L’Unicef célèbre le 30e anniversaire de la Convention des droits de l’enfant, le 20 novembre prochain, à la Cité de la culture. La représentante de l’Unicef en Tunisie, Mme Lila Pieters, en félicitant le nouveau président de la République, a émis l’espoir qu’il veuille bien accepter l’invitation de célébrer cet événement important pour les enfants tunisiens et ceux du monde. Dans cet entretien, Mme Pieters évoque son expérience, les jeunes Tunisiens qu’elle a rencontrés, parle de leurs difficultés mais aussi de «ce beau pays bien parti pour changer». Une femme remarquable par son professionnalisme et par cette générosité de cœur qu’elle a du mal à dissimuler.


L’Unicef est présent en Tunisie depuis plus de 50 ans. Vous travaillez en collaboration avec le gouvernement tunisien et la Société civile. Vous venez d’organiser un événement avec la participation de l’Association Ado+ aux travaux  du Comité des droits de l’enfant, à Genève. Voulez-vous nous en parler ?
Cette année est une année particulière pour l’Unicef, tout comme pour la Tunisie. Je voudrais présenter mes félicitations aux Tunisiens pour la tenue des dernières élections. Egalement, le comité international est en train de célébrer le 30e anniversaire de la Convention des droits de l’enfant. Tous les pays du monde sont concernés, excepté un seul qui ne l’a toujours pas ratifié, mais qui est en train de travailler dessus. La Tunisie a soumis son rapport cette année au comité des droits de l’enfant. Nous avons eu l’opportunité, le 2 octobre 2019, nous Unicef, la société civile, ainsi que les adolescentes présentes avec moi aujourd’hui, le privilège d’être invités par le comité des droits de l’enfant. Des séances ont été tenues à huis clos, au cours desquelles les membres du comité nous ont posé des questions sur la situation des enfants en Tunisie. Ces jeunes adolescentes, membres de l’association Ado + depuis des années, ont présenté leur rapport élaboré par les adolescents eux-mêmes, et, nouveauté, ont proposé des solutions.

Quelles ont été les réactions des membres du Comité des droits de l’enfant, après avoir pris connaissance des rapports ?
Le comité des droits de l’enfant a énormément apprécié particulièrement le rapport préparé par des groupes d’adolescents. Trois sont partis le présenter, les deux jeunes filles présentes et un autre garçon. Ce qui a impressionné le comité, c’est le caractère inédit de la démarche. C’est la première fois au Moyen-Orient et en Afrique du Nord que des adolescents parlent de leur pays et ont un dialogue à huis clos avec les membres à Genève qui ont été interpellés par la franchise de ces jeunes. Mais ils ont été surtout impressionnés par leur capacité de proposer des solutions. Le comité n’est pas habitué à avoir cette qualité de dialogue avec des adolescents.

Quelles sont les thématiques abordées, ou les problèmes récurrents dont souffre la Tunisie aux yeux des adolescents ?
Pour le moment, c’est confidentiel. Le comité a élaboré des questions, suite à notre rencontre, qu’il a adressées au gouvernement tunisien, qui a jusqu’au mois de février pour y répondre. Ensuite, des représentants du gouvernement iront à Genève pour en débattre au mois de mars. Par la suite, cela pourrait être rendu public. Par contre, je peux dire d’ores et déjà que les thématiques de la pauvreté, de la discrimination, de l’exclusion sociale ont été abordées. Personnellement, quand je faisais du terrain, j’ai été à Kasserine avec mon équipe, des enfants nous ont expliqué comment ils vivent, la discrimination qu’ils subissent tous les jours parce qu’ils sont pauvres et n’ont pas accès à certains services, nous en avons été très touchés. J’avais été très étonnée de voir ces enfants complètement démunis, témoins d’attaques terroristes, avoir une attitude positive. Leurs revendications étaient tellement réalistes.

