Changement climatique : L’agriculture demeure le principal driver de la croissance

2,670

 

De plus en plus, le secteur agricole est confronté à un défi majeur : assurer sa pérennité et sa compétitivité dans un contexte de stress hydrique croissant. Pour trouver des alternatives à cette équation, les agronomes appellent à repenser le modèle agricole du pays, en tenant compte des impératifs écologiques, économiques et sociaux.

Depuis le début de l’année, plusieurs régions du nord et du sud du pays ont vécu des épisodes pluvieux qui ont contribué à remplir de manière significative les barrages. Cependant, malgré ces précipitations salutaires, des inquiétudes planent toujours quant à leurs capacités de remédier au contexte du stress hydrique qui prévaut depuis des années. Elles semblent, par ailleurs, offrir un répit fugace à la sécheresse qui chahute depuis plusieurs années la Tunisie. Ces pluies, si généreuses en apparence, ont apporté avec elles un soupçon d’espoir, mais leur impact reste mitigé face à la détresse des campagnes agricoles, où les pâturages appauvris et asséchés se signalent comme des plaies béantes. Car entre ces gouttes d’eau porteuses d’un optimisme fragile, on entrevoit la réalité brutale et dure qui caractérise la condition des agriculteurs.

Les pluies, qui arrivent entre le mois d’octobre et le mois d’avril, ne peuvent être que salvatrices pour les besoins en eau des cultures, la capacité de stockage des barrages, etc. En général, des pluies régulières et suffisantes sur une période prolongée sont nécessaires pour recharger les nappes phréatiques, remplir les barrages de manière bénéfique, assurer le rendement agricole et l’approvisionnement en eau.

La sécheresse fait chanceler l’agriculture

Depuis des années déjà, la Tunisie vit au rythme des épisodes de sécheresse, qui ont pesé sur le moral des agriculteurs et sur l’économie du pays. Les années passées avaient déjà été particulièrement dures pour le secteur agricole en raison d’une vague de chaleur inhabituelle. Et le scénario pourrait bien se répéter en 2024, selon les prévisions. Face à cette situation, les agriculteurs tentent de s’adapter en recourant à des techniques d’irrigation plus économes en eau, ou en diversifiant leurs cultures vers des espèces plus résistantes à la sécheresse. Mais ces solutions ne sont pas suffisantes pour faire face à la crise de l’eau qui nécessite une politique globale et concertée entre les différents acteurs. Le secteur agricole national est souvent critiqué pour sa consommation excessive d’eau, notamment pour les cultures destinées à l’exportation. Certains experts estiment que le pays devrait privilégier les cultures destinées à la consommation nationale, qui sont moins gourmandes en eau et plus adaptées aux besoins alimentaires de la population. Les professionnels du secteur agricole, eux, défendent l’importance de l’exportation, qui représente une source de revenus, de devises et d’emplois pour le pays. De plus en plus, le secteur agricole est confronté à un défi majeur : assurer sa pérennité et sa compétitivité dans un contexte de stress hydrique croissant. Pour trouver des alternatives à cette équation, les agronomes appellent à repenser le modèle agricole du pays, en tenant compte des impératifs écologiques, économiques et sociaux.  Depuis des années, les agriculteurs se battent contre Dame nature, une ennemie imprévisible, qui peut être aussi généreuse qu’impitoyable. Ces années ont laissé de profondes séquelles. Car nos barrages ont vu leurs réserves s’évaporer lentement, reflétant la sévérité des sécheresses successives.  Ces pluies qui arrosent les terres assoiffées ne sont qu’un baume temporaire pour les maux de notre agriculture. Une agriculture qui souffre d’un sévère déficit pluviométrique, mais qui reste malgré tout le principal driver de la croissance.

