Rached Ghannouchi a fait miroiter de possibles alliances avec les partis qui partagent avec le mouvement des idées puisées dans le tiroir idéologique de la révolution hâtivement dépoussiéré depuis que Kaïs Saïed est passé au second tour.

Vendredi 27 septembre, le parti Ennahdha décrète un point de presse présidé par le big-boss, Rached Ghannouchi, au siège de son parti à Montplaisir. Un pupitre sur l’estrade est destiné à l’illustre intervenant, venu flanqué d’un staff très jeune qui l’entourait en demi-cercle. Un seul collaborateur de la vieille garde l’accompagnait,  Khalil Laâmari, chargé du programme socioéconomique du parti. Exit tous les notables, les têtes grisonnantes, tous les responsables usés par le pouvoir et sanctionnés en la personne du candidat au premier tour de la  présidentielle, Abdelfateh Mourou. L’heure est à la jeunesse. Ghannouchi l’inoxydable a vite intercepté le message, tourné la page de l’échec et retrouve comme par miracle une seconde jeunesse. Il lorgne à présent les législatives avec pour seul credo, adaptons-nous. Habillé en bleu ciel, cravate même couleur et sourire en bonus, il s’est même offert le luxe de lancer quelques boutades : «Nous sommes en retard, nous ne le referons plus» : en arabe, «maach naoudou sanaetnaa».

Ghannouchi n’a convoqué les journalistes que pour faire passer des messages précis, dont le plus important est celui d’expliquer son positionnement, son soutien à Kaïs Saïed, favori du second tour de la présidentielle. Ennahdha le soutient parce que «c’est l’homme de la situation, en mesure de réaliser les objectifs de la révolution de 2011». Deuxième message important, montrer patte blanche et insister sur la pureté virginale du parti dont les responsables n’ont jamais trempé dans des affaires de corruption. C’est pourquoi, a-t-il fait valoir, «nous ne ferons aucune alliance avec les clans et les milieux qui tolèrent la corruption. Tous ceux suspectés d’être complaisants seront bannis. Nous ne ferons aucun pacte avec ces gens-là, a-t-il martelé, quitte à occuper au parlement les sièges de l’opposition». Troisième message, le président du parti à référence islamique a émis des consignes de vote clairs à l’endroit de sa base, la priant de ne pas se disperser, les jeunes notamment, les mécontents. C’est vers eux que Ghannouchi s’est tourné pour les appeler à voter massivement aux législatives et renforcer les listes Ennahdha à l’Assemblée. «Nous sommes un parti fort, nous sommes le garant de la stabilité», n’a-t-il cessé de répéter.

Les complications idéologiques

Dans cet ordre, Rached Ghannouchi  a fait miroiter de possibles alliances avec les partis qui partagent avec le mouvement des idées puisées dans les réserves idéologiques de la révolution hâtivement dépoussiérées depuis que Kaïs Saïed est passé au second tour. Depuis surtout que le voile est levé sur des groupes, groupuscules, ligues et hommes qui ont volé au secours de la victoire, via les réseaux sociaux et se sont livrés ensuite à des luttes verbales montrant jusqu’où peut aller la «barbarie des idées».

Kaïs Saïed s’est retrouvé, soit dit en passant, en proie à de vives luttes d’influence. Des courants islamo-radico-gaucho-communistes se sont approprié tour à tour le succès du «Professeur». Des groupes qui peuvent être inspirés par de grandes figures de l’Islam, comme celle du Calife bien guidé, Omar Ibn El Khattab, dit El Farouk, ou de Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, lorsque d’autres prônent la pureté révolutionnaire, sans nommer toutefois Robespierre à cause du conflit identitaire. Un des fondamentaux de ces mouvances. Des complications idéologiques qui ne semblent pas le moins du monde heurter le Cheikh, toujours pragmatique, fidèle à son habitude de se rendre indispensable auprès des sortis gagnants. Ennahdha n’a jamais voulu gouverner seul, a fortiori maintenant, le parti est obligé de s’arrimer, avec de préférence, aux vainqueurs. Laissant derrière lui, les perdants la famille démocrate ou ce qui en reste.

Ethique politique

Dans cette rencontre, M. Ghannouchi a donné la parole à son chargé du programme socioéconomique, Khalil Laamari. Un programme censé répondre aux défis de la période. Quelques évidences ont été déclamées : réduire les disparités régionales, apaiser le climat social, veiller à une meilleure distribution des richesses et surtout lutter conte la corruption.

Pourquoi dans ce tableau la famille démocrate était comme absente ? Bien que l’intervenant ait cité plusieurs fois, feu Béji Caïd Essebsi et loué l’entente qui liait les deux hommes, le consensus qui en a découlé et qui a fait éviter le pire au pays. Sauf que, compte tenu des résultats, déjà annoncés et de ceux qui circulent en prévision des législatives, la famille moderniste, qui continue de se déchirer, sera vraisemblablement sanctionnée une seconde fois aux élections législatives. Pourquoi ? Parce que, c’est notre point de vue, les démocrates, dits centristes ne sont pas parvenus en Tunisie à produire une morale, une éthique politique autonome de la religion. Dès qu’ils prennent le pouvoir, ils s’entourent d’un voile de fumée, autrement dit de l’opacité et l’opacité attire les corrompus. Une fois que la voie est libre, l’affairisme commence à battre son plein, le copinage, le clientélisme et l’enrichissement illicite. Les affaires de corruption qui éclatent sur la place publique ne sont qu’une infime partie de ce qu’il en est réellement. Le peuple ou une partie des Tunisiens, cette fois-ci, ont dit ça suffit. Certains semblent l’avoir compris. D’autres, non.

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