Accueil Magazine La Presse L'invité Mounir Boukadida, ancien défenseur axial international de l’ESS: «Le ballon dédicacé par Mandela»

Mounir Boukadida, ancien défenseur axial international de l’ESS: «Le ballon dédicacé par Mandela»

Propos recueillis par Tarak GHARBI

Auteur d’un beau palmarès aussi bien en club avec l’Etoile Sportive du Sahel qu’en sélection nationale, le solide défenseur axial Mounir Boukadida a souvent été rattrapé par sa nature d’avant-centre.
«De la catégorie Ecoles jusqu’à celle Espoirs, j’ai été avant-centre. Y compris en seniors, j’étais resté au tout début attaquant. Lorsque mon équipe est menée au score, je me transforme en attaquant de pointe qui dévie les longs ballons vers ses attaquants et milieux», rappelle-t-il. Boukadida revisite pour nos lecteurs une carrière qui l’a vu dans les années 1980-90 apporter sa pierre à l’édifice étoilé, avant de partir en Allemagne tâter au monde «pro».

Mounir Boukadida, tout d’abord, comment êtes-vous venu au football ?

Par le biais du football de quartier, à Bab Jebli. Au quartier, j’étais gardien de but. Nous avions comme voisins Jamel Garna et l’entraîneur feu Ahmed Ammar. Un peu plus loin, à Sidi Abdessalam, habitaient les Lotfi Hsoumi, Abderrazak Chebbi…

Vos parents vous ont-ils encouragé à pratiquer le football ?

A un certain âge, nous avons déménagé de la Medina à la Corniche. Ma mère Hallouma me demandait de laisser tomber le foot, car les études étaient prioritaires. Mon père Hassen, fonctionnaire à l’Office de l’huile, n’était pas non plus très intéressé par le football. Quand j’ai commencé à voyager avec les sélections des jeunes, mes parents ont quelque peu desserré l’étau.

Avez-vous été toujours défenseur axial ?

Non, de la catégorie Ecoles jusqu’à celle des Espoirs, j’ai été attaquant. Y compris en seniors, j’étais resté au début attaquant. Notre entraîneur Abdelmajid Chetali a senti que ses défenseurs centraux Abderrazak Chebbi et Ryadh Amara commençaient à prendre de l’âge. Dans un tournoi au Qatar, il m’a aligné en défense. Avec les jeunes, mon entraîneur Bouraoui Sarhane me faisait beaucoup travailler de la tête, et si peu des jambes. C’est ce qui a retardé ma relance.

Quels furent vos entraîneurs ?

Bouraoui Sarhane m’a formé, je lui dois beaucoup. Il y eut ensuite Amor Dhib, Armand Dos Santos, Faouzi et Lotfi Benzarti…

Quelle était votre idole ?

Raouf Ben Aziza, un attaquant élégant et, ce qui ne gâte rien, un beau gosse.

Quelles étaient vos qualités ?

J’étais très fort dans les duels et dans le jeu aérien. C’est une question de fierté. Vous pouvez m’échapper une fois, mais pas la suivante. Autrement dit, c’est comme si vous m’aviez manqué de respect.

Vous êtes longtemps resté proche de votre club…

Oui, en plus d’entraîneur adjoint, j’ai fait le dirigeant à l’ESS où j’ai surtout insisté sur de petits détails: la tenue officielle avec cravate de rigueur, s’équiper en machine lave-linge…
L’ESS a réalisé de gros progrès afin de respecter les règles du régime pro.

Dans votre itinéraire, il y eut également un crochet par la Bundesliga. Que vous a-t-il apporté ?

En Allemagne, j’ai appris le vrai sens du professionnalisme. Mon expérience de joueur à Waldhof Mannheim, en 2e division entre 2009 et 2013, m’a énormément apporté. Avec ce club, j’ai terminé une fois 9e, une autre fois 4e et une dernière fois 12e. Constatant un jour que je n’étais pas suffisamment concentré sur mon club et que je pensais plutôt à ma prochaine convocation en sélection nationale, mon entraîneur à Mannheim, Uwe Rapolda, m’a lancé : «Vous savez, vous travaillez chez moi. Ravisez-vous et concentrez-vous totalement sur les entraînements». C’est cela le professionnalisme : une exigence d’implication de tous les temps.

