c’est aussi  une question de rentabilité des filières. Si une filière n’est pas rentable, les réformes ne peuvent pas générer des résultats positifs.  Il faut parler aux agriculteurs de rentabilité parce que l’agriculteur, parce que c’est la raison qui va le pousser à opter pour l’agriculture durable. Il faut qu’on lui montre et lui prouve que ça peut être rentable et durable. Ces deux concepts vont en parallèle. Je pense qu’il y a des exemples concrets autour de notre association. On a fait beaucoup de travail sur les assolements céréaliers, en introduisant le colza, la féverole, les légumineuses. Et les agriculteurs  en ont  vu l’impact surtout pendant ces dernières années qui ont été marquées par un manque d’approvisionnement en engrais chimiques.

L’agriculteur a bien vu qu’une ferme céréalière qui pratique des assolements peut se passer de l’utilisation des engrais chimiques et donc peut réduire beaucoup les coûts de production tout en assurant une certaine productivité. Ça s’est fait involontairement. Mais disons que les modèles sont là, on peut les dupliquer. Il faut que les vulgarisateurs soient vraiment en phase avec ce mouvement.

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