Les Tunisiens en ont ras-le-bol de la politique politicienne et de l’enfermement idéologique. Tout comme, différent et uni, le peuple tunisien a nettoyé et coloré son pays, il souhaite certainement donner l’exemple à certains politiques qui ont du mal à concevoir que le monde change.

Depuis qu’il a prêté serment devant le parlement le 24 octobre, le chef de l’Etat Kaïs Saïed s’est tout de suite mis au travail et, en tant que président de tous les Tunisiens et n’appartenant à aucune mouvance politique, il a multiplié les entretiens avec les acteurs politiques de premier plan. Ainsi, il n’a pas hésité à recevoir au palais de Carthage Nabil Karoui, son concurrent direct au second tour de la présidentielle, mais aussi et surtout chef du deuxième parti à l’ARP. Rached Ghannouchi, Mohamed Abbou, Mohsen Hassen, Lotfi Mraihi, Zouhaier Maghzaoui, Youssef Chahed et d’autres ont également eu un tête-à-tête avec le Président. Ce ballet des rencontres n’est pas de la courtoisie, encore moins pour le cliché historique. L’idée est d’anticiper et peut-être même d’éviter la crise de formation du gouvernement. Au travers de ces entretiens, Kaïs Saïed semble ne pas vouloir recourir à l’article 89 de la Constitution qui dispose que « si le gouvernement n’est pas formé au terme du délai fixé ou si la confiance de l’Assemblée des représentants du peuple n’est pas obtenue, le Président de la République engage, dans un délai de dix jours, des consultations avec les partis, les coalitions et les groupes parlementaires, en vue de charger la personnalité la mieux à même d’y parvenir à former un gouvernement, dans un délai maximum d’un mois ».

En tant que Président, Kaïs Saïed aurait pu abandonner son rôle de médiateur et n’entamer les concertations qu’au bout d’un mois. Pourtant, la présidente du Parti destourien libre a répondu à l’invitation du chef de l’Etat par un refus net et catégorique, qualifiant de « prématurée » cette entrevue.

Opposition systématique ?

Avec 17 sièges obtenus, le Parti destourien libre est sans conteste l’une des principales formations politiques de la nouvelle législature. La présidente du PDL serait-elle incapable  de s’extirper de l’opposition systématique à tout ce qui est postérieur à la révolution de 2011 ? Invitée comme tous les protagonistes de la scène politique à s’asseoir avec le Président de la République, Abir Moussi en a profité pour imprimer un positionnement politique à contre pied de l’ensemble de l’ensemble des autres partis qui, même s’ils ne sont pas d’accord sur tout, acceptent volontiers de discuter avec tout le monde, en vue de dépasser la crise. Le mouvement Echaâb, le Courant démocratique et également Au cœur de la Tunisie ont par exemple déclaré qu’ils ne bloqueraient pas la formation d’un gouvernement, même s’ils se proclament de l’opposition. Ces formations ont compris que les résultats des élections législatives leur confèrent un privilège mais aussi une responsabilité. Fini le temps de l’opposition systématique, voici venu le temps de l’opposition responsable, force de proposition.

Mais il semble que Abir Moussi n’ait pas saisi l’instant historique et a préféré décliner l’invitation du Président de la République. « Nous nous attendons à ce que le Président de la République mette en application ses engagements pris lors de son discours d’investiture en matière de lutte contre le terrorisme ». Autre argument avancé, le PDL « attend de voir la composition du cabinet présidentiel », pour s’assurer que dans l’équipe qui entoure le Président il n’y ait pas de personnes en lien avec « les frères musulmans » (sous entendu le parti Ennahdha). Est-ce à dire que si elle a été éliminée au premier tour de l’élection présidentielle avec 4,02%, la présidente du PDL agit comme si elle avait gagné et voudrait s’immiscer dans le choix de l’équipe de Kaïs Saïed ?

De tout temps, les présidents de la République qui se sont succédé ont toujours fait les choix qui leur conviennent en ce qui concerne leurs collaborateurs. Ces choix, même les plus saugrenus, ont été respectés. Qui plus est, lorsque le Président de la République convie quelqu’un pour un entretien ou des consultations pour tenter de rapprocher les différents points de vue et éviter une crise politique qui pend comme une épée de Damoclès au-dessus du palais du Bardo.

Tout le monde veut présider, personne ne veut agir

« La patrie avant les partis », disait le Président Béji Caïd Essebsi. « La Tunisie est fatiguée, il faut de l’’abnégation et il faut concentrer nos efforts sur l’intérêt supérieur de la nation…tout le monde veut être président et ça, ce n’est pas possible », disait-il encore (interview du 15 juillet 2018 sur la chaîne Nessma TV).

Comment expliquer à l’habitant de La Soukra, dont la maison a été totalement dévastée et inondée, qu’il faudrait attendre des mois avant de pouvoir former un gouvernement capable de tracer des politiques publiques? Comment le convaincre que  se mettre autour d’une table est dans son intérêt ? Les Tunisiens en ont ras-le-bol de la politique politicienne et de l’enfermement idéologique. Tout comme, différent et uni, le peuple tunisien a nettoyé et coloré son pays, il souhaite certainement donner l’exemple à certains politiques qui ont du mal à concevoir que le monde change.

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