En quoi avez-vous progressé là-bas ?

Tout : dans la course, le poids, le placement, la vitesse, le métier, la roublardise… J’ai vu jouer un autre football en Allemagne. J’étais discipliné, et j’ai gagné en rigueur. Il y a aussi l’hygiène de vie. On vous fait confiance. La veille d’un match à domicile, vous le passez chez vous. Pas besoin d’entrer en stage bloqué. Entre les 25 joueurs, la concurrence est impitoyable. Vous n’êtes jamais sûr d’être titulaire. A l’ESS, en revanche, vous connaissez avant chaque match qui va jouer. Pourtant, en côtoyant une belle génération conduite par Hsoumi et Chebbi, on apprend également énormément à leur contact. Un regret, toutefois: j’étais parti en Bundesliga 2 à un âge avancé, à 32 ans. Il n’est jamais facile de partir aussi tard. Je me rappelle du journaliste Bechir Haddad annoncer au micro du stade olympique de Sousse dans un match amical contre Fribourg que ce sera mon dernier match avec l’ESS. Les supporters n’étaient pas au courant.

A votre avis, quel est le meilleur joueur de l’histoire de l’Etoile ?

Je ne parlerai que de ceux que j’ai connus. Lotfi Hsoumi, Hachemi Ouhachy et Abderrazak Chebbi restent les meilleurs.

Et du football tunisien ?

Hamadi Agrebi et Tarek Dhiab. Dans ma génération, Zoubeir Beya qui était capable de changer de rythme à tout moment.

Quel est l’attaquant le plus difficile auquel vous avez eu affaire ?

Le Sud-africain Masinga, c’est le genre de joueur complet. George Weah et Joel Tiehi aussi. En Tunisie, le Clubiste Sami Touati. C’est un renard des surfaces. Sans oublier Adel Sellimi.

Quel a été votre plus beau match ?

Contre le Burkina Faso, aux éliminatoires de la coupe d’Afrique des nations. Au match aller, nous avons perdu (3-0). Nous avons réussi le pari de passer le tour en gagnant (4-0). J’ai joué défenseur et attaquant. Cela m’arrive souvent : lorsque mon équipe est menée au score, je me transforme en attaquant de pointe qui dévie les longs ballons vers ses attaquants et milieux.

Quel est votre meilleur souvenir ?

La participation en coupe du monde 1998. Dans la vie de chaque footballeur, c’est un moment privilégié, quelque chose de grandiose. Nous aurions pu l’emporter contre la Colombie et passer le tour. Je n’ai pas joué ce match-là car Henry Kasperczak a préféré aligner à l’axe défensif Sami Trabelsi et Ferid Chouchène. Pourtant, au premier match face à l’Angleterre, je me suis bien tiré d’affaire. J’ai enlevé plusieurs ballons à l’insaisissable attaquant Michael Owen. Il y a aussi la fameuse coupe d’Afrique des nations 1996 où nous étions allés jusqu’en finale. Je conserve encore le ballon dédicacé par le leader et grand militant sud-africain Nelson Mandela après la finale du 3 février 1996.

Cette année-là, n’y avait-il pas moyen de remporter le trophée continental ?

C’était difficile. Nous formions une équipe jeune qui a peut-être mal supporté le poids de la pression. Près de 80 mille spectateurs se trouvaient là, au FNB Stadium de Johannesburg. De plus, les organisateurs ont commencé avant la finale à nous causer quelques petits désagréments. Et puis, l’Afrique du Sud possédait une belle équipe dans un style totalement british. L’année d’avant, ils furent sacrés chez eux champions du monde de rugby. Cela a créé un formidable élan d’enthousiasme au sein de cette jeune nation. Même le Brésil n’aurait pas pu gagner dans cette ambiance-là, avec la présence galvanisante au stade du leader Nelson Mandela.

Au départ pour la CAN sud-africaine, personne ne misait un sou sur vos chances, non ?

