Architecte urbaniste, Faïka Béjaoui, a fait sa carrière à l’Association de sauvegarde de la Médina. Depuis, elle cumule les titres et les missions. Elle est expert Icomos, conseil international des monuments et sites. Elle est vice-présidente du Comité international des villes et des villages historiques. Lauréate du prestigieux prix Agha Khan d’architecture islamique en 2010, avec un groupe d’architectes tunisiens. Elle fait son entrée, en 2019, à l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts, « Beït el hikma ». Par-dessus tout, elle a la fibre associative développée. On la rencontre au détour d’une ruelle de la Médina participant à un projet initié par des jeunes, ou dans une action organisée par une petite structure non connue. Elle y est parce qu’elle y croit.  La Médina en particulier, le patrimoine en général ou le sens d’une vie.

Vous avez passé une grande partie de votre vie à veiller à la sauvegarde de la Médina et tenter de réhabiliter son patrimoine à travers l’Association de sauvegarde de la médina. Etes-vous satisfaite de l’état de la Médina d’aujourd’hui ?

On peut dire que ma carrière a été faite essentiellement à l’Association de sauvegarde de la Médina. J’ai intégré l’ASM étant fraîchement diplômée de l’école qu’on appelle aujourd’hui l’Ecole nationale d’architecture et d’urbanisme, Enau. Si on doit établir un constat, je peux dire que je suis plutôt satisfaite. Parce que si on devait faire une comparaison entre la Médina de Tunis des années 60-70 et celle d’aujourd’hui, la différence est de taille. A l’époque, la Médina était considérée comme un ghetto. On ne pouvait même pas s’y promener. Alors qu’aujourd’hui, c’est un espace ouvert et animé, on peut s’y rendre de jour comme de nuit, y programmer des sorties le soir. Tout cela est le fruit de projets et d’initiatives amorcés depuis le milieu des années 60. A cette époque, une réflexion s’est élaborée, basée non pas uniquement sur la sauvegarde du patrimoine bâti, le matériel, mais reposait sur la deuxième dimension qui est l’Homme qui vit dans la médina. Cette stratégie, mue par une double visée patrimoniale et sociale, a été décisive et a donné le résultat que l’on constate aujourd’hui. Certainement, il y a encore du travail à faire. Quoi qu’il en soit un projet de sauvegarde ne s’arrête jamais. 

L’entretien et la propreté de la médina relèvent des autorités de la ville de Tunis ?

C’est du ressort des services de la municipalité de Tunis, de l’arrondissement municipal de la Médina.

Peut-on dire que les services de la ville de Tunis assurent correctement les opérations de propreté ?

Réellement, les services sont à peu près corrects. Je dois dire que des problèmes sociaux sont à résoudre parallèlement. La municipalité en est consciente et essaye de faire avancer les choses. C’est indéniable.

La dimension paysagère est totalement négligée. L’aménagement ne relève pas de la compétence des architectes et des urbanistes uniquement mais également des paysagistes.

Une autre dimension associée à la vieille ville a émergé à l’aube de la révolution, elle est de nature politique. On a tenté de monter la campagne et les régions contre la Médina et la ville d’une manière générale, sous prétexte que c’est la demeure des «beldias» par le passé et encore aujourd’hui, en visant certaines familles nominativement.

C’est une idée fausse propagée par certains hommes politiques. La Médina quand elle était construite et fortifiée était le lieu d’habitation des « beldias » et des musulmans. C’est vrai ! Les Tunisiens de confession juive venaient le matin y travailler mais n’y passaient pas la nuit. C’est seulement à partir du 12e siècle qu’ils ont intégré la Médina de Tunis. Entre-temps, les mentalités ont évolué, les modes de vie également. Depuis le début du 20e siècle, la Médina a commencé à abriter une population hétéroclite. Parallèlement, les habitants originaires de la Médina la quittaient pour habiter dans les nouveaux quartiers. Une autre population est venue s’y installer. La mixité sociale est réelle, palpable. Je dirais même que la population qui s’est installée suite à l’exode rural a énormément participé à la sauvegarde de la Médina. C’est vrai qu’il y a eu dégradation de certaines demeures. Seulement et pour rappel, au lendemain de l’indépendance et avec la politique de l’époque, on voulait tout moderniser, aller de l’avant. Tout ce qui représentait le passé, l’ancien, le traditionnel étaient perçus comme archaïques. De grands projets de démolition de quartiers entiers de la Médina avaient été conçus. Face à cela, il y a eu une prise de conscience des intellectuels et la création de l’ASM qui a énormément fait pour protéger la vieille ville. Egalement, 180 mille habitants y résidaient qu’on ne pouvait déloger pour détruire les bâtisses. Par conséquent, cette population issue de l’exode rural a énormément participé, sans le vouloir, à la sauvegarde de la Médina. Cette population depuis s’est intégrée et citadinisée.

