La Fondation Rosa Luxemburg, en collaboration avec Global Institute for Sustainable Prosperity et le réseau «Politics of money», a organisé, du 7 au 9 novembre à la Cité de la culture à Tunis, la première conférence sur la souveraineté monétaire et financière en Afrique.


La question de la souveraineté monétaire et financière en Afrique, largement évoquée dans les continents où le développement économique connaît une croissance considérable, notamment aux USA, à l’UE ainsi qu’en Asie, mérite d’être débattue à l’échelle africaine vu qu’elle éclairerait les pays en voie de développement sur les solutions alternatives, à même de contribuer sensiblement sur l’amélioration de leur santé financière et monétaire et d’ouvrir de nouveaux horizons en matière d’échanges à impact positif, non seulement économique mais aussi social, développemental et même écologique.
La rencontre a été l’occasion pour interpeler un nombre important d’éminents experts économiques internationaux sur la question et de revenir sur les expériences—réussies et non—en matière de souveraineté monétaire et financière. L’objectif étant de réfléchir sur les perspectives d’une quête qui s’impose plus que jamais dans le continent africain et qui marquerait, probablement, une réelle transition au niveau du système monétaire et économique en faveur des pays en voie de développement.

Pour des échanges équitables en valeur ajoutée
Les travaux de la matinée de la première journée se sont articulés autour de deux volets : le premier a été consacré à l’impératif de «Réclamer la souveraineté monétaire et la prospérité durable en Afrique», deux composantes intrinsèques, selon M. Fadhel Kaboub, président du «Global Institue for Sustainable prosperity» et professeur agrégé en économie à l’Université de Denison. Son intervention a permis de faire le point sur la situation économique et monétaire en Afrique, une question sur laquelle se penche le (Gisp) depuis trois ans.
Pour lui, la souveraineté politique représente un acquis pour bon nombre de pays africains. Celle monétaire, en revanche, demeure acquise à moitié, ce qui se répercute sur la santé financière des pays vu que le taux d’échange reste fixé sur des devises extérieures, favorisant ainsi l’endettement et entravant le renforcement de la souveraineté monétaire et, par conséquent, celle économique.
Si le gouvernement investit l’argent dans les secteurs, son déficit consiste à avoir un surplus d’argent non investi, ce qui sous-entend que les secteurs d’investissement sont en mal de mire et qu’ils ne garantissent pas—ou du moins pas les résultats escomptés—en matière de rentabilité, d’où le risque d’inflation économique. Pour éviter cette situation, l’orateur propose de détourner l’inflation en misant sur la séparation des dépenses nationales du système fiscal et de tabler, désormais, sur l’application des taxes sur la spéculation afin «de protéger la démocratie et l’équité sociale contre la hiérarchie».

Souveraineté alimentaire
«Dans toutes les démocraties, souligne-t-il, il faut régulariser les marchés, taxer les riches et distribuer l’argent provenant des taxes à la classe ouvrière. Ceci permet de réduire le pouvoir excessif du marché et de lutter contre la corruption». Il a rappelé que la crise de l’endettement des pays ex- colonisés avait été vécue dans les années 80 comme résultat évident d’une politique économique post-indépendante protectionniste et à une croissance exportatrice non équilibrée.
«On ne peut parler de balance commerciale en Tunisie qu’à partir de 1993, soit après le recours mondial aux réformes néo-libérales. Or, cette balance avait connu un déclin considérable, dû notamment à l’accumulation des dettes extérieures. C’est qu’on avait tendance à exporter des produits à forte valeur ajoutée et importer, en revanche, des produits à faible valeur ajoutée», a-t-il expliqué.
La révision de la politique économique et donc monétaire doit commencer, à son sens, par le bas de la hiérarchie.
Il s’agit d’une réforme qui implique une étude d’impact minutieuse. L’orateur pointe du doigt la fuite des cerveaux mais aussi l’investissement dans des secteurs dont l’essor reste étroitement lié aux devises.
M. Kaboub n’a pas hésité à évoquer plusieurs exemples-types d’une sphère économique qui tourbillonne sans pour autant apporter des solutions radicales aux véritables problèmes d’autonomie économique, dont la souveraineté alimentaire, les échanges import/ export du carburant pour les pays riches et autres commerces qui continuent à contribuer, directement ou indirectement, à une faible souveraineté économique et monétaire. «Il est temps de trouver des solutions alternatives à ce modèle d’échanges, investir dans les énergies renouvelables, garantir une meilleure réserve en ressources hydriques et opter pour une nouvelle politique de gestion.