Politiques d’adaptation

Selon une étude réalisée par l’Institut tunisien de la compétitivité et des études quantitatives baptisée : «Les impacts macro-économiques et enjeux d’adaptation du secteur agricole aux changements climatiques», le changement climatique en Tunisie présente un défi majeur pour l’économie nationale en général et l’agriculture en particulier, avec une augmentation des températures, une diminution des précipitations et une intensification des phénomènes météorologiques extrêmes. Cet impact est plus perceptible dans un pays dépendant des importations alimentaires et confronté à des difficultés financières. Sachant que l’agriculture représente en moyenne 10.2% du PIB sur la période 2011-2020. Dans cette lignée, le secteur de l’industrie agroalimentaire (IAA) contribue à 3.2% du PIB. La contribution totale de ces deux secteurs s’élève à 13.4% du PIB, soit l’équivalent de la contribution totale du secteur des industries manufacturières hors IAA sur la période 2011-2020. L’étude indique qu’en dépit de sa contribution dans le développement économique et social, l’agriculture tunisienne souffre de multiples fragilités structurelles qui, combinées aux impacts négatifs du changement climatique, accentuent d’une manière significative la vulnérabilité à la fois de l’activité et de la population rurale qui en dépendent. Le taux de croissance de la valeur ajoutée agricole au cours des vingt dernières années est très fluctuant. Ce secteur, essentiellement basé sur la production végétale majoritairement dominée par l’agriculture pluviale, demeure très dépendant des précipitations annuelles. En termes de superficie cultivée, l’agriculture irriguée ne représente, en effet, que 4,5% de la superficie agricole totale et contribue à hauteur de 37% de la valeur ajoutée agricole (INS, 2021). La forte variabilité du climat, notamment des précipitations annuelles, explique la volatilité de la croissance de la valeur ajoutée agricole.

Projections

Selon la même source, les projections montrent une forte régression des principaux produits destinés à l’exportation, à savoir les dattes et les olives. La production des dattes baisserait en moyenne de 2% par an, tandis que les pertes annuelles de production des olives seraient en moyenne de 2.3% entre 2022 et 2050. L’évolution des céréales, dont 95% sont situés au Nord-Ouest (gouvernorats du Kef, Béja et Jendouba) serait en régression continue, avec une évolution de -0.1% sur la période de projection. L’évolution interannuelle de ces cultures est caractérisée par une forte volatilité qui s’intensifie à partir de 2035 à cause de la hausse de la fréquence et la durée des fortes précipitations entre 2035 et 2050. En effet, suite à la hausse des fortes précipitations (supérieures à 40 mm) durant cette période, notamment dans les gouvernorats de Béja et Jendouba qui accaparent plus de 40% de la production nationale, la production des céréales s’accroîtrait entre 2046 et 2050, ce qui pourrait expliquer les taux de croissance positifs de la production du blé dur, du blé tendre et de l’orge durant les trois derniers quinquennats.

Il est évident que les répercussions socioéconomiques du changement climatique seraient considérables pour l’économie tunisienne. Les simulations révèlent ainsi l’importance et l’urgence des politiques d’adaptation, ainsi que le rôle substantiel du secteur agricole dans la sécurité alimentaire et le développement durable de la Tunisie. En l’absence de politiques d’adaptation, le changement climatique risque d’exacerber la situation économique. Les solutions d’adaptation sont ainsi étroitement liées aux priorités économiques du pays et à sa capacité de financement.

Solutions idoines

Ainsi, la mise en œuvre de politiques d’adaptation hydrauliques, telles que la construction de stations de dessalement, la mise en place d’unités d’épuration des eaux usées, la maintenance et la construction de nouveaux barrages contribueraient, certes, à la résolution du problème de pénurie d’eau à moyen et long terme et à la réduction du déficit hydrique. Ces solutions, toutes choses égales par ailleurs, permettront d’améliorer légèrement la trajectoire de développement économique de la Tunisie. L’efficacité de ces politiques, voire leur durabilité, est subordonnée à une meilleure gestion des ressources en eau, tout en améliorant la productivité de l’eau dans tous les secteurs économiques via une optimisation des ressources disponibles, une meilleure gestion de la consommation des ménages, tout en éliminant toutes les pertes et le gaspillage. En outre, «il est recommandé d’envisager une tarification régionale incluant une péréquation (quote-part identique pour tout le pays) sur le coût lié à la mise à disposition de la ressource et un prix régional (variable) qui traduit la performance de l’agence de distribution». L’étude révèle que même avec les augmentations planifiées de l’approvisionnement en eau, «la réalisation simultanée de la sécurité de l’eau et du développement économique exige des réductions significatives de l’élasticité de l’eau dans la production agricole, industrielle et de services grâce à l’adoption de techniques de production économes en eau. Ces améliorations devraient également s’accompagner d’une croissance rapide des niveaux de productivité à l’échelle de l’économie». Par ailleurs, un investissement public efficace dans un effort majeur visant à stimuler cette croissance de productivité est crucial. L’tceq propose, par ailleurs, des recommandations, dont les principales s’articulent autour du principe de la nécessité de concevoir et de mettre en œuvre une stratégie d’adaptation intégrée. Celle-ci permettrait de réduire les contraintes structurelles au développement économique en général et au développement du secteur agricole en particulier, notamment l’accès au financement des exploitants agricoles sur le marché des crédits qui représente une contrainte majeure pour couvrir les besoins de financement nécessaires et réduire les effets néfastes du changement climatique.

Laisser un commentaire