Lecture critique du Bourguibisme : Le devoir de mémoire

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En dépit des tentatives visant à éclabousser et étouffer son héritage, allant par moment jusqu’à l’occultation de ses photos, l’interdiction de ses ouvrages et le déboulonnage de ses statues, le bourguibisme est toujours ancré dans les esprits des générations tunisiennes. « Bourguiba ne meurt Jamais, il est irremplaçable, il s’est assuré une place au panthéon de l’histoire », commente l’écrivain Abdelaziz Kacem.

L’Académie Tunisienne des sciences des lettres et des arts, Beit al-Hikma, a organisé les 1er et 2 juin un colloque international pour commémorer le 120ème anniversaire de Bourguiba et célébrer le jour de son grand retour triomphal le 1er juin 1955.
« C’est sous cette double symbolique que s’est tenue cette rencontre internationale afin d’honorer le fondateur de l’Etat national Tunisien, le faire sortir de l’oubli dans lequel il a été maintenu depuis des décennies », souligne le professeur et président de l’académie, Mahmoud Ben Romdhane lors de la séance d’ouverture marquée par la présence de Foued Mbazaa, Mohamed Ennaceur, des ambassadeurs et une pléiade d’universitaires de renom, de l’Algérie, de la France et des États-Unis d’Amérique.
Ce colloque fait suite au séminaire organisé par l’Académie et l’Association des études bourguibiennes en juin 2022 autour du thème Bourguiba le réformateur. Il vise à restituer une réalité historique et sa contribution exceptionnelle dans la fondation de l’Etat national.
Le sujet a été abordé sous un angle académique tout en étant conscient de la fascination qu’a souvent exercée Bourguiba sur ceux qui l’ont connu ou approché. « Ce colloque n’est ni une simple apologie de Bourguiba, ni l’occultation de ses limites et certains de ses dérives », avec une dernière journée (aujourd’hui, le 3 juin) qui sera organisée aux Archives Nationales de la Tunisie comportant une exposition documentaire sur Bourguiba, une table ronde autour de la question bourguibienne aujourd’hui et enfin la projection d’un film de Hichem Ben Ammar sous l’intitulé « Bourguiba de retour »
Le colloque est structuré autour de conférences embrassant cinq grands thèmes : Bourguiba le personnage, les différentes oppositions qu’il avait suscité, impasses et limites de sa fondation, sa politique étrangère et les différentes dimensions de son œuvres.
Il se sentait à l’étroit dans sa géographie
Pour l’écrivain Abdelaziz Kacem, ce témoignage sur le personnage de Bourguiba est un survol culturaliste sur sa pensée. L’un des problèmes majeurs sur lequel il a planché tout au long de son règne est celui de l’identité de la Tunisie sous la bannière du panarabisme.
« Bourguiba est un méditerranéen pur jus, un punico-latin , un homme d’occident et d’orient à la fois. Dans le fond de sa pensée la Tunisie n’a pas cessé d’être la prestigieuse province africaine. Dans son bureau il y avait les bustes d’Hannibal; Jugurtha, St Augustin et pour la dimension arabe, Ibn Khaldoun. Avec de telles révérences, Bourguiba soutient la comparaison avec bien des bâtisseurs de l’antiquité et de l’époque médiévale. Il se sentait à l’étroit dans sa géographie, mais il était conscient de l’immensité de son histoire. Homme d’orient, il se place à la gauche des ténors de la « Nahdha arabe », il était à l’affut de tout ébauche laïciste en terre d’islam. Bourguiba entreprenait de moderniser l’islam au moment ou les plus libéraux des dirigeants du monde arabo-musulman s’attelaient à islamiser la modernité, mais, il n’a jamais sous estimé les pesanteurs socioculturelles qui enchainaient le pays ».
