Les électeurs se pressent devant les salles, contents d’en ressortir assez vite, l’index de la main gauche coloré, ils sont visiblement soulagés, parfois inquiets, c’est selon…

Hier, le 15 septembre est un dimanche pas comme les autres. Un dimanche où les Tunisiens, plus de 7 millions d’électeurs, sont appelés aux urnes pour élire au suffrage universel direct leur futur président, pour un mandat de cinq ans. Comme il est peu probable qu’un des candidats en lice soit largement plébiscité dès le premier tour. Le second tour est annoncé dans moins d’un mois, au plus tard le 13 octobre, avait annoncé préalablement le président de l’Isie. Un second tour en forme de duel qui opposera les deux premiers sortis vainqueurs de ce premier round d’élection présidentielle anticipée, censée être libre et transparente.

Aux premières heures du jour, les rues de la capitale sont anormalement animées pour un dimanche. La circulation est plus dense que d’habitude. Les gens se sont réveillés plus tôt, les cafés sont déjà pleins. Des personnes et des voitures se concentrent autour des bureaux de vote. Du moins ceux que nous avons visités des quartiers El Manar et des berges du Lac. Les électeurs se pressent devant les salles, contents d’en ressortir assez vite, l’index de la main gauche coloré, ils sont visiblement soulagés, parfois inquiets, c’est selon. Toujours est-il, nous sommes loin des rendez-vous électoraux de 2011 et 2014 où les Tunisiens faisaient la queue patiemment, pendant des heures, pour exercer leur droit de vote fraîchement acquis. Si à l’heure où nous écrivions ces lignes, les estimations des taux de participation n’ont pas encore été révélées, à vue d’œil le taux d’abstention risque d’être relativement élevé.

Nous avons recueilli des témoignages des sortants des bureaux de vote et ceux qui s’apprêtaient à y entrer. Une impression générale se dégage. Le désintérêt des électeurs est manifeste. Beaucoup ont voté sans trop de convictions. Plus grave, le doute a persisté chez certains jusqu’à face au bulletin de vote. La plupart que nous avons interrogés sont ou inquiets par les pronostics qui circulaient depuis des jours ou franchement déçus par une classe politique qui n’a pas su depuis 2011 se surpasser, dépasser les querelles de chapelle et sortir le pays de la crise. Le gap entre la classe dirigeante, toutes tendances confondues, et le peuple est réel.  Il y a un sentiment général de déception. Certains mêmes se sentent avoir été trahis. Ils sont pourtant venus voter parce que « l’intérêt de la Tunisie est au-dessus de tout ». Un leitmotiv qu’on retrouve dans les déclarations, les témoignages émus et parfois les coups de gueule de ceux que nous avons interviewés.

Une lueur d’espoir, malgré tout

Un groupe de trois femmes et un homme semblent avoir déjà  voté. Ils discutaient entre eux à voix basse. A leurs mines, les clichés de « fête de la démocratie » ou « mariage électoral » paraissent anachroniques, totalement déplacés. Ils sont femmes médecins et hauts responsables dans des administrations. Unanimement, ils  accordent quelques bons points à l’organisation des élections, regrettent la démobilisation des Tunisiens, mais la comprennent toutefois. « Nous avons demandé à nos amis de venir voter, beaucoup d’entre-deux ont refusé. » « Entre nous, poursuit une des femmes du groupe, nous les comprenons ».  Pourquoi ? C’est notre question : « Parce que malgré cette pléthore de candidats, qui d’entre eux est vraiment valable ? », s’interroge-t-elle.  « Nous sommes à la recherche d’un président qui serve les intérêts de la nation et protège les Tunisiens, renchérit une autre, non un président qui se remplit les poches et nomme  les membres de sa famille et ses amis dans les postes les plus élevés pour maîtriser les rouages de l’Etat. »  « Les grands hommes d’Etat sont partis, fait valoir le seul homme du groupe. Les Tunisiens ne font plus confiance à cette classe politique qui paraît inexpérimentée. Nous avons l’impression que ces candidats sont à la recherche des dividendes que procure le pouvoir et rien d’autre. Ils sont motivés par l’appât du gain facile. Voilà la vérité» . Pour conclure sur une note positive malgré tout, une des femmes s’écrie : « Ce vote représente pour nous une lueur d’espoir et une bouffée d’oxygène».

Claudine, enseignante d’histoire, de nationalité française, dont le compagnon tunisien, Belgacem Ettafi, est décédé. Elle a vécu plus de 30 ans en Tunisie, surtout dans les régions du Kef. Elle se promenait seule autour du bureau de vote d’El Manar, cueillant des fleurs sauvages, s’arrêtant parfois pour observer et pressant le pas ensuite. Même si elle ne vote pas, elle ne cache pas sa joie, trouvant ce jour merveilleux : « D’habitude c’est morne ici, les gens s’enferment chez eux. Aujourd’hui, ils sortent, c’est animé, je suis contente. »

Accepter le résultat du scrutin

Plus loin, Abdelkhalek Bouagua, ingénieur, chef de service à l’Office des terres domaniales, accompagné de sa femme, ils se dirigeaient tous les deux vers le bureau de vote. A notre interpellation, il répond d’un ton calme et posé : « Toutes les révolutions ne sont pas à l’abri des récupérations. L’histoire est là pour le prouver. La Tunisie a choisi un processus démocratique. Mais  tout au long de ce processus, le phénomène d’apprentissage prend son temps, c’est vrai, mais il suit son cours. Le processus démocratique nous apprend également à accepter le résultat quel qu’il soit», prévient-il.

