Télévision : Les caméras cachées, ce divertissement qui dérape

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Si les caméras cachées, qui pullulent sur les chaînes de télévision du monde arabe durant le mois du jeûne, sont très prisées des téléspectateurs, des idées très futées semblent avoir dépassé les bornes de l’humour pour céder à des scénarios abracadabrants de plus en plus indécents.

Depuis la première émission reposant sur le principe de la caméra cachée, lancée en 1948 par le producteur de télévision américain Allen Funt, ce concept a connu un succès mondial avec des milliers de programmes télévisés humoristiques et de vidéos diffusées sur différentes plateformes. Le principe est toujours le même : une équipe de tournage plonge des personnes dans des situations invraisemblables, grâce à des comédiens, ou parfois des proches et amis complices de la farce.

La Tunisie a découvert les joies de la caméra cachée, il y a 30 ans, grâce au maître du genre, Raouf Kouka, qui a importé cette recette magique. Réalisées avec peu de moyens, mais beaucoup de passion, certaines scènes demeurent irrésistibles et on s’en souvient toujours. D’ailleurs, les épisodes datant de 1994 qui ont conquis les téléspectateurs font encore des dizaines de milliers de vues sur les plateformes.

Aujourd’hui encore, les caméras cachées ont la cote sur beaucoup de chaînes arabes qui n’hésitent pas à leur consacrer des prime times au mois de Ramadan. De grands producteurs se sont adonnés au concept, dans des registres très différents les uns des autres. On peut citer en exemple le fameux Ramez Jalal qui est passé maître dans l’art de piéger les célébrités dans des situations toujours plus folles avec des moyens techniques très avancés.

En Egypte, Ramez Jalal est passé maître dans l’art de piéger les
célébrités dans des situations toujours plus folles avec des moyens
techniques très avancés.

Cependant, si les caméras cachées, qui pullulent sur les chaînes de télévision du monde arabe durant le mois du jeûne, sont très prisées des téléspectateurs, des idées très futées semblent avoir dépassé les bornes de l’humour pour céder à des scénarios abracadabrants de plus en plus indécents.

D’un programme humoristique à la violence jusqu’au bout

Le but de ces émissions comiques est de filmer des célébrités comme on ne les avait jamais vues ou précipiter des anonymes dans une situation ubuesque. Afin de suivre ce cheminement, les créateurs des caméras cachées inventent des scénarios élaborés, des fois avec la complicité des proches de la victime, pour plus de réalisme. Au final, au lieu de blagues hilarantes dont on rit en famille, le résultat à la diffusion est devenu le plus souvent des scènes de violence verbale, voire physique. En effet, ce classique indémodable, auparavant synonyme de blagues innocentes, a dérivé vers des pratiques plus brutales et spectaculaires. Filmées à leur insu, les victimes poussées jusqu’au bout se montrent vulgaires, grossières et agressives. Le spectateur qui observe leurs réactions face à cette situation est plus indigné que diverti.

Avec le maître du genre Raouf Kouka, des scènes de la caméra cachée réalisées avec peu de moyens, mais beaucoup de passion, demeurent irrésistibles et on s’en souvient toujours.

Un constat amer à déplorer est que, d’année en année, les caméras cachées ont alors repoussé les limites de l’humour, provoquant davantage la polémique que le rire, avec des scènes qui dérangent. Comment cette violence a-t-elle pu se faufiler dans le menu ramadanesque des chaînes télévisées ? S’agit-il d’une astuce pour attirer plus d’audience ? Certaines voix sont allées au point d’accuser les créateurs de ce divertissement de banaliser la culture de violence et de la tromperie et d’encourager les personnes à accepter de se faire humilier pour une certaine rémunération. Rappelons tout de même que les vidéos ne peuvent être diffusées à la télé que suite au consentement des personnes piégées.

L’impact émotionnel sur les personnes piégées est bien réel

On peut voir dans des vidéos de caméras cachées extrêmes que les victimes ont du mal à revenir à la réalité. Après des scènes de panique ou des provocations audacieuses, même si les responsables du canular se veulent rassurants en leur expliquant que ce n’était pas vrai, ces situations qui se veulent grotesques et humoristiques ont un impact émotionnel bien réel. L’effet de ces blagues peut aboutir à briser des couples, mettre à l’épreuve des sentiments de confiance et créer des querelles qui se prolongent bien après le tournage.

On peut alors se demander si le montant payé par les producteurs serait vraiment suffisant pour soulager les personnes et les aider à récupérer?

De plus, malgré le soutien psychologique sur place, les participants n’ont pas la garantie d’échapper à d’éventuels troubles futurs. Ces personnes anonymes qui deviennent des vedettes éphémères sont ridiculisées en ligne et raillées par des intimidateurs de réseaux sociaux. Une souffrance réelle qui persiste bien après l’expérience filmée. En effet, suite à la diffusion au petit écran, les séquences sont mises sur les réseaux sociaux où elles restent accessibles à un grand public. Les victimes sont alors sévèrement critiquées et les commentaires négatifs, voire haineux, ne manquent pas. Mais si on continue à les insulter et les agresser pour avoir révélé leurs travers et leurs défauts, on reproche également aux créateurs de l’émission de manquer de respect aux personnes qui ont été piégées et d’exploiter leurs sentiments.

On rit à leurs dépens, quand on est supposé en rire tous ensemble et c’est là la nouvelle recette de caméra cachée. Le concept est-il alors retiré de son contexte initial, celui du divertissement pour lui attribuer une portée d’ordre immoral ?

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