« Si parmi ses pensées et directives je ne devais retenir qu’une seule; ce serait celle-ci « Moi, je veux libérer la matière grise des Tunisiens de tout assujettissement aux scories et fiction de la tradition. Il cherchait à contourner la mort en s’assurant une place au panthéon de l’Histoire ».
L’œuvre inachevée de Bourguiba et sa maladie
Pourquoi « les impasses de la fondation » comme titre pour l’intervention de l’historienne et journaliste franco-tunisienne Sophie Bessis ? « C’est que Bourguiba était le fondateur de l’Etat moderne et il en a modelé les contours contemporains jusqu’à une époque récente. Mais la construction bourguibienne était une œuvre inachevée si bien qu’il a laissé à son pays un héritage à la fois ambivalent ; émaillé de contradictions et qui a accouché d’une modernité qu’on pourrait qualifier de modernité tronquée qui est porteuse à la fois d’ouverture et de répression, d’où la force, la permanence et la fragilité de cet héritage », affirme-t-elle.
Sophie Bessis, co-auteure d’une biographie sur Bourguiba parue en 2012, cite à cet effet trois exemples : le rapport de l’Etat avec la religion; un sécularisme amarré à l’islam, la question des femmes, le fameux féminisme de l’Etat bourguibien porteur d’une émancipation sans égalité et l’impasse démocratique.
« Point n’est besoin de démontrer la personnalité puissante de Bourguiba et sa grande ambition, mais sa maladie psychique dans la dernière partie de sa vie est une réalité », enchaine Fethi Ben slama, psychanalyste franco-tunisien, dans son intervention sous l’intitulé  » Bourguiba, le destin psychique d’une ambition »
« Il n’y a pas à porter un jugement moral sur une maladie psychique car tout se décide à l’enfance. Bourguiba cherchait à percer l’énigme de sa personnalité ». Fethi Ben Slama nous parle du « phantasme d’exception » de Bourguiba et détaille son hospitalisation à Genève en 1979.
Un regard distancié sur l’héritage bourguibien
Pour cette année, les Archives nationales de Tunisie rejoignent les deux institutions précitées et assignent pour objectif, à ce colloque international, de faire connaître au grand public Habib Bourguiba, le père fondateur de la première République en Tunisie, souveraine, moderne et respectée dans le concert des nations. Mais cette vision de la Tunisie, chère à Bourguiba, ne peut occulter les griefs de ses détracteurs qui lui reprochaient son culte de la personnalité, son autoritarisme. En somme, le règne sans partage, durant trente ans, d’un Président à vie.
Les travaux de ce colloque ambitionnent de porter un regard distancié sur l’héritage politique et la personnalité controversés de Bourguiba. Cette authentique lecture critique du Bourguibisme est un devoir de mémoire, non seulement, envers les générations passées, mais aussi envers les générations présentes et futures : envers la Tunisie, en somme. Et cette lecture ne saurait être probante ni édifiante sans la rationalisation des sentiments voués à Bourguiba, vénéré par certains, haïs par d’autres.
Pour brosser le portrait fidèle de cette figure emblématique de l’histoire contemporaine de la Tunisie, certains compagnons de route de Habib Bourguiba ont accepté de lever le voile sur des aspects méconnus de la personnalité de Bourguiba, sur sa vision rêvée pour la Tunisie, sur des secrets du sérail et des anecdotes…
Parmi ces compagnons, Foued Mebazâa, Mohamed Ennaceur, Tahar Belkhodja, Slaheddine Ferchiou ou encore Hamed Zeghal. Mais aussi, des témoignages émanant de ceux qui se sont opposés à Bourguiba, notamment Ahmed Smaoui.

Un commentaire

  1. Dr. E. Moudoud

    02/06/2023 à 19:40

    ENCORE MERCI SI SAMIR. JE L’AI DÉJÀ DIT DEPUIS DES ANNÉES ET DES ANNÉES – SI LAHBIB …BOURGUIBA NE MOURRA JAMAIS…JAMAIS…ET CE N’EST PAS PARCE QUE JE SUIS NÉ À MAAKEL EZZAIM….PLACE DES MOUTONS… AH CE JOUR DE SON RETOUR…

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