Les soucis des Tunisiens sont liés beaucoup plus au pouvoir d’achat qu’à l’augmentation des salaires.
Ce dernier point aurait pu ne pas exister si, de l’autre côté, les autorités avaient réussi à mettre un terme à la spirale des prix. Ce qui, malheureusement, n’est pas le cas. Le Tunisien est confronté à un raz de marée de hausses inexpliquées des prix. Le prochain gouvernement, s’il venait à se constituer dans les délais, est appelé à relever ce défi majeur : parvenir à appliquer une politique des prix susceptible de libérer le consommateur de l’étreinte des spéculateurs.


La liste des produits touchés par ces hausses est très longue. Aucun article, aucune marchandise n’ont été épargnés. En plus des produits de première nécessité, comme les produits de consommation, les médicaments, les produits d’entretien et d’hygiène, les matériaux de construction, l’habillement et les chaussures (y compris les fripes dont on parle ces derniers jours), tous les secteurs n’ont pas hésité à entrer dans la danse pour «ajuster» leurs tarifs et suivre cette mode haussière avec ou sans raison. Même les vendeurs à la sauvette ont réglé leurs montres sur le tempo ambiant en doublant voire en triplant les prix de leurs objets de pacotille.

Réglementations peu efficaces
Rien ne semble pouvoir arrêter cette vague. Les autorités ont beau affirmer qu’elles organisent des campagnes de contrôle économique sans arriver à convaincre les consommateurs. Ces derniers continuent, malgré tout, à rencontrer de graves problèmes et subissent le diktat des spéculateurs qui ont le vent en poupe. C’est que les méthodes de travail des équipes de contrôle sont ce qu’elles sont. Les marchands ou commerçants malhonnêtes sont rodés et savent naviguer entre deux eaux. Ils ne se laissent jamais prendre la main dans le sac. L’effet de surprise n’opère plus. Dès que les services de contrôle arrivent dans un lieu, l’alerte générale est donnée dans tout le secteur. Les téléphones portables se mettent à grésiller pour prévenir tous les collègues. Alors, chacun se prépare pour éviter d’être pris en flagrant délit. Les papiers sont, automatiquement, en règle, les factures sortent, miraculeusement, des tiroirs…

Seuls quelques réfractaires se laissent prendre, sachant, d’avance, qu’ils n’ont pas grand-chose à perdre. La contravention sera payée par des pratiques dont ils ont le secret et tout redeviendra comme avant. Ils savent, aussi, que les amendes qu’on dresse ne sont pas très élevées et qu’il sera facile de se rattraper en vendant aux prix qu’ils fixeront, une fois les agents du contrôle partis.
Les agents de contrôle, eux, sont, totalement conscients que tout se fait dans leur dos. Mais ils n’ont guère le choix. Les règlements en vigueur ne leur permettent pas d’agir autrement. Cela fait des années que les habitudes des uns et des autres sont les mêmes. En fait, les contrôleurs font juste ce qu’on leur demande de faire et ce que la loi leur permet. Ils n’ont pas droit d’outrepasser leurs prérogatives qui, somme toute, semblent limiter leur autorité.

Car tout ce qui se fait avant et après le passage des services de contrôle est le centre des problèmes. La persistance des pratiques malhonnêtes ne peut s’expliquer que par l’inefficacité des réglementations en vigueur et, en premier lieu, les sanctions infligées. Celles-ci ne seraient pas tout aussi dissuasives qu’elles devraient l’être. Tant que des mesures radicales ne sont pas adoptées contre les contrevenants, les récidivistes ne peuvent que prospérer.
Il ne faut pas croire que l’augmentation anarchique des prix est l’apanage du marchand de légumes, de l’épicier du coin ou du boucher mais on retrouve les mêmes traditions dans les boutiques ou dans les cafés ou, encore, dans les grandes surfaces. Pis encore, le phénomène s’étend aux pharmacies où, malheureusement, la technique qui consiste à arrondir les prix vers le haut est devenue une pratique courante !

Ce n’est pas un hasard si le pouvoir d’achat ne cesse de se détériorer. Toutes ces augmentations venant de toutes parts ont contribué à creuser l’écart entre les salaires et les prix. A telle enseigne que l’on estime, aujourd’hui, que le consommateur tunisien aurait perdu jusqu’à 50 % de son niveau de vie. Et la série continue. Les «augmentations» des salaires n’arrivent pas à résorber les hausses des prix. Ce qu’on donne de la main droite on le prend de la main gauche avant même qu’il soit encaissé.

Rôle de l’Etat
Selon l’Ites (Institut tunisien des études stratégiques), certains produits ont connu des augmentations astronomiques. Si on prend l’année 2015 comme date de référence, l’évolution des prix des cahiers, par exemple, en 2018 a été de 354.5 %, celle des pois-chiche de 280.4 %, celle des légumes et des poivrons piquants de 232.4 % ! Et c’est tout dire !
Forcément, d’autres articles ont continué leur envolée à l’abri des regards et des commentaires comme les cigarettes, les boissons alcoolisées, les médicaments, les produits d’hygiène comme les savons, les dentifrices, ou les produits d’entretien comme les peintures ou les matériaux de construction (briques, robinetterie, équipements électriques, etc.).

Du coup, le consommateur ne sait plus où donner de la tête. De quelque côté qu’il regarde, il se sent assiégé par une masse d’augmentations inarrêtable.
Aussi se demande-t-il s’il va continuer ainsi à lutter seul contre ce fléau. Et de quels moyens dispose-t-il pour s’opposer à ces profiteurs professionnels ?

En l’absence d’une force d’équilibre dans ce combat, le Tunisien se voit dans l’obligation de subir. Aucune possibilité pour sortir de cette crise ne s’offre à lui. Les organisations censées le «défendre» ne disposent que d’une marge d’action très réduite.
Les seules armes qui semblent entre les mains des consommateurs sont le boycott. Mais, encore, faut-il que ces actions soient encadrées par des organismes. En outre, le boycott ne peut pas toucher tous les secteurs. C’est pourquoi son impact ne sera pas important. Il peut affecter, certes, un secteur.

Il reste, toutefois, l’apport inconditionnel de l’Etat. Ce dernier est dans l’obligation de rendre ses services de contrôle plus efficients en mobilsant les moyens suffisants pour accomplir ce travail. Mieux encore, la législation en vigueur devrait être plus adaptée aux exigences et à l’émergence de nouvelles pratiques plus pernicieuses. Les sanctions devraient être plus sévères et exemplaires et vraiment dissuasives.
La surveillance des différents réseaux de distribution doit connaître une réforme profonde capable de permettre aux agents d’imposer le respect strict de la loi. C’est en maîtrisant ces circuits qu’on pourra contribuer, largement, à la maîtrise des prix. En réussissant cette action (même dans des proportions limitées) on pourra ouvrir la porte devant une lutte efficace contre les spéculateurs.

Cela aura le mérite de desserrer l’étau autour du cou du consommateur en lui permettant de ne plus se sentir, constamment, sous pression. A notre sens, c’est plus important que l’augmentation stérile des salaires.
En effet, de telles augmentations sont inopérantes dans le cas où les cours des prix demeurent incontrôlés et lorsqu’on n’a aucune prise sur les marchés.

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