Lutte contre les MST et VIH/SIDA : Une épidémie passée sous silence…

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On n’entend quasiment plus parler de la riposte anti VIH/sida, comme si le virus avait retiré ses forces du combat ! Pourtant, la population atteinte du virus frôle les six mille ! Et ce n’en est que le chiffre relatif aux pvvih (personnes vivant avec le VIH/sida) déclarées.

Les infectiologues évoquent même la question sous un angle du moins que l’on puisse dire alarmant, puisqu’ils n’hésitent pas à parler d’une épidémie du VIH/sida. Pour quelles raisons se tait-on face à ce problème de santé publique ? Pourquoi la riposte semble être mise en veilleuse ? L’Association tunisienne de lutte contre les maladies sexuellement transmissibles et le VIH sida (ATL MST/ VIH Sida) poursuit-elle encore ses actions, jadis médiatisées à souhait ? Et si oui, pourquoi les passer sous silence ? En frappant à la porte de l’association, dans l’espoir de décrocher un rendez-vous avec un responsable pour avoir des informations sur le sujet, on était accueilli par Mme Aida Mokrani, cheffe des projets à l’ATL MST/ VIH Sida. Evitant de tourner autour du pot et de procéder aux interminables procédures bureaucratiques auxquelles recourent généralement les responsables pour daigner, enfin, se prononcer, Mme Mokrani a tout bonnement répondu aux questions, mettant tout au clair.

Des jeunes aisés et instruits

En effet, l’association s’applique à la lutte contre les maladies sexuellement transmissibles, dont le VIH/sida, ainsi que tous les comportements à risque propices à la contamination. En revanche, ses actions ont changé d’angle d’attaque et de nature, et ce, conformément aux exigences de la nouvelle population-cible. «Nous avons constaté que le profil des pvvih avait changé, depuis quelques années. Auparavant, leur prophylaxie consistait en une population adulte, assez âgée, non —ou peu— instruite et dont les conditions socioéconomiques sont assez précaires. C’étaient généralement les émigrés de retour au pays, les travailleuses de sexe, les homosexuels ainsi que les usagers de drogues, notamment celles injectables, qui bénéficiaient du plus gros lot de nos interventions», explique-t-elle. «Mais depuis quelques années, poursuit-elle, nous voyons de plus en plus de jeunes, issus d’un milieu favorisé et ayant un bon niveau intellectuel, atteints du virus». Il a fallu, par conséquent, revoir la stratégie de l’association.

Une sensibilisation axée sur les jeunes générations

Et au lieu de continuer à faire du porte-à-porte dans les quartiers, l’équipe focalise, désormais, ses actions d’information et de sensibilisation dans les lycées privés et dans les facultés. L’objectif étant de véhiculer l’information et sensibiliser les jeunes sur les comportements à risque et sur les moyens de prévenir la contamination. «Nous nous sommes dirigés, récemment, vers une faculté qui se trouve à dix minutes de notre siège. Nous étions sidérés par la méconnaissance des étudiants et des étudiantes sur les maladies sexuellement transmissibles dont le VIH/sida et les moyens à même de les prévenir. Pourtant, ces jeunes en savent beaucoup sur la sexualité», fait remarquer Mme Mokrani.

Certes, la plupart des directeurs des lycées privés sont parfaitement coopératifs avec l’association, car conscients de l’enjeu et engagés dans la lutte contre ce fléau pour le bien des jeunes générations. Cependant, dans le secteur étatique, c’est une autre paire de manches… Les autorisations officielles se font lentes. Généralement, elles font défaut ! Pour y remédier, l’association mise sur la sensibilisation via les réseaux sociaux, afin de toucher un plus grand nombre de jeunes. «Quant à la médiatisation proprement dite, elle ne figure plus dans notre stratégie avec autant d’envergure qu’elle l’était auparavant, et ce, dans le respect du droit à la confidentialité. La population-cible actuelle exige une plus grande protection des vies privées», renchérit-elle.

On continue à faire l’autruche !

