A propos de la dernière décision du ministère de l’Agriculture : Les coupures d’eau sont-elles la solution ?

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Avec seulement 450 m3 d’eau pour chacun de chaque citoyen par an, soit deux fois moins que la moyenne mondiale, estimée aujourd’hui à 1.000 m3 par personne, on est face à un sérieux problème de soif. C’est une question de sécurité nationale, dans la mesure où le droit à l’eau est une bataille de tous pour tous.

On est à la quatrième année consécutive de sécheresse, doublée d’un constat climatique alarmant et d’un manque aussi flagrant de nos ressources hydriques. Notre potentiel en eau se fait si rare que le spectre de la soif plane sur tout le pays. Et pourtant, l’équation de l’offre et de la demande fait encore défaut. Un tel état des lieux, qui n’est pas aussi étonnant, a fini par nous plonger dans une pénurie d’eau sans précédent. Ce qui a laissé perpétuer des coupures d’eau fréquentes dont aucun foyer n’a été épargné. Un vrai fait d’été et d’hiver ! L’été 2023 serait-il, comme annoncé, celui de la soif ?

Désormais, un système de quotas

Par conséquent, tous les moyens sont bons pour mieux gérer la crise et stopper cette hémorragie, suite à quoi nos ouvrages et barrages saignent à blanc. Ils touchent le fond ! «Leur taux de remplissage atteint environ 30% à l’échelle nationale. Il n’a même pas dépassé 17% au niveau du barrage de Sidi Salem (Testour-Béjà), reconnu être le plus grand barrage du pays et dont les réserves n’ont jamais autant baissé depuis son entrée en exploitation au cours des années 80», rappelle l’expert en développement et gestion des ressources, Hassine Rehili. D’ailleurs, il n’est pas le seul à avoir mis à nu cette réalité. Des hydrologues, fins connaisseurs et bien des associations ont, tous, remis en cause un tel secteur mis à mal et qui n’a jamais été bien orienté. Le stress hydrique que nous vivons, aujourd’hui, n’est guère une question top secret et encore moins une fatalité pure et simple. Mme Raoudha Gafrej, experte de renom et spécialiste en eau et en adaptation aux changements climatiques, a toujours été catégorique, imputant la crise à des choix politiques.

Et maintenant que les dés sont jetés, il n’en reste pas moins que l’on doit prendre le taureau par les cornes. Le but étant de compenser les pertes enregistrées sur les réseaux vétustes de la Sonede et rationaliser la consommation d’eau. Revoir les quotas par habitant demeure le mot d’ordre. Pas plus tard que vendredi dernier, le ministère de l’Agriculture a décidé, dans un communiqué, d’interdire provisoirement certains usages de l’eau et d’imposer un système de rationalisation conjoncturelle, afin de faire face à la pénurie hydrique dans le pays. Sitôt publiée, l’information fut, alors, relayée et largement partagée, faisant du bruit sur les réseaux sociaux. De quoi donner ainsi du grain à moudre. En réaction, le P.-d.g. de la Sonede, Mosbah Helali, est sorti de son silence. Son apparition, le soir, lors du journal télévisé de 20h00 sur Al Watanya 1, avait apporté au grand public plus d’explications et d’éclaircissements, annonçant l’application, désormais, du système des quotas, en réponse aux instructions de l’autorité de tutelle.

L’article 90 du code des eaux

Donc, de nouvelles coupures d’eau ont déjà commencé à être opérées en alternance, d’ici septembre prochain. Soit des manœuvres d’économie, en mode ultra soft, et qui ne seraient surtout pas censées produire les mêmes effets qu’auparavant. Bien que les causes soient les mêmes, le mode d’emploi aura, cette fois-ci, changé. A ses dires, ces perturbations au niveau de la répartition ne sont, en fait, que le corollaire d’une conjoncture difficile, dictée tant par les aléas du climat que par la tendance haussière de la demande. Une nouvelle donne qui nous est imposée, suivant laquelle l’approvisionnement en eau potable cessera à partir de 21h00 et reprendra dès l’aube, vers 4h00 du matin, à raison de 6 h/24. «Ceci en fonction des quantités d’eau disponibles et du niveau de consommation des ménages dans les différentes zones concernées. Ce qui traduit, en d’autres termes, la règle de l’offre et de la demande, dans la mesure où l’on devrait s’y adapter», explique M. Helali, se référant, ici, à l’article 90 du Code des eaux-2017, fixant les modalités du système de rationnement permanent de consommation des eaux.