Parallèlement, les dernières années, il y a eu un regain d’intérêt à l’endroit de la Médina, par conséquent le foncier est devenu hors de prix ?

Avec tous les projets menés depuis les années 80, tels la restructuration du quartier Hafsia, le projet des « oukalas ». Des investisseurs privés sont revenus à la Médina. Des maisons d’hôte, des restaurants ont contribué pour faire changer la perception que l’on a de la vieille ville. Aujourd’hui, on voit dans la médina l’émergence de quartiers chics et huppés. Du coup, le foncier est devenu très cher.

Vous êtes experte du patrimoine mondial, en quoi consiste votre travail ?

En tant qu’expert auprès de l’Icomos, qui est une association internationale et le bras droit de l’Unesco en matière de patrimoine mondial, je suis souvent sollicitée pour l’évaluation de dossiers déposés à l’Unesco pour être labélisés patrimoine mondial. Donc, c’est vrai aujourd’hui, il y a un véritable intérêt  pour les régions arabe, africaine. Il faut savoir qu’au niveau de l’Unesco, on cherche à trouver un certain équilibre. En réalité, du côté de l’Occident, il y a davantage de patrimoine mondial protégé que dans d’autres régions du monde.

La Tunisie a-t-elle présenté des dossiers récents ?

On vient de déposer le dossier de classement de l’île de Djerba, le 27 janvier. Un dossier qui a ses chances. Il faut savoir en outre que la poterie de Sejnane est classée patrimoine mondial. Le dattier est classé dans la région arabe dont la Tunisie fait partie. On peut réfléchir à d’autres créneaux. Il faut présenter des dossiers bien ficelés. Et le plus important est de sauvegarder ce patrimoine, qu’il soit matériel ou immatériel, par la mise en place de stratégies pour le valoriser.

Le jury du prix Agha Khan a estimé que le projet de mise en valeur de la nouvelle ville mérite d’être encouragé. Le projet en question comprend une dimension sociale. C’est un projet d’embellissement de l’avenue Habib-Bourguiba, d’embellissement des façades mais aussi des bâtiments et d’un monument emblématique de la ville de Tunis, en l’occurrence le Marché central, qui a été réhabilité dans le cadre de ce projet.

A ce titre, existe-t-il une coordination entre les associations qui s’occupent du patrimoine et l’Etat ?

Evidemment. Pour preuve, le dossier du classement de l’île de Djerba avait été préparé avec la contribution de l’Association de sauvegarde de l’île de Djerba, qui était le maître d’œuvre. Bien entendu avec le soutien de l’Etat. On peut dire que depuis 2011, la société civile joue de plus en plus un rôle important. La parole s’est libérée. La société civile fait du terrain, avance des propositions. Elle est active.

Lors de la présentation de cet entretien, j’ai évoqué la réception du prix Agha Khan en 2010. Voulez-vous nous dire dans quelles circonstances vous l’avez obtenu ?

L’ASM a reçu plusieurs prix Agha Khan. C’était le quatrième. En 2010, en guise de  reconnaissance du projet de mise en valeur, d’embellissement de la nouvelle ville. Ce qu’on appelle la nouvelle ville est celle du 19 et 20e siècle, donc bâtie à l’époque du protectorat français, qu’on appelle aujourd’hui « Bab bhar ». Nous avons reçu ce prix-là, le jury a considéré que c’était courageux de la part de l’Etat tunisien de réhabiliter un patrimoine édifié sous le protectorat. Mais, la France est partie depuis 1956. Ces espaces de vie nous appartiennent à nous les Tunisiens. Le jury du prix Agha Khan a estimé que cette initiative mérite d’être encouragée. Le projet en question comprend une dimension sociale. C’est un projet d’embellissement de l’avenue Habib-Bourguiba, d’embellissement des façades mais aussi des bâtiments et d’un monument emblématique de la ville de Tunis, en l’occurrence le Marché central, qui a été réhabilité dans le cadre de ce projet. Nous sommes 4 architectes à avoir reçu le prix. Ce qui reste à retenir, mise à part la réhabilitation du bâtiment, il ne faut pas oublier la dimension sociale qui a été au cœur du projet ; les petits marchands ambulants, les petits détaillants, les femmes qui vendent des « nwasser », et de «malsouka» n’ont pas perdu leurs places. Elles ont été intégrées dans l’espace et participent au fonctionnement du Marché central. C’est cette approche qui est intéressante, qui intègre la dimension sociale et non pas uniquement patrimoniale.

