«Les filles d’Olfa» de Kaouther Ben Hnia, actuellement dans les salles : Dispositif laborieux pour un fait divers !

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Entre ombre et lumières, le film se construit, entre le dit, le suggéré et le sublimé. Cinq femmes que la vie malmène à coup de violence, de sexisme, de dogme, de besoin et de quête d’affirmation et de liberté.

C’est dans les faits divers et les destinées tragiques que Kaouther Ben Hnia trouve son inspiration. Toujours à l’affût d’histoires qui défrayent la chronique : une fille violée par les policiers au lendemain d’une révolution libératrice comme dans «La belle et la meute», un homme qui vend sa peau pour le compte d’un peintre à la réputation sulfureuse comme pour «L’homme qui a vendu sa peau» et cette fois-ci avec «Les filles d’Olfa», une mère dont deux de ses quatre filles ont disparu endoctrinées par Daech.

Entre ombre et lumières, le film se construit, entre le dit, le suggéré et le sublimé. Cinq femmes que la vie malmène à coup de violence, de sexisme, de dogme, de besoin et de quête d’affirmation et de liberté. En grande partie en huis clos, le traitement choisi par la réalisatrice ne laisse point de place à l’improvisation ou à l’imprévu. Tout est sous contrôle, la caméra est stable, le regard est net, tout rentre dans le cadre et rien ne lui échappe. Tout acte de résistance, de relâchement, de déstabilisation des personnages est intégré avec une intelligence pernicieuse dans l’écriture. Les out of records, les moments de doute, les hors-champs, le répétitions… sont captés dans une mise en scène organisée comme du papier à musique. L’histoire des 4 filles d’Olfa se trouve à la croisée des chemins entre documentaire et fiction. Les frontières sont pourtant très nettes et bien marquées.

Pour raconter l’histoire d’Olfa et ses filles, Kaouther Ben Hnia comble l’absence des deux aînées par deux actrices professionnelles aux visages peu connus, celle des hommes qui ont traversé la vie de ces femmes par un seul comédien—aussi connu—au physique peu adapté au contexte de l’histoire. Ce procédé ou dispositif assez laborieux a, tout de même, réussi à créer un niveau de lecture intéressant et sortir du film de la démarche documentaire ordinaire et habituelle.  Mais là où notre lecture bloque c’est quand la réalisatrice fait appel à une star du grand écran tunisien et égyptien, Hend Sabri, pour jouer le rôle de la mère lors de certaines reconstitutions soi-disant, trop lourdes émotionnellement à (re) vivre pour elle. Et pourtant Olfa est présente et fortement expressive, elle verbalise ses détresses, met des mots sur ses drames avec une parole libérée et assumée. C’est bien avec ce choix qu’un côté calculateur se révèle. Pourquoi faire appel à un visage aussi connu et aussi catalogué dans l’esprit du spectateur pour jouer un personnage existant ? Pourquoi la caméra de Kaouther Ben Hnia joue ce jeu pernicieux en mettant dans l’ombre celle qui porte sa propre histoire et la faire jouer par une super star ? Et pourquoi, au fil du film, la réalisatrice abandonne peu à peu cette piste-là pour le compte d’Olfa qui reprend sa place devant la caméra bien nette et sans détour ? Est-ce une manière de reconnaître les limites du dispositif mis en place ? Est-ce une manière de revenir à l’essentiel du documentaire et admettre qu’un dispositif aussi laborieux met le public et les personnages—réels du film—en porte à faux. Pourquoi tant de détours à en perdre les émotions ? Peut-être que pour une famille hors norme, la réalisatrice voulait un traitement hors norme, au point de trop en faire.

Avec une caméra omniprésente mais rigide, une caméra qui tourne sans arrêt même quand on demande l’arrêt, qui ne suit pas les personnages mais les retient dans des cadres fixes, qui prend une parole libérée par une thérapie—suivie par les personnages suite au traumatisme subi—et en construit son propos, le film en devient un objet traité avec une précision chirurgicale, avec distance et détachement. Kaouther Ben Hnia a voulu faire un film loin d’un divan de psy, dans lequel les confidences faites face à la caméra s’imbriquent par ce tour de passe-passe dans un dispositif qui nargue la réalité et la transpose dans une zone de fiction où les protagonistes perdent le fil pour le compte d’un film trompe-l’œil pour ne pas dire tape-à-l’œil.

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