La question de l’éducation a-t-elle été traitée ?
Oui. Il faut dire que la Tunisie avait un très bon système éducatif qui s’est dégradé par manque d’investissements. Mais il peut s’améliorer. La Tunisie, il ne faut pas l’oublier, en tant que pays à moyen revenu, avait le meilleur système éducatif comparativement aux pays de la même catégorie. Cela veut dire que la Tunisie avait par le passé, placé la barre très haut et réussi. Le système s’est affaibli, certes. Maintenant, il va falloir réinvestir. Cela fait quatre ans que je suis ici en Tunisie. Je peux vous dire que la communauté internationale s’est beaucoup mobilisée pour accompagner le ministère de l’Education dans ses réformes, lesquelles prennent du temps. Mais je suis confiante, la Tunisie parviendra à se redresser, puisque il y a un «benchmark»; la comparaison internationale montre bien que d’autres pays ont pu réussir la mise à niveau de leur système éducatif.

Vous avez évoqué l’apport du privé dans vos actions, ça nous intéresse de savoir quel type de partenariat vous avez avec le secteur privé ?
Le privé ne se résout pas simplement à financer des programmes. Le privé met des choses en place. Pour ce qui est de la petite enfance, le secteur privé est un partenaire clé du Gouvernement tunisien dans l’approvisionnement de services adressés à cette tranche d’âge. Utica et Connect ont développé un grand réseau pour équiper les classes préparatoires et les jardins d’enfants. Le secteur privé a veillé à ce que tous les enfants puissent avoir accès à des services de qualité. Depuis quatre ans, ce programme a pris de l’ampleur, du fait de l’harmonisation entre le ministère de l’Education, les Affaires religieuses, les autres départements concernés et les deux Chambres. J’ai le plaisir d’annoncer et je pense que la Tunisie a de quoi être fière, pour la première fois dans son histoire, tous les enfants qui ont cinq ans et six ans, qu’ils soient dans le privé, dans le public ou dans les «koutab», suivent le même programme d’enseignement. Plus de 4.000 enseignants des classes préparatoires ont été formés à ce titre. C’est un travail qui a pris du temps mais qui a été fait, cette année, en 2019. Nous espérons que le même programme d’harmonisation soit appliqué au fur et à mesure aux autres niveaux.

Nous avons désormais l’habitude de dater de la Révolution ? Pour l’enfant tunisien, la situation s’est dégradée ou améliorée depuis ?
Il y a eu une prise de conscience des problèmes. Et c’est très bien. Le grand défi de l’Unicef dans le Monde, pas seulement en Tunisie, c’est de collecter des données. Or, la Tunisie a collecté les données nécessaires avec le soutien de l’Unicef, du gouvernement britannique, de l’Union Européenne et de l’Italie. Une enquête a été diligentée auprès de 12.000 ménages. Objectif, évaluer la situation des enfants et de leurs mères. Ces données ont été publiées et sont assez alarmantes. Aujourd’hui, en Tunisie, plus de 88% des enfants, âgés de 1 an à 14 ans, subissent des violences au sein de la famille. C’est un taux extrêmement élevé. Cela ne signifie pas que le parent tunisien n’aime pas son enfant. Mais cela s’explique par le fait que beaucoup de parents ne sont pas été outillés pour éduquer leurs enfants. La question est de savoir comment mettre en œuvre une discipline positive ? Lorsqu’un enfant apporte une mauvaise note, qu’il soit riche ou pauvre, il est violenté. J’ai rencontré des enfants de l’école internationale de Carthage, j’ai été très choquée par ce qu’ils m’ont dit. Les violences sont surtout d’ordre psychologique. Le parent agit très agressivement, au lieu d’essayer de comprendre et d’encourager son enfant à travers le dialogue. Au lieu de le motiver en lui posant des questions : «A ton avis, comment tu aurais pu faire  mieux ? Comment moi, en tant que parent, je peux t’aider ? ». En Tunisie, il faut tirer la sonnette d’alarme. Egalement, il faut mettre à la disposition des parents et des enseignants des outils pour apprendre à mettre en œuvre la discipline positive.

Concrètement comment procéder pour toucher le plus grand nombre de parents ?
Avec le ministère de la Femme et de l’Enfance, un programme d’éducation parentale est en train d’être développé, qui sera diffusé sur des plateformes digitales. On va faire des clips, des capsules. Nous allons créer des groupes de parents pour organiser des formations au sein des écoles et des centres de santé. Nous allons utiliser les imams, car ils jouent un rôle très important d’éducateurs. Les Tunisiens sont de grands utilisateurs de face-book, 60% en moyenne. Nous passerons également par les réseaux sociaux.