Que représente pour vous le fait de voter ? « Un droit, un devoir et un privilège, répond une femme accompagnée de deux autres, représentant chacune une génération. Mais nous sommes inquiètes quant à l’issue du scrutin ». Elle constate objectivement une évolution dans le processus électoral, « des débats télévisés sont organisés. Même si du point de vue du contenu, les discours restent souvent assez stériles. Mais globalement, il y a une avancée ». La plus jeune du trio, bien que malade, a tenu à s’arracher de son lit pour venir voter, en révélant toutefois du bout des lèvres que face au bulletin, elle a dû réfléchir un moment pour se décider enfin.

Nous avons rencontré une pionnière

Une dame respectable, au bras de sa fille, marchait lentement, elle remerciait les agents qui assuraient la sécurité du bureau de vote des berges du lac.  D’une douceur et bienveillance désarmantes, elle s’est révélée être la sœur de feu Abdelhamid Kahia, le photographe du président Bourguiba. Zohra Kahia, c’est elle. Elle a visité l’UNESCO dans les années 50. C’est une pionnière de la période post-indépendance.  Elle a travaillé avec son frère au développement des photos du Zaïm. Elle officiait en arrière-plan, dans le laboratoire et a confectionné de ses mains des portraits de Bourguiba sertis de jasmin. A-t-elle un message à envoyer au nouveau président de la Tunisie ?  «  Oui, je veux qu’il s’occupe des pauvres. Beaucoup de Tunisiens sont tombés dans une cruelle indigence. Il faut leur prêter main-forte, les aider. Ça ne peut pas continuer comme ça. »

Une autre femme, la quarantaine joyeuse, toute de rouge vêtue,  révèle sa peur qui était tapie en embuscade sous son large sourire : «  J’ai peur, nous avons peur pour la Tunisie, pour l’avenir des générations futures. Chacun doit faire son devoir et venir voter ». « Rabi Yoster », finit-elle par dire. Cette femme médecin accompagnée de ses filles pas encore en âge de voter, court tremper son doigt et avant de monter dans sa voiture nous interpelle, quel média ? C’est pour le journal La Presse, répond-on.

C’est le prix à payer de la démocratie

Abordant deux femmes avec leurs petits garçons au sortir du bureau de vote. L’une d’elles commence par dire : «  Une voix plus une voix ça peut changer les choses. Si on va céder au désespoir, pourquoi vit-on alors ?  Et l’avenir de nos enfants ? Nous devons tout tenter pour que les choses  changent. Si le peuple recule, démissionne, qui va changer la situation ? Je ne peux pas dire qu’un candidat ait totalement gagné ma confiance. Mais ceci ne m’a pas empêchée de venir voter. C’est une responsabilité que de voter», proclame Nawal, puéricultrice et mère au foyer.  Son amie nous confie qu’elle a passé une nuit blanche, retenant à peine ses larmes : « Au matin, j’ai fini par prendre ma décision. Nous avons besoin d’un homme d’Etat, un homme fort qui place l’intérêt du pays au-dessus de tout », insiste Olfa, professeur d’anglais.

Une autre jeune femme, sportive, accourait vers le bureau de vote, nous l’apostrophons, elle s’arrête : « Je me suis décidée après une longue réflexion. Ceci dit, il y a toujours de l’inquiétude. Je ne suis pas certaine de mon choix. Mais depuis que je suis l’actualité et les programmes des candidats, j’ai fini par me fixer. Mais  nous sommes tous censés, chacun de son côté, à œuvrer pour le bien du pays. Nous devons rester vigilants. Que Dieu protège la Tunisie », Rim est enseignante universitaire. En parlant, un rictus traverse  son visage, elle serre les dents pour cacher son émotion.

Une autre jeune femme, accompagnée d’une petite jeune fille Linda, nous révèle qu’elle a fait son choix et qu’elle en est convaincue. « Bien sûr, l’inquiétude persiste  compte tenu de la situation. C’est le prix à payer de la démocratie », révèle Hela, décoratrice de son état qui a ramené sa fille avec elle pour l’initier et en faire une citoyenne apte à l’exercice de la démocratie.

Comme nous le constatons après ce reportage et ces témoignages, les Tunisiens sont en proie à des sentiments contradictoires, ils sont heureux, ils sont inquiets, mais ne comptent pas lâcher prise, abandonner le pays. Ils ont envoyé beaucoup de messages à la classe politique, espérons qu’elle retiendra, cette fois-ci, les leçons des erreurs passées.

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