Lotfi Ben Aïssa, universitaire et expert économique: «L’emploi ne doit pas être l’objectif exclusif de l’ESS»

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Intervenant lors de l’atelier qui a été organisé, récemment, par le think tank Solidar Tunisie, sur le thème «vision et perspectives de l’entrepreneuriat social», l’expert en économie sociale et solidaire (ESS), Lotfi Ben Aïssa, est revenu sur les origines historiques et sur l’évolution du concept de l’ESS. Ce recadrage historique avait, en effet, pour objectif, de dissiper le flou autour des concepts de l’ESS et de l’entrepreneuriat social, mais, aussi, de tracer leurs histoires en Tunisie. A en croire Ben Aïssa, les prémices de l’économie sociale ont vu le jour, bien avant l’entrepreneuriat social, un concept qui a été lancé aux Etats-Unis dans les années 80 par des diplômés de Harvard Business School. Loin d’être une simple vague qui a fait fureur, l’économie sociale (qui s’est développée ensuite pour devenir économie sociale et solidaire) était née d’un besoin de faire face aux crises économiques qui se succédaient. Elle s’est imposée comme une réelle alternative pour les classes ouvrières. Le professeur universitaire a affirmé, dans ce contexte, que l’histoire de l’ESS remonte à 1848 lorsque des ouvriers et des ouvrières de la ville anglaise Rochdale, aux prises avec des difficultés économiques, ont lancé le concept des coopératives pour contrer ces difficultés-là. «L’économie sociale s’est développée au gré des crises générées par les guerres, et notamment les deux guerres mondiales qui ont engendré des dégâts qu’il fallait réparer. Le concept de l’économie sociale s’est élargi et devient économie sociale et solidaire, et donc cette extension a généré des outils nouveaux, notamment les mutuelles et les associations», a précisé l’expert. Il a ajouté que la Tunisie, qui n’était pas à l’écart de ce processus entamé à l’échelle internationale, a vu la naissance de la première coopérative en 1925. Depuis, le tissu associatif a suivi et des mutuelles ont été, par la suite, créées et ce, selon les dispositions du décret beylical de 1945. Quant à l’entrepreneuriat social, l’expert a expliqué qu’il s’agit d’un concept de non profit qui consacre la primauté du retour sur investissement social sur le retour sur investissement financier.

La loi parle d’entrepreneuriat collectif

Faisant mouche aux Etats-Unis dans les années 80, ce concept s’est développé pendant les années 90 en Europe et en Tunisie. Après la révolution, ce dernier a émergé et un tissu d’entrepreneuriat social a pu se développer. Pour Ben Aïssa, au-delà du recadrage institutionnel (vu l’implication de plusieurs ministères de tutelle), ce recadrage historique est important pour délimiter les contours flous qui séparent les deux concepts.

L’entrepreneuriat social est-il, alors, un sous-système de l’économie sociale et solidaire ou c’est l’économie sociale et solidaire qui est un sous-ensemble de l’entrepreneuriat social ?

A cette question, Ben Aïssa a affirmé que la loi relative à l’ESS, qui a été adoptée en 2020, tranche la question en attribuant d’abord une définition de l’économie sociale solidaire qui doit impliquer la primauté de l’homme sur le capital, la lucrativité limitée, la gouvernance démocratique… «Ce sont des principes cumulatifs qui s’imposent à la fois aux acteurs de l’économie sociale et solidaire et aux entrepreneurs sociaux collectifs», a-t-il indiqué.

Il a précisé que ladite loi parle d’entrepreneuriat collectif, donc «tout ce qui est entrepreneuriat individuel ne fait pas partie de l’ESS. Cela n’empêche pas la possibilité de réunir ce sous-ensemble d’entrepreneurs individuels sous forme de groupement d’intérêt économique. La loi n’est pas aussi rigide que cela et elle offre des passerelles possibles avec tout l’écosystème. Encore faut-il l’organiser et la structurer», a-t-il ajouté.

Interpeller les secteurs public et privé

Pour le professeur universitaire, l’emploi ne doit pas être l’objectif exclusif de l’ESS mais devrait constituer un «segment parmi d’autres». L’essentiel pour Ben Aïssa est de voir l’économie sociale et solidaire s’ériger comme une norme éthique qui s’impose à l’ensemble des familles des secteurs économiques. «J’ai l’ambition de voir l’économie sociale et solidaire s’ériger comme norme éthique dans la mesure où on articule pour une fois de manière claire, nette et rationnelle la rentabilité économique et la finalité sociale de toute entreprise économique. Et à partir de là, on va interpeller aussi bien le secteur public que le secteur privé», a-t-il déclaré.

Cette norme permet, selon l’expert, de pérenniser et assurer la viabilité économique des entreprises publiques qui ne devraient plus sacrifier la rentabilité sous prétexte de finalité sociale et au secteur privé de se remettre en question qui ne devrait plus, sous prétexte de la rentabilité maximale, sacrifier l’environnement et la société. «L’objectif final de l’ESS n’est pas de remplacer sur le terrain les entreprises publiques ou les grands groupes économiques mais de se présenter comme alternative au niveau éthique et normatif», a-t-il conclu.

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