Pourquoi nos villes paraissent-elles si laides. Je parle des quartiers nouveaux qu’on essaye d’embellir avec ici une sculpture, là on ne sait quel objet informe entreposé sur les ronds-points. Là des murs badigeonnés sans aucune harmonie. Les urbanistes et architectes ne sont-ils pas impliqués dans les plans d’aménagement ?

Il y a une raison qui explique cet état de fait, la dimension paysagère est totalement négligée. L’aménagement ne relève pas de la compétence des architectes et des urbanistes uniquement mais également des paysagistes. Si je prends l’exemple de la ville de Tunis, la capitale. Dans le temps, on avait le gouvernorat de Tunis. Aujourd’hui il y en a quatre : le gouvernorat de Tunis, le gouvernorat de Ben Arous, le gouvernorat de l’Ariana, le gouvernorat de La Manouba. Il est grand temps de réfléchir à une coordination. Il y avait une structure qui a complètement disparu; le district de Tunis. Maintenant, il faut penser à concevoir l’évolution de la ville à partir d’une vision plus globale. Par exemple, l’extension de la ville de Tunis avec les opérations que j’appelle du Lac. Il fallait réfléchir avant de les lancer pour les associer à ce qui existe, à Tunis, à la Médina, à  la ville de Bab Bhar. Or, les projets nouvellement conçus tournent le dos à Tunis. Les opérations du Lac sont-elles une réussite ? Le Lac 1 est aujourd’hui pratiquement vide. Tout le monde est parti au Lac 2. Nous sommes en train d’aménager le Lac 3. Puis après, ce sera le tour de « Sama Dubaï ». Il faut travailler ces projets en coordination avec la ville de Tunis en tenant compte de l’urbain. La situation actuelle est telle que l’on se promène sur l’avenue Habib-Bourguiba et on s’arrête à la gare TGM. Ce qui se passe de l’autre côté ne nous concerne pas en tant que citoyens tunisiens ? Il faut réfléchir autrement. Le projet Sama Dubaï est-il conçu pour nous les Tunisiens ou pas ? C’est la question que je me pose !

Si on devait faire une comparaison entre la Médina de Tunis des années 60-70 et celle d’aujourd’hui, la différence est de taille. A l’époque, la Médina était considérée comme un ghetto. On ne pouvait même pas s’y promener. Alors qu’aujourd’hui, c’est un espace ouvert et animé, on peut s’y rendre de jour comme de nuit.

A propos de ce projet, fera-t-on appel à des architectes et urbanistes tunisiens ou pas ?

Non je ne pense pas. Pas à ma connaissance. La question se pose à un autre niveau, si nous sommes exclus en tant que concepteurs, sommes-nous également exclus en tant que citoyens, résidents ? Aurons-nous les moyens, nous Tunisiens, d’accéder à la propriété dans ces quartiers ? Aurons-nous même les moyens d’y prendre un café ? Ce projet tourne le dos à Tunis et aux Tunisiens. Alors que c’était l’emplacement du port qui était conçu pour Tunis.

C’est une question à poser aux autorités. Est-il possible qu’un projet se construise sur cette terre dont les Tunisiens soient exclus ?

Absolument, il faut y réfléchir.

Parlons du patrimoine mondial, on pense surtout à celui de la Syrie. 90% du patrimoine syrien serait pillé ou menacé de destruction ?  Quel drame, quel gâchis ?

On vit un grand drame dans la région du Croissant fertile, la Syrie, l’Irak, les richesses du Yémen sont en train d’être dilapidées de la même manière. Le patrimoine dans la région est directement menacé. Le rôle que joue aujourd’hui l’Unesco dans ce sens est très important, elle est en train de former des équipes pour pouvoir intervenir sur place au moment opportun. Parallèlement, il existe  des initiatives. Sur le plan réglementaire, le patrimoine dispersé et pillé peut être récupéré. D’ailleurs, des restitutions sont en train de se faire. Je reste optimiste.

Je vous laisse le mot de la fin ?

Aujourd’hui, il faut encourager les jeunes et prendre en compte leur engagement et leur implication. Je cite à titre d’exemple l’initiative « El houma khir » qui se penche sur l’espace public et la façon de le prendre en charge, spécialement par les usagers. C’est une approche participative. Quant à l’association « Collectif créatif », parmi les projets qu’elle promeut, c’est la création de petits potagers « urbains » sur les terrasses, par exemple. Le message que j’aurais à lancer est celui-là : notre pays est riche en patrimoine culturel et naturel. Le patrimoine n’est pas l’affaire des décideurs et des hommes politiques uniquement, c’est l’affaire de nous tous ; citoyens, société civile, représentants de l’Etat, conseillers municipaux, professionnels : unissons-nous pour le sauvegarder.

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