«Rites et coutumes de guerre chez les Carthaginois» de Manel Ben Mansour: Au-delà des références classiques…

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Percer certains mystères inhérents aux rites et coutumes durant une longue période allant de la fondation de Carthage à la fin du IXe siècle av. J.-C. jusqu’à sa destruction en l’an 146 av. J.-C. est une tâche ardue pour un chercheur en quête perpétuelle de la vérité, notamment quand on ne peut distinguer entre l’aspect de l’histoire de la métropole africaine via les témoignages d’anciens auteurs et les rapports très complexes entre guerre et religion, et en particulier quand il n’est pas question de se référer aux «données classiques».


Dans cette étude, Manel Ben Mansour s’est attelée à sonder ces mystères à l’occasion d’une thèse de doctorat soutenue brillamment et s’inscrivant dans le cadre des recherches du laboratoire Histoire des économies et des sociétés méditerranéennes de l’Université de Tunis, plus particulièrement l’axe «Guerre et religion» sous la houlette du professeur Mohamed Tahar.

En guise de préface, Marie-Laure Freyburger, professeur émérite (grec ancien) de l’Université de Haute-Alsace, souligne que l’auteure, partagée entre l’étude de la guerre et de ses coutumes, et celle de la religion et de ses rites, a réussi à cerner le comportement religieux des Carthaginois face à la guerre avant, pendant et après celle-ci, c’est-à-dire lors des préparatifs, pendant les batailles et lors des victoires, des sièges et des défaites.

Selon Manel Ben Mansour, son étude s’inscrit dans le sillage d’une recherche portant sur l’image des chefs militaires carthaginois chez l’historien grec Diodore de Sicile. Une modeste tentative, dira-t-elle, pour «éclairer l’aspect de l’histoire de la métropole africaine via les témoignages d’anciens auteurs ; un aspect inhérent aux rapports très complexes entre guerre et religion».

Outre la question des rites, l’examen minutieux de l’historiographie gréco-latine a, d’après l’auteure, permis de remarquer que la guerre exigea la mise en œuvre d’autres pratiques qui se répètent dans le temps, bien qu’elles soient dépourvues de toute dimension religieuse et moins stéréotypées que le rite. Conditionnée par la matière, l’élargissement du champ de vision et d’intérêt, l’étude s’est orientée non seulement vers les rites, mais aussi les coutumes carthaginoises célébrées à l’épreuve martiale.

Tout au long des recherches, le souci était de savoir si les témoignages évoquant sporadiquement les rites et les coutumes carthaginois font vraiment écho à une certaine réalité punique ou s’ils ne seraient qu’une pure reproduction d’un modèle gréco-romain familier au regard des auteurs anciens. Dans cette optique, l’étude s’apparente à une «tentative d’appréhender les croyances des Puniques, leurs rapports avec les immortels, leur comportement religieux ainsi que leurs coutumes mais tels que perçus par une tradition hostile, d’où à la fois l’intérêt et la difficulté de ce travail».

Le premier chapitre de l’étude a été consacré aux préparatifs des campagnes militaires, le second aux rites et coutumes de la victoire et le troisième aux rites et coutumes lors des sièges et suite aux défaites militaires. En d’autres termes, à la trilogie de la guerre. Considérant que l’histoire est non seulement écrite, mais également transformée et effacée par le vainqueur, l’auteure opte pour une approche critique des données classiques émanant principalement de 17 œuvres. Ce choix s’explique par la nature du legs historiographique gréco-latin et dont il ne faut jamais se lasser de rappeler qu’il est partiel et partial. Partiel parce que les auteurs anciens ne s’intéressaient qu’à l’histoire militaire des Carthaginois en omettant les autres aspects civilisationnels. Partial, car on a affaire à une historiographie sous le calame d’un ennemi soucieux de ternir l’image des Carthaginois en accentuant certains traits comme la cruauté et l’impiété.

L’objectif de l’étude est de savoir si les témoignages des auteurs anciens rapportant les rites et les coutumes de guerre chez les Carthaginois font vraiment écho à une certaine réalité punique ou s’ils ne se contentaient pas tout seulement de reproduire un modèle gréco-romain familier aux yeux des auteurs anciens. Pour répondre à cette question, il était plus que nécessaire que l’étude s’appuie sur une approche critique des données classiques. Les résultats de l’étude sont à découvrir dans cet ouvrage de plus de 500 pages. «Ecrit dans une langue agréable et précise, le travail de l’auteure mérite une lecture attentive et ouvre des perspectives de recherches passionnantes sur le monde punique». Comme l’atteste Marie-Laure Freyburger.

Manel Ben Mansour est professeure agrégée à l’université de La Manouba et ancienne élève de l’Ecole normale supérieure de Tunis. Dotée d’une licence en Histoire, elle s’est spécialisée en histoire punique pour soutenir un mémoire de fin d’études et une thèse de doctorat sous la direction du professeur Mohamed Tahar, intitulés respectivement «L’image des chefs militaires carthaginois chez Diodore de Sicile» et «Rites et coutumes de guerre chez les Carthaginois» (2022).

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