Selon les chiffres disponibles, si le corps électoral du premier vainqueur est éclaté, il présente toutefois certaines caractéristiques dominantes : l’âge, le niveau d’instruction et le rejet en bloc d’un système et la volonté de rompre avec.
La famille dite démocrate, centriste, séculariste s’est disputé l’échiquier politique jusqu’à s’arracher la peau. Elle s’est donnée en spectacle et a fini par le payer très cher. Ses luttes fratricides ont eu raison d’elle. Balayés, une multitude de candidats sont passés à la trappe dès le premier tour de l’élection présidentielle. Victimes de leur fragmentation, ces candidats très malheureux ont été également victimes de leurs électeurs, désengagés, déçus eux aussi par une gouvernance qui n’a pas tenu ses promesses. Le jour du scrutin pendant que d’autres Tunisiens couraient vers les bureaux de vote, pour exprimer une voix, une colère et le rejet d’un système, d’autres ont préféré lézarder sous le soleil de septembre encore tapant, plutôt que d’aller voter.

Le résultat de cette segmentation en plus de l’abstentionnisme, on le connaît. Les deux qualifiés du premier tour expriment, chacun à sa manière, le cri de colère d’une Tunisie indigente et oubliée et le ras-le-bol à l’endroit d’un système politique qui a montré ses limites. Souffrant de la dèche, de l’humiliation et de l’exclusion, une partie de la Tunisie s’est divisée, schématiquement, en deux grands groupes, pour donner sa voix à celui qui lui a offert de quoi se sustenter et à un autre qui a promis un avenir meilleur et des réformes radicales.

L’âge, le premier critère

Aujourd’hui nous allons tenter de comprendre les motivations du corps électoral du premier vainqueur Kaïs Saïed (K.S). Nous avons demandé l’avis de Sahbi Khalfaoui, chercheur en sciences politiques. Pour appuyer son analyse, il s’est référé aux estimations présentées par les sondages d’opinion. Ainsi, 18%, le score réalisé par le premier vainqueur, représente à peu près 600 mille voix. Est-ce un électorat homogène ? Selon lui, il est trop tôt de dresser des profils types. Mais les chiffres disponibles permettent de fixer des tendances. D’abord le critère de l’âge. Plus on vieillit, plus le nombre d’électeurs diminue. Ainsi 37% des électeurs ont l’âge moyen de 18-24 ans ; 20% se situent entre 26-45 ans ; 10% sont dans la catégorie des 46-60. Les plus de 60 ans représentent un nombre infime d’électeurs. Donc, plus on est jeune, plus on a tendance à voter pour le professeur.

Le second critère est celui du niveau d’instruction. L’électorat de K.S. est composé dans sa majorité de gens instruits. Plus le niveau d’études est élevé, plus l’électorat s’agrandit. Ceux qui n’ont jamais fréquenté l’école ne représentent que 8% des électeurs. Ceux qui ont un  niveau primaire représentent 12%. Les électeurs qui ont quitté l’école au secondaire, qui ont atteint le baccalauréat ou moins sont de 20% ; et 25% ont fait des études supérieures. L’électorat est donc majoritairement instruit.

Un réservoir électoral dispersé

Troisième critère, le vote de 2014 est très significatif. 20% des électeurs de K.S. ont voté Nida Tounès en 2014 et 15% ont voté Ennahdha. La plus importante catégorie qui a voté en faveur du constitutionnaliste et qui représente le tiers de son électorat (33%) n’ont pas voté en 2014. Cette situation peut s’expliquer par l’abstention ou bien par le critère de l’âge. Ces nouveaux électeurs n’étaient pas encore majeurs en 2014.

Il est très important de remarquer, fait valoir Sahbi Khalfaoui, que le réservoir électoral des deux grands partis gagnants en 2014, à savoir Nida Tounès et Ennahdha, n’a pas été fidélisé. Normalement, entre deux rendez-vous électoraux, les partis politiques doivent déployer des efforts constants pour fidéliser leur électorat en prévision des échéances à venir. Ce qui n’a pas été le cas. 

Selon les chiffres disponibles, donc, si le corps électoral du premier vainqueur est  éclaté, il présente toutefois certaines caractéristiques dominantes : l’âge, le niveau d’instruction et le rejet en bloc d’un système. Une volonté de rompre avec celui-ci s’est exprimée. « C’est un vote sanction contre tous ceux qui ont gouverné depuis 2014. Mais c’est également un vote identitaire. On vote pour celui qui nous ressemble, ou pour celui qu’on admire. Si je suis étudiant, ou que je viens d’obtenir mon diplôme, les meilleurs modèles qui se présentent à moi, ce sont mes professeurs», conclut notre interlocuteur.

Ses premières apparitions télévisées au moment de l’élaboration de la Constitution ont fait, in fine, le buzz. Kaïs Saïed, tout interpelle en lui. Sa voix monocorde, son visage inexpressif, son arabe littéraire impeccable, ses règles constitutionnelles qu’il récite comme une table de multiplication. Outre cela, il trimballe une grande réputation de probité et une morale infaillible. Ses étudiants en droit le connaissent bien, certains le vénèrent. Il est proche d’eux et très impliqué dans les mouvements estudiantins « de la faculté où il enseigne. Il ne manque pas de venir épauler à l’occasion ses étudiants pendant les meetings de soutien à la cause palestinienne ou contre le ministère de tutelle. Souvent, on peut en témoigner, il prend une chaise et passe son temps à écouter les interventions des jeunes fougueux, en souriant avec bienveillance. Certains de ses étudiants jurent leurs grands dieux qu’ils ont retenu par cœur leurs premiers cours administrés par le professeur Saïed. Maintenant, l’enseignant intègre fera-t-il un bon président de la République ? Toute la question est là ?

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