Parlons-en ainsi, il ne s’agira pas, selon lui, d’une coupure au sens classique du terme, mais plutôt d’une technique de redistribution et de partage de l’eau à laquelle l’accès n’est toujours pas garanti. D’où, l’objectif recherché, en cette période de crise, est d’assurer à tous les abonnés le droit à l’eau potable. «C’est une sorte de maîtrise de l’offre et de la demande, consistant à déplacer, à la nuit, la quantité d’eau non demandée au cours de 24 h, à raison d’un quart d’une journée qui se situe entre six et sept heures», clarifie-t-il. Revenant sur le texte de la décision du ministère de tutelle, le P.-d.g. de la Sonede a indiqué qu’il est interdit d’utiliser l’eau potable pour l’agriculture, le lavage des véhicules, l’irrigation des espaces verts et le nettoyage des rues et des endroits publics. La décision devait prendre effet à partir du 29 mars jusqu’à fin septembre prochain. Tout contrevenant est passible de sanctions financières allant à des peines de prison.

La décision est-elle logique ?

Ces mesures sont-elles la solution ? Si certains y voient un choix incontournable pour faire face au déficit pluviométrique et l’épuisement quasi-total de nos sources et ressources hydriques, d’autres qualifient ces coupures d’eau de politique d’économie de bout de chandelle. Pour eux, cette solution semble dérisoire, car le recours à de telles ruptures nocturnes peut verser dans l’avidité et le désir incessant de faire le plein d’eau. Au risque de doubler la demande et faire perdurer la pénurie hydrique. Quant à Mme Gafrej, intervenue, par la même, sur Al Watanya 1, elle a estimé nécessaire d’adopter une telle mesure, la qualifiant d’un premier pas sur la bonne voie. Mais, ce premier pas n’est pas suffisant à lui seul, dit-elle. Il lui manque une bonne volonté politique, censée faire bouger les lignes et sauver les meubles. Il y va de notre sécurité alimentaire. De l’avis de M. Rehili, la décision est très logique dans le cadre de la gestion des ressources d’eau disponibles.

Qu’en est-il de la solution ?

Selon elle, le problème d’eau est structurellement lié essentiellement à des facteurs d’infrastructures, d’ouvrages non réalisés, de mauvaise gouvernance, mais aussi aux effets visibles des changements climatiques. Le déficit pluviométrique et la hausse des températures ont aussi ajouté à la crise, pesant lourd sur nos ressources et leur exploitation, a-t-elle indiqué. Du reste, la surexploitation des nappes phréatiques et l’appropriation des eaux d’oued Medjerda et de Sejnane par des agriculteurs au détriment de la Sonede posent encore problème. «Cela dit, l’on ne peut pas assurer notre sécurité hydrique sans garantir la part de l’agriculture en eau d’irrigation. L’un dépend de l’autre», ajoute-t-elle. Qu’en est-il de la solution ? Aux dires de Mme Gafrej, le problème n’est pas trop technique, mais politique. Ceci étant, il faut agir en temps opportun et prendre les décisions qu’il faut, afin de protéger nos ressources hydriques, notamment celles se rapportant à la prolifération des puits anarchiques et la répression des exploitations illicites. Par ailleurs, la solution consiste également au dessalement des eaux de la mer. Bien que coûteuse, cette technique demeure aussi faisable. Surtout que «les régions du sud et du centre ne s’approvisionnent pas des barrages, mais des nappes phréatiques, ce qui expose ces nappes à une surexploitation menaçant leur capacité à se renouveler, et les régions concernées à la sécheresse», avertit M. Rehili.

La décision du ministère de l’Agriculture, faut-il le noter, intervient, moins d’une semaine après la Conférence des Nations Unies sur l’eau, tenue du 22 au 24 mars à New York, où l’accent a été mis sur la situation délicate des ressources en eau dans le monde entier. L’une des recommandations issues es travaux était de consacrer environ 300 milliards de dollars pour garantir l’accès à l’eau pour toute la population sur terre à l’horizon 2050.

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