Nouvelles découvertes historiques à Kasserine | L’archéologue Dr Skander Souissi à La Presse : «La valorisation de cette découverte est essentielle pour préserver et partager notre patrimoine culturel»

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Ce site pourrait nous apporter bien des lumières sur la civilisation romaine qui, il y a deux millénaires, foulait le sol de l’actuel Henchir el Begar. Nous sommes en train de fouiller le terrain pour étudier les constructions et chercher des objets anciens. Notre but est de trouver des indices qui nous permettront de reconstituer l’histoire et de comprendre les modes de vie des personnes qui ont vécu sur place.

Kasserine est connue par le grand héritage archéologique légué par les civilisations romaines, byzantines et islamiques qui se sont succédé à travers la région. En dehors des grands sites majeurs et des très célèbres monuments comme ceux de Sbeïtla et de Haïdra, on dénombre bien d’autres sites ruraux dont les vestiges témoignent du rôle stratégique, politique et économique que la ville a joué dans l’Antiquité. Actuellement, une campagne de fouilles est lancée à Henchir el Begar, à la délégation de Sbeïtla. Cette mission est dirigée par l’Université Complutense de Madrid (UCM) et l’Institut national du patrimoine de Tunisie (INP). Elle bénéficie également de la collaboration d’une grande équipe multidisciplinaire dans laquelle travaillent des archéologues, des historiens, des architectes et des techniciens spécialisés dans divers sujets.

À ce sujet, nous nous sommes entretenus avec un des responsables de cette campagne de fouilles afin de mieux comprendre l’importance de cette découverte.

Dr Skander Souissi est spécialiste de l’archéologie romaine et un des connaisseurs des techniques anciennes. Diplômé de l’Ecole Pratique des Hautes Études de Paris et de la Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de la Manouba, sa thèse est le premier travail axé sur tous les éléments de broyage et d’écrasement en Afrique antique. Avant de s’installer en Tunisie, il a été invité par l’Université d’Oxford dans le cadre d’un scholarship. Il a également été membre d’un projet qui s’intéresse à «La perception de l’Antiquité » à l’Université de Jean-Jaurès de Toulouse.

Avec son équipe, il exerce, depuis plusieurs années, de nombreuses responsabilités d’opérations de fouilles qui concernent des périodes chronologiques différentes et couvrent tout le territoire tunisien. Entretien

Pouvez-vous nous expliquer ce que vous avez trouvé dans le site de Henchir el Begar ?

Il s’agit d’un site archéologique composé de deux propriétés agricoles de l’époque romaine qui contiennent des pressoirs à huile. La découverte comporte deux installations oléicoles, dont l’une est la plus grande et la plus impressionnante de la région et la deuxième de toute l’Afrique du Nord. Elles datent du troisième siècle après J.-C

Ce site pourrait nous apporter bien des lumières sur la civilisation romaine qui, il y a deux millénaires, foulait le sol de l’actuel Henchir el Begar. Nous sommes en train de fouiller le terrain pour étudier les constructions et chercher des objets anciens. Notre but est de trouver des indices qui nous permettront de reconstituer l’histoire et de comprendre les modes de vie des personnes qui ont vécu sur place.

Bien que ce programme ne soit pas encore achevé, on peut d’ores et déjà faire le point des acquis. Henchir el Begar était probablement le centre d’un grand domaine rural situé dans l’ancien district de Begua, d’où dérive le nom actuel de Begar.

Vestige d’une huilerie romaine à Henchir el Begar

Les récits des vies sont racontés à travers toute trace et empreinte laissées par les anciens. En dressant un panorama culturel, économique et social des sociétés romaines anciennes, en croisant nos découvertes avec des données textuelles et en développant une approche anthropologique, nous sommes en train de réviser régulièrement la vision que nous avons de l’histoire de notre pays.

D’ailleurs, l’extrême abondance des restes de moulins à huile trouvés dans la région de Kasserine prouve le développement de la culture de l’olivier et de la production d’huile à l’époque romaine.

Comment se déroule cette campagne de fouilles à Henchir el Begar ?

Comme vous le savez, les archéologues sont de véritables enquêteurs à la recherche du passé. Pour cela, trois temps se dégagent : le diagnostic du site, l’intervention de l’équipe d’archéologues et le travail en laboratoire d’histoire.

A Henchir el Begar, nous sommes actuellement encore en train de déchiffrer les vestiges découverts dans le sol. Le programme prévoit l’étude du site archéologique et l’élaboration d’une synthèse sur l’oléiculture antique à Kasserine.

Au préalable à notre présence sur place, nous avons évalué l’intérêt et le potentiel archéologique de ce site en procédant à une recherche documentaire précieuse sur l’histoire des lieux. Un groupe de travail tuniso-espagnol s’est constitué pour établir un programme de recherche.

Lors de notre présence, nous avons créé des liens humains solides avec tous les participants locaux à ces recherches, dont certains ont un savoir-faire d’une très grande valeur pour le travail. D’ailleurs, les ouvriers originaires de la région sont très attachés au chantier, au point qu’ils veillent à la protection du site en dehors des périodes de fouilles.

En effet, la valorisation de cette découverte historique est un processus essentiel pour préserver et partager notre patrimoine culturel. 

Il est également très important de sensibiliser le public à l’importance de ce que nous avons relevé ici à Henchir el Begar et de son impact sur notre compréhension de l’histoire. C’est aussi une mise en valeur de la localité où se trouvent le site archéologique et l’huilerie.

À votre avis, en quoi ces découvertes archéologiques pourraient-elles impacter positivement l’avenir de la région de Kasserine ?

La perception populaire est que les archéologues sont des gens qui creusent à la recherche de vieux os et de pierres dans le sol. Il est également important de se rappeler que l’archéologie est un domaine en développement. Ici, la notion de tourisme historique prend toute son ampleur. Kasserine détient 35 % des vestiges archéologiques recensés en Tunisie. La région est donc propice à devenir un pôle de tourisme culturel et écologique. Notre problème c’est surtout l’absence d’une “conscience archéologique” chez les citoyens. Savez-vous qu’en France la culture contribue 7 fois plus au PIB français que l’industrie automobile ? En Italie et en Espagne, des fêtes se tiennent chaque année où ils reconstituent des scènes de vies et de grands évènements qui parlent de notre histoire punique. Ces festivités attirent un nombre important de visiteurs qui viennent séjourner sur place. C’est ce que nous devons faire à Kasserine : organiser des évènements, des manifestations culturelles axées sur le tourisme historique qui créeront de nouveaux emplois, même temporaires. Nous avons essayé de faire des activités de sensibilisation au site de Henchir el Begar et nous avons visé surtout les nouvelles générations. En effet, il faut associer les jeunes aux enjeux du patrimoine comme vecteur d’identité partagée, en mobilisant les ministères de l’Éducation nationale et de la Culture afin d’inclure dans les programmes scolaires des actions de sensibilisation à la richesse du patrimonial historique et architectural local.

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