Réduire le taux d’intérêt
L’obsession des échanges extérieurs ne représente pas l’unique solution. Pourquoi ne pas penser à l’auto-échange et à une économie complémentaire ? La concurrence acquiert une importance majeure dans la dynamique économique. D’autant plus qu’elle ne se plie pas au moule, lequel est fondé sur le déphasage entre deux économies qui n’ont pas le même poids, la même trajectoire», a-t-il indiqué.
En revenant sur le problème de l’inflation, M. Kaboub appelle la BCT et les ministères concernés à réduire le taux d’intérêts notamment sur les produits alimentaires, atténuer la spéculation et faire face à la corruption. «Il faut garantir trois vecteurs essentiels au développement durable et équitable, à savoir une production alimentaire durable, un système d’habitat durable et une économie d’eau durable», a-t-il indiqué.
Il a pris pour exemple les habitations écologiques de Matmata, lesquelles ont inspiré des éco-architectes à Hajeb Laâyoun à Kairouan pour bâtir des logis similaires tout en répondant favorablement aux exigences de la vie moderne. «Ce qui nous manque, sincèrement, c’est la volonté et la vision futuriste d’explorer et d’exploiter ce que nous avons comme expériences inédites. Il est grand temps, poursuit-il, d’œuvrer pour une décentralisation participative de nos richesses et de créer une économie nouvelle, plus écologique, plus démocratique et plus durable».

Une décentralisation économique via l’argent
Le deuxième volet débattu a porté sur les Histoires monétaires. Les panélistes ont, chacun, choisi de revenir dans le temps pour éclairer l’assistance sur les étapes cruciales de la monnaie dans certaines parties du monde.
Le Dr. Enrique Martino a parlé de «l’Adoption de monnaies globales non-étatiques dans l’Histoire de l’Afrique de l’Ouest, y compris les cauris et les crypto-monnaies». En effet, et au XIXe siècle, la monnaie a été utilisée en Afrique dépendamment de la marchandise en question. Certains produits étaient soumis au troc.
Puis, la monnaie avait été introduite comme partie intégrante à la vie marchande et sociale. «Les anthropologues ont montré que la monnaie émanait d’un esprit de développement au détriment du protectorat et de la société féodale. Fabriquée en fer, elle exigeait donc un développement commercial alors que le principal pilier de l’économie africaine n’était autre que l’agriculture. Aussi, poursuit-il, la fabrication de la monnaie était-elle devenue un métier à hériter, de père en fils». La création de la monnaie avait été, par conséquent, à l’issue d’une décentralisation économique via l’argent.

Les classes sociales stabilisées
Suite aux révolutions africaines et à l’indépendance, tout un mécanisme de redistribution des richesses a été initié. Au Nigeria, la transaction a été adoptée par la Banque centrale, ce qui fut le commencement du modèle bitcoins. Cette étape de l’Histoire de la monnaie au Nigeria avait stabilisé les classes sociales, conféré à la monnaie un aspect pragmatique, régi notamment par des principes sociopolitiques et ouvert grands les horizons des nouvelles technologies comme composantes incontournables au développement économique. Les taux de change sont, ainsi, passés d’un niveau primaire à un niveau supérieur.
Mme Fatiha Talahite, économiste et chercheuse au Cnrs à Paris, a choisi de focaliser son intérêt sur «La politique monétaire en Algérie sous le règne de Bouteflika : une approche d’histoire politique et monétaire». L’oratrice a indiqué qu’après l’Indépendance ( 1962 ), «l’Algérie avait refusé de rester dans l’économie de l’alpha». Le dinar algérien avait vite fait d’émerger dans un contexte administratif.
La monnaie algérienne a été, en revanche, sensiblement touchée par le choc pétrolier de 1985, suite auquel une réforme endogène d’ajustement avait été établie en 1988. La réforme de 1988/ 1991 n’avait d’autres motifs que de «restaurer la contrainte financière sur les banques et autonomiser les structures publiques afin de mettre fin au monopole de l’Etat», a-t-elle indiqué. Une loi sur la monnaie et sur le crédit avait été instaurée en 1990 afin de réguler le secteur monétaire et bancaire.
Le coup d’Etat de 1992 avait rendu indispensable l’instauration, de 1994 à 1998, d’un Programme d’ajustement structurel. Puis, l’Algérie avait adhéré au Fonds mondial monétaire ( FMI). L’année 2000 avait marqué la création du Fonds de régulation des recettes, lequel visait essentiellement à lutter contre les perturbations du pétrole. Grâce à ce fonds, un prix référentiel sur le pétrole a été fixé. «Les recettes pouvaient, ainsi, avoir une plus-value fiscale, résultant d’un niveau des prix supérieur aux prévisions budgétaires et stériliser ainsi une partie de l’excédent du dinar algérien», a-t-elle souligné.

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