Cela fera bientôt cinq ans que vous êtes en ici Tunisie, quel constat faites-vous ?
Je fais appel aux futurs responsables, le nouveau Gouvernement et les députés, pour se pencher sur la grosse problématique de la pauvreté. Aujourd’hui en Tunisie, 1 enfant sur 4, vit dans la précarité. Les moyens existent, la Tunisie est riche par son peuple, par son intelligence. Il est impératif pour l’avenir de ce pays et sa modernisation, qu’il investisse dans son enfance. Il y a des solutions. Je suis en Tunisie depuis août 2015. Je rentre dans ma dernière année. A mon grand regret, je dois quitter ce beau pays et quitter mon équipe. J’ai beaucoup d’amis tunisiens qui m’ont permis de découvrir une autre Tunisie. Je me sens privilégiée d’avoir travaillé dans un pays qui commence sa démocratie, privilégiée d’avoir été témoin des dernières élections. Avec mon équipe très motivée, nous avons pu identifier les priorités qui sont d’abord : la qualité de l’éducation, la question de la violence et la pauvreté de l’enfant. Mais surtout, ce qui me motive tous les jours, ce sont les ados. Je suis époustouflée par les ados tunisiens.

Une comparaison s’impose, n’est-ce pas ?
Oui, ces ados font preuve de maturité plus que certains jeunes. Cela m’a beaucoup touchée et c’est ce qui m’a beaucoup marquée dans ma mission. Si on investit dans les adolescents, dans leur éducation, si on leur donne l’occasion de faire du théâtre, de la musique, de s’exprimer, je pense qu’on aura une génération de jeunes qui sera complètement différente de la jeunesse actuelle, qui est une génération passive, qui demande beaucoup et attend beaucoup de l’Etat. Les adolescents d’aujourd’hui se prennent beaucoup plus en main. Ils sont plus actifs, plus entreprenants. Je me dois de le souligner. Le fait est qu’on ait pu faire cette fameuse étude sur la situation de l’enfant avec la contribution des adolescents est une première. Egalement, je dois le souligner, j’ai travaillé dans plusieurs pays à travers le monde. Cela fait plus de 20 ans que je travaille à l’Unicef, c’est le premier pays qui nous demande de faire une étude. L’ancien ministre Fadhel Abdelkéfi m’avait demandé s’il était possible de mettre à jour les données relatives à l’enfant. J’ai sauté sur l’occasion. Ce sont des choses à souligner, à mettre en avant. D’habitude, c’est l’inverse.

Les enfants des djihadistes, dans ce qu’on appelle l’ancien califat, Daech, certains Etats ont choisi de les rapatrier, d’autres non. L’Unicef a-t-elle développé une vision sur cette question épineuse ?
Oui bien sûr. Notre directrice exécutive a présenté la vision de l’Unicef sur cette question. L’argumentaire est le suivant : l’Unicef travaille pour tous les enfants du Monde. Nous ne faisons aucune discrimination. Les enfants des djihadistes sont des enfants, des mineurs qu’on doit protéger. A ce titre, nous lançons un appel à tous les Gouvernements, y compris le Gouvernement tunisien, à prendre toutes les mesures nécessaires pour procéder au rapatriement des enfants. Il est impératif que ces enfants rentrent dans leurs pays respectifs et qu’on leur donne la chance de vivre comme tous les enfants, d’avoir une enfance. Nous, Unicef, sommes à la disposition des gouvernements pour les aider à réintégrer ces enfants et faire l’accompagnement nécessaire. C’est une priorité.

Votre mandat touche à sa fin, avez-vous un message à adresser ?
Nous sommes ici pour accompagner et non pour donner des leçons. Mais je voudrais m’adresser aux Tunisiens pour leur dire : vous avez un beau pays, vous êtes chanceux, il faut se prendre en main et arrêter d’être négatifs. C’est mon message. Il faut investir dans la prochaine génération. Je voudrais particulièrement remercier les parents tunisiens, je sais que ce n’est pas facile pour eux. Mais si on veut que la Tunisie change et offrir une meilleure vie pour nos enfants, il faut se prendre en main. Le vote des dernières élections l’a bien montré. La Tunisie est bien partie pour changer.

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