Si l’ancienne stratégie de l’ATL MST VIH/sida a, tout de même, donné ses fruits en réduisant, par exemple, le nombre des travailleuses de sexe contaminées, la présente promeut une meilleure vulgarisation de l’information et une sensibilisation mieux ciblées, destinées aux jeunes. Ce travail est de taille surtout en l’absence de toute intension et des structures étatiques et des parents d’assumer cette responsabilité. Mme Mokrani s’irrite de constater la démission de l’Etat face au problème. «Les risques des maladies sexuellement transmissibles, dont le VIH/sida, ne figurent dans aucun programme scolaire ! Toute action menée pour inciter les familles à débattre du sujet est réfutée, d’emblée. Nous avions réalisé, durant la pandémie du Covid, un spot sur le VIH/sida, en essayant savamment de marquer d’une pierre deux coups. La diffusion du spot était emblématique. Les chaînes de télévision privées avaient demandé des sommes ahurissantes. Quant à la télévision étatique, elle s’était contentée de passer une petite séquence du spot de sensibilisation, préférant charcuter ainsi le message plutôt que de le passer dans sa totalité», indique-t-elle. Pourtant, la sensibilisation serait grandement utile pour faire face à l’évolution de l’épidémie. En tablant sur la conscience du public, l’Etat serait gagnant. La responsable évoque, d’ailleurs, l’expérience menée par l’association à la zone Mallassine à Tunis, où elle avait implanté, en 2014/2015, un centre pour la prise en charge des usagers des drogues injectables. Au début, les habitants avaient signifié leur mécontentement quant à cette structure qui leur semblait douteuse. Mais, au fil du temps, ils ont constaté que les délits avaient significativement diminué dans les quartiers et qu’il n’y avait plus de seringues utilisées, jetées partout dans les rues. «Avant la création du centre, des enfants avaient été contaminés par l’hépatite C à travers les seringues qui traînaient partout dans la rue et qui leur étaient donc accessibles. Le centre a réussi à orienter les usagers des drogues injectables vers des mesures de précaution à même d’éviter la contamination et de protéger autrui. Ce travail est, désormais, assuré sur le terrain, suite à la fermeture dudit centre», indique-t-elle.

90 cas testés positifs en 2023

Le déni de tout le système politique sur la gravité de l’épidémie du VIH/sida impacte, systématiquement, sur le déni —et la démission— des parents. Ces derniers n’abordent pas le sujet avec leurs enfants, préférant ainsi passer sous silence un risque qui pourrait leur coûter cher. La «culture du déni», du «cela n’arrive qu’aux autres», de cette nonchalance par rapport au danger avance à pas sûrs pour toucher de plus en plus de jeunes. Selon les données fournies par Mme Mokrani, la moyenne d’âge des pvvih est de 30 ans. «Autrefois, nous avons effectué, en une seule matinée, le test anonyme sur trois jeunes médecins. Les trois tests se sont avérés positifs», indique-t-elle. En 2022, l’association avait enregistré 80 cas positifs. En 2023, le nombre des cas testés positifs a atteint les 90. Et ce n’en est qu’au niveau de l’association ! Le nombre estimatif de la population VIH/sida varie entre cinq mille et six mille personnes déclarées. Outre la population-cible tunisienne, l’association prend en charge les Africains subsahariens. «Depuis 2022, les fonds que nous recevons consacrent une enveloppe pour la prise en charge de huit Africains subsahariens vivant en Tunisie. Il faut dire que le nombre des Africains subsahariens atteints du virus augmente suite au recours aux comportements à risque et à l’absence de moyens de prévention», indique Mme Mokrani.

Pression et désintérêt

Par ailleurs, la cheffe des projets à l’association saisit l’occasion pour montrer du doigt d’autres obstacles qui entravent le renforcement des interventions de la société civile en matière de lutte contre le VIH/sida. Outre la mentalité trop réservée pour être perspicace, la société civile se sent opprimée par un cadre juridico-politique hostile. «La loi 88 exerce une nette pression sur les associations, notamment en matière de sources de financement. Nous sommes redevables de trop de documents dont le relevé du compte bancaire, une copie de la convention, un plan d’action, etc.», explique-t-elle. D’un autre côté, elle n’hésite pas à dénoncer le désintérêt des médias face à la riposte. «Les représentants des médias ne se souviennent de la cause anti MST/ VIH/sida que le premier décembre de chaque année. Pourtant, le virus vit en permanence ! Pis encore, poursuit-elle, à chaque fois que nous organisons des sessions de formation destinées aux représentants des médias, dans le but de les sensibiliser et de les initier aux terminologies à adopter en traitant du sujet, rares sont ceux et celles qui répondent présent. En revanche, dans le cas où nous organisons un évènement festif, tout le monde voudrait en faire partie». Il est clair que la lutte contre les maladies sexuellement transmissibles, en général, et le VIH/sida, en particulier, trébuche, encore, en dépit d’un travail de longue haleine, mené par les ONG. La réticence des parties concernées, quant à la sensibilisation et à la vulgarisation de l’information, joue, par contre, au profit de l’ennemi qui trouve dans la méconnaissance des jeunes un terrain favorable à sa prolifération. Nous assistons, manifestement, à un duel entre la «notion tabou» et l’épidémie VIH/sida. Que la lutte, menée en filigrane, ait le dernier mot !

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