
Soupir de soulagement auprès des parents qui évoquent un «diktat» qui aura longtemps duré. Pourvu que le nouveau combat anti-cours particuliers nous fasse oublier les vaines tentatives du passé…
Alors que le phénomène des cours particuliers, le vent toujours en poupe, donnait, jusque-là, la triste impression d’être imbattable, le ministère de l’Education monte soudain au créneau, en publiant, tout récemment, un communiqué qui tombe comme un couperet : plus jamais de cours particuliers en dehors des établissements scolaires et, par voie de conséquence, gare à celui qui s’aventurerait à faire la sourde oreille.
Sous le coup de la loi !
Il n’y a pas plus blanc que blanc dans cette «mise en garde», ledit département s’étant appuyé sur le fameux décret gouvernemental n°2015-1619 du 30 octobre 2015 qui organise et régit la thématique des cours particuliers, et qui est resté, depuis, lettre morte ! Question inévitable : pourquoi tous les gouvernements qui se sont succédé depuis 2015 ne l’ont pas mis en exécution ? En remuant le couteau dans la plaie, neuf ans après, l’actuel ministère semble démontrer qu’il est suffisamment armé pour relever le désormais grand défi d’éradiquer un phénomène qui a la peau dure.
Bien évidemment, tout patriote qui se respecte et respecte toute œuvre d’assainissement de l’appareil de l’Etat a accueilli avec satisfaction la publication de ce communiqué qui, selon la déclaration du directeur de l’évaluation et de la qualité au ministère de l’Education, Khelifa Mili, «vise à renforcer la gouvernance et la protection du système éducatif et à garantir l’égalité et l’équité entre tous les élèves».
Une chose est sûre : l’heure est au soulagement auprès des parents. En effet, sur un échantillon de dix personnes interrogées par La Presse, huit se disent entièrement d’accord pour la guerre déclarée par l’Etat à ce phénomène, les deux voix restantes se gardant de se prononcer. «Hélas, le temps est révolu où l’école tunisienne était, dans les années 60-70, une source de fierté et un temple du savoir et de l’éducation des enfants, sous l’impulsion d’enseignants imbus des vertus du patriotisme et de l’amour du métier», soupire Hajer Ben Khelifa, femme au foyer. «Mon fils, assure-t-elle, est l’une des victimes de ce que j’appelle le diktat d’enseignants véreux et irresponsables qui imposent les cours particuliers à leurs élèves, quitte à punir ceux qui n’y adhèrent pas».
Pour Hafedh Bchir, chef de service dans une société privée, «nous avons longtemps vécu, à notre corps défendant, sous le joug de certains enseignants malintentionnés et profiteurs qui faillent à leur devoir en classe pour obliger les élèves à prendre des cours particuliers. Sans pitié pour ceux qui sont issus de familles nécessiteuses et qui ont pourtant droit à un enseignement équitable».
Des ONG du même avis
Ce phénomène qui gagne encore du terrain, touchant autant de familles, notamment dans le Grand-Tunis et bien d’autres villes du pays, n’est plus un secret. Ce constat a révélé que des instituteurs et professeurs sont devenus riches grâce à cette pratique. «L’année dernière, j’ai dû dépenser jusqu’à 3.000 dinars en cours particuliers pour ma fille. Bon, si cela semble possible pour moi, il ne l’est pas pour beaucoup d’autres. Aussi, a-t-on pensé aux couches sociales défavorisées», se demande Kaouther Adala, banquière de son état. Karem Abrougui, infirmier, fait le même procès. «Puisque, rouspète-t-il, des profs tiennent, mordicus, à dispenser des cours particuliers, pourquoi, bon sang, ne quittent-ils pas les établissements étatiques pour s’installer dans l’enseignement privé? Comme ça, ironise-t-il, ils pourraient donner tous les cours qu’ils veulent, de jour comme de nuit et faire fortune?». Et notre interlocuteur d’ajouter : «Rien, à mon sens, ne vaut la formule des cours dits de soutien qui se tiennent obligatoirement dans les établissements scolaires et qui sont vaccinés contre les abus, et où les tarifs pratiqués oscillant entre 30 et 45 dinars par élève et par matière (par mois) sont tout à fait abordables».
Dans la foulée, des composantes de la société civile et des ONG ont, a-t-on constaté, rejoint cet élan populaire. L’Organisation de défense du consommateur (ODC) est allée jusqu’à publier, mercredi dernier, un communiqué de soutien dans lequel elle appelle les citoyens à dénoncer et signaler tout enseignant adepte des cours particuliers, et cela soit sur son numéro de téléphone «71 790 790» ou auprès des services du ministère de l’Education. Pour sa part, l’Organisation tunisienne pour informer le consommateur (Otic) a mis de l’huile sur le feu, faisant savoir que «le coût national des cours particuliers du baccalauréat est estimé par des experts à trois millions de dinars».
Dans le même contexte d’inquiétude, une étude récente du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (Ftdes) a révélé que 67% des lycéens (sur 2,356 millions) reçoivent des cours particuliers et que l’élève qui suit des cours dans trois matières est contraint de payer 80 dinars par mois pour chaque matière, soit un total effrayant de 240 dinars mensuellement, sur une période de huit mois ! A vos calculatrices…
Le oui, mais…
Le bonheur des uns fait le malheur des autres ! Il va sans dire que ledit communiqué du ministère a été accueilli par un grincement de dents par ceux qui voient l’herbe désormais coupée sous leurs pieds. H.K. est l’un d’entre eux. Souhaitant parler sous couvert de l’anonymat, il affirme voir d’un mauvais œil la décision d’interdire les cours particuliers. «Avant d’opter pour les sanctions, lance-t-il, a-t-on une pensée pour les enseignants mutés très loin de leurs résidences familiales ? A-t-on une idée sur le parcours du combattant qu’ils endurent tous les jours, en prenant deux, et parfois même trois moyens de transport pour rejoindre leur poste de travail en aller et retour, qu’il pleuve ou qu’il vente, ce qui leur coûte presque la moitié de leur salaire ? Pourquoi alors les priver des cours particuliers ?». Et de conclure, encore plus crispé : «J’espère au moins que la politique du bâton touchera également ceux qui abusent des cours particuliers en ligne, ainsi que ceux qui s’y adonnent sans appartenir au corps des enseignants».
Ferid Chefai, ancien directeur d’école à la retraite, voit le problème sous un autre angle. «Tout en appuyant, dit-il, la nouvelle démarche du ministère, j’estime qu’il est vraiment temps de repenser et remodeler notre système éducatif dans sa globalité, et cela non seulement en tenant compte des avancées technologiques et des exigences du marché de l’emploi, mais aussi en éradiquant un fléau appelé enseignement privé qui est, j’en suis persuadé, derrière tous les malheurs dont souffre le secteur».