Les habits sont souvent catalyseurs de faits culturels. Ils sont révélateurs d’un état d’esprit vis-à-vis de soi d’une réaction envers l’autre.
A Kairouan, par exemple, les habits féminins sont à l’image de notre architecture labyrinthique et tortueuse qui se ferme aux regards extérieurs pour mieux s’ouvrir sur elle-même.
Parmi ces habits, on peut évoquer le hayek, ce voile traditionnel en laine que les citadines portaient jusqu’au milieu des années 70, par-dessus leurs vêtements.
En fait, le hayek qui fait, en général, 3,50m de long et 1,45m de large, apparaît comme le signe de la transparence et de l’opacité, de l’apparent et du caché.
Mais au fil des décennies et des transformations du mode de vie des citoyennes de plus en plus impliquées dans le monde du travail et des affaires, le hayek a perdu sa place d’antan à tel point qu’on est parfois nostalgique de la période où on croisait, dans les ruelles de la médina, des silhouettes blanches de femmes voilées dont on n’admirait que les beaux yeux.

En effet, aujourd’hui il n’existe plus que quelques femmes âgées qui continuent de se draper du hayek dont Madame Mabrouka Sidaoui qui nous confie être fière de pouvoir continuer à perpétuer ce précieux héritage de notre patrimoine malheureusement marginalisé de nos jours.
D’ailleurs, dans le souk Jraba, le nombre d’artisans réputés pour le tissage de la laine pour le hayek a beaucoup diminué. Et la plupart ont opté pour le lin, moins cher que la laine, et beaucoup plus demandé par la clientèle désireuse de confectionner des écharpes, des rideaux, des tenues de ville ou des costumes de soirées.
Parmi ces artisans, on pourrait citer Abdelwaheb Magdoud, Mohsen Nabli, Zoubaïr Kaâbi, Moncef Hassani, Yassine Khadraoui, Fethi Jemmali et Mounir Harbi, dont les ateliers de tissage nous permettent d’assister au patient travail d’artisans aux mains expertes et dont la créativité et le savoir-faire dénotent beaucoup de patience.

Le hayek entre indifférence et reconnaissance
Néji Baklouti, un apprenti-artisan qui travaille dans ce secteur depuis bien longtemps, nous livre son témoignage : «Avec l’évolution des mentalités et des façons de vivre, outre la cherté de la matière première, on reçoit de plus en plus de femmes voulant commander des coupons à base de lin vu que c’est plus pratique à porter que la laine et que c’est moins cher… Seules quelques femmes continuent de vouloir acheter des coupons en laine pour leurs hayeks ou pour en faire des rideaux. En tant qu’artisans, nous souffrons du manque de la matière première de plus en plus chère et de la main-d’œuvre, puisque les jeunes ne veulent pas s’adonner au métier du tissage. D’ailleurs, nous devons nous déplacer à Ksar Helal pour acheter les rouleaux de lin et à Ksibet El Médiouni pour acheter les rouleaux en laine. Ce n’est pas toujours évident. Je souhaite que les responsables à tous les niveaux créent des structures de valorisation des matières premières et des matériaux locaux, et ce, pour la mobilisation pour des produits à haute valeur ajoutée. En outre, l’approvisionnement en matière première en quantité et en qualité devrait être réglementé…»

Tous ces points et bien d’autres seront évoqués, à Kairouan, du 24 au 26 janvier, lors de la première édition du festival du Hayek organisée par la fondation Sidi Hassine Allani pour le développement de la culture et la valorisation du patrimoine de Kairouan.
M. Foued Allani, président de cette fondation et directeur du festival, nous précise dans ce contexte : «Nous avons tout d’abord voulu rendre hommage à la femme kairouanaise d’une façon générale qui, tout au long de son histoire, a fait preuve de bon sens, d’ingéniosité et d’habileté dans différents domaines de la vie, dont l’artisanat… Dans le cas du hayek, il s’agit d’un double hommage, voile traditionnel en laine de la kairouanaise puisque ce voile nécessite un savoir-faire particulier pour voir le jour en tant que tissu et aussi pour être porté. Le hayek est par ailleurs un patrimoine menacé surtout dans son aspect immatériel et aujourd’hui les techniques traditionnelles de fabrication de ce tissu sont en train de laisser la place à des techniques industrielles.

De ce fait, la tradition du port de ce voile est elle aussi en train de disparaître, y compris les techniques spécifiques utilisées pour s’en draper. C’est pour cela que nous avons lancé ce festival en y incluant un atelier pour l’apprentissage du port du voile et une table ronde pour discuter des réalités et des perspectives du hayek en tant que produit de l’artisanat…».
Notons que ce festival, qui aura lieu au complexe culturel Assad-Ibn-Al-Fourat, comprend également un défilé relatif au port traditionnel du hayek, un autre pour les créations à base du hayek, un concours pour l’élection de Miss hayek 2020 et une exposition-vente. En outre, une exposition documentaire, une rencontre culturelle et un concours de dessins pour enfants meubleront ces trois journées du festival.

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