AFFAIRE DE LA DÉLIVRANCE DE LA NATIONALITÉ TUNISIENNE: Quand le pouvoir judiciaire était le paravent idéal pour des activités suspectes

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D’anciens ministres et hauts cadres pourraient être impliqués dans cette affaire grave et complexe qui touche à la souveraineté de l’Etat.


En janvier 2022, l’ancien ministre de l’Intérieur Taoufik Charefeddine avait tenu une conférence de presse pour dévoiler les dessous d’une affaire grave sans toutefois révéler l’identité des personnes concernées, mais il a assuré à cette époque qu’il y aura beaucoup de surprises. Des assignations à résidence données sous son ordre à l’encontre de Noureddine Bhiri et Fethi Beldi, le conseiller de l’ancien ministre de l’Intérieur Ali Larayedh, et de hauts cadres du ministère de l’Intérieur ont été arrêtés. Avant cette conférence de presse organisée par le ministre de l’Intérieur, on rappelle que le parquet avait reçu, en octobre 2021, une demande d’ouverture d’une enquête diligentée par la Direction des recherches dans les crimes terroristes, par la Direction générale des services judiciaires au sein du ministère de la Justice, sur la délivrance d’un certificat de nationalité tunisienne à un couple syrien détenteur de passeports tunisiens (remis en 1982 et 1984 par l’ambassade de Tunisie à Vienne).

En décembre de la même année, le ministère public avait reçu un rapport qui comprend des informations complémentaires autour des soupçons de falsification des deux certificats de nationalité délivrés au couple syrien, alors que Noureddine Bhiri et Ali Larayedh étaient respectivement à la tête des ministères de la Justice et de l’Intérieur et Fethi Beldi assurait la fonction de conseiller spécial auprès de Larayedh (la période allant de 2011 à 2013). Le 22 décembre 2021, le ministère public avait décidé de confier l’affaire au pôle judiciaire de lutte contre le terrorisme qui a ouvert une enquête.

On commençait à y voir un peu plus clair, car selon l’enquête, toujours en cours, des passeports et des cartes de séjour auraient été délivrés à la suite de l’intervention de Fethi Beldi. L’ambiance générale était délétère en cette période, voire après 2013, au ministère de l’Intérieur. En cause, des nominations clientélistes. De hauts cadres qualifiés de «proches» du parti Ennahdha furent, contre toute attente, nommés à des postes clés au sein du ministère de l’Intérieur.

Deux ans après, deux mandats de dépôt

La date du 19 décembre 2023 va apporter avec elle du nouveau avec le mandat de dépôt émis par le premier juge d’instruction près le pôle judiciaire antiterroriste contre l’ancien ministre Noureddine Bhiri, dans le cadre de cette affaire de délivrance de la nationalité tunisienne à des étrangers impliqués dans des affaires de terrorisme international, selon la porte-parole du pôle judiciaire antiterroriste et premier substitut du procureur de la République, Hanen Gaddes.

Un autre mandat de dépôt a été émis vendredi 22 décembre 2023 dans cette affaire par le même juge à l’encontre de l’ancien cadre Féthi Beldi, après avoir été auditionné et confronté au témoin, selon la même source. L’ancien ministre de l’Intérieur Ali Larayedh, quant à lui, est en détention provisoire dans le cadre de l’enquête ouverte sur les réseaux d’envoi de djihadistes tunisiens vers les zones de conflit dont la Syrie.

Il n’empêche que les deux faits saillants résident dans l’appartenance de ces trois responsables à un même parti politique et dans le fait qu’ils avaient les coudées franches au moment où ils étaient investis de missions régaliennes très sensibles de 2011 à 2013. Noureddine Bhiri était à la tête du ministère de la Justice, alors que Fethi Beldi a été nommé par l’ancien ministre de l’Intérieur Ali Lareydh durant cette même période comme conseiller spécial.

Une nomination qui a laissé perplexes les vieux de la maison à cette époque puisque Beldi a été réintégré dans les rangs des forces sécuritaires après 2011. D’un simple agent de police, révoqué au temps du président déchu Ben Ali pour appartenance à une organisation non reconnue, en l’occurrence le Mouvement de la tendance islamique ( devenu Ennahdha), il est catapulté conseiller très spécial du ministre de l’Intérieur avec le grade de commissaire. Une nomination qui repose, de toute évidence, sur l’appartenance et l’allégeance au même parti politique.

L’énigmatique Fethi Beldi

Selon le témoignage de certains sécuritaires, aujourd’hui à la retraite, Fethi Beldi était en contact permanent avec les directeurs généraux et les directeurs du ministère de l’Intérieur, notamment des services spécialisés au sein de la direction générale de la sûreté nationale.

Trois de ses directeurs généraux sont aujourd’hui derrière les barreaux pour divers chefs d’inculpation. Il ne s’agit pas là d’une simple coïncidence, soulignent les mêmes sources. D’après d’autres témoignages, Fethi Beldi intervenait directement dans les nominations de hauts cadres à des postes clés au sein de ce ministère et bien évidemment rien n’est gratuit.

C’est donnant-donnant, ce qui a fini par renforcer les doutes quant à l’existence d’un autre appareil de commandement au sein de ce département en lien avec Ennahdha. Les deux ministres de la Justice et de l’Intérieur croyaient, à cette époque, qu’ils étaient inamovibles, mais à partir de 2014 et à la suite de l’élection de Béji Caïd Essebsi, les nahdahouis ont senti le vent tourner. En 2019, ils ont niaisement rêvé de s’emparer de nouveau du pouvoir après l’élection de Kaïs Saïed. Le 25 juillet 2021, ils ont été secoués par le «coup de force» du locataire de Carthage. Désormais leur pouvoir se réduit comme peau de chagrin. Parmi les affaires qu’ils ont tentées à tout prix d’étouffer, celle justement de l’octroi illégal de la nationalité tunisienne à des étrangers impliqués dans des affaires de terrorisme international.

Actuellement, c’est le pôle judiciaire antiterroriste qui s’est saisi de cette affaire «L’enquête est en cours contre toute personne impliquée», selon la porte-parole du pôle judiciaire antiterroriste et premier substitut du procureur de la République, Hanen Gaddes. De hauts cadres, ainsi que des agents relevant des ministères de la Justice, des Affaires étrangères et de l’intérieur sont soupçonnés dans cette affaire. L’ancien chef de mission consulaire de notre pays à Damas a été lui aussi arrêté dans cette même affaire et remis en liberté provisoire alors qu’un agent consulaire est toujours en détention. Affaire à suivre.

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