Oui, mais Kasperczak a pris le pari d’emmener une bande de jeunes joueurs ambitieux : Ryadh Bouazizi, Kaïs Ghodhbane, Sofiène El Feki, feu Hedi Berrekhissa, Imed Ben Younès, Mehdi Ben Slimène… En fait, l’ossature de l’équipe venait de l’Etoile. Nous formions un groupe soudé. Personne ne pensait nous voir passer le premier tour. Le tournant a été notre dernier match de poules face à la Côte d’Ivoire où j’ai joué latéral droit. Notre sélectionneur m’a demandé de marquer de près le redoutable Joel Tiehi. A la 88e, je monte en attaque et tire tout près du montant. Ma nature d’attaquant revient au galop. Les buts adverses m’attirent. Avec Francesco Scoglio, c’était pareil. Lorsque nous sommes menés, on balance de longs ballons qui me trouvent à la réception. Ben Younès a inscrit une fois un but sur ce modèle-là, suite à une de mes déviations.

Avec l’Etoile, lors de votre titre de champion de Tunisie 1987, vous n’avez pas été souvent aligné….

Oui, mais j’ai beaucoup appris. Je venais de débarquer chez les seniors. On apprend énormément des sacres. Ceux qui prétendent que l’on ne doit pas apprendre aux plus jeunes l’obligation de résultat, au prétexte qu’ils doivent jouer tout en se faisant plaisir, ont à mon avis tort.

Quel a été votre plus mauvais souvenir ?

Notre échec en finale 1996 face au Kawkab Marrakech, ce qui nous a empêchés de conserver notre trophée de la coupe de la CAF. Nous venions de la remporter un an plus tôt pour la première fois de notre histoire devant les Guinéens de l’AS Kaloum.

L’échec cuisant à la CAN 1994 organisée dans notre pays ne constitue-t-il pas un autre très mauvais souvenir ?

Oui, c’est vrai. Cela a constitué une grande désillusion aussi bien pour les joueurs que pour le public. Si nous avions fait nos matches amicaux contre des sélections africaines, ç’aurait été mieux. Au lieu de quoi, nous avons affronté l’Allemagne, les Pays-Bas… Par ailleurs, notre jeu reposait sur Nabil Maâloul qui s’était gravement blessé avec son club saoudien quelques semaines avant le coup d’envoi de la CAN. L’ambiance était délétère. Chaque officiel pouvait nous convoquer à n’importe quel moment pour une réunion. La concentration nécessaire a volé en éclats. Le parent d’un joueur avait débarqué en pleine réunion technique semer la confusion au prétexte que son enfant ne joue pas… En réalité, le sélectionneur Youssef Zouaoui n’a pas su tenir le groupe composé de grands joueurs.

Parlez-nous de votre famille…

J’ai épousé en 1996 Donia Mlayah. Nous avons trois filles : Meriam, 22 ans, qui a étudié les arts dramatiques à New York, aux Etats-Unis, et qui fait en même temps mannequin, Selma, 18 ans et Farah, 13 ans, lycéennes.

Que faites-vous de votre temps libre ?

Je suis professeur d’Education physique et sportive. Je trouve néanmoins le temps d’aller faire du sport dans une salle.
Je vais souvent avec l’équipe des vétérans jouer aux quatre coins de la République. A la télé, je regarde les matches de foot européen (Espagne, Allemagne…). Mon club préféré reste le Real. J’aime aussi le cinéma.

Etes-vous optimiste pour l’avenir de la Tunisie ?

Il faut l’être, on n’a pas le choix. Pourtant, le populisme est à son comble. Les hommes politiques se chamaillent sur les plateaux TV. Ailleurs, ils sont amis. Notre peuple a intérêt à ne pas dépasser certaines lignes rouges au prétexte que c’est de la démocratie, les libertés individuelles… Et puis, il faut développer l’esprit de citoyenneté, et sauvegarder le bien public comme on le ferait pour un bien personnel.

Votre devise dans la vie ?

Le travail, rien que le travail car il finit toujours par payer. Je n’étais pas un grand joueur. Toutefois, à force de travail acharné, j’ai pu réussir une bonne carrière.

Qu’a représenté l’ESS dans votre existence ?

Une deuxième famille. J’y ai passé beaucoup plus de temps que ce que j’ai passé avec mes parents. L’Etoile a gagné ses titres de noblesse en tant que géant continental. Nous avons participé à montrer la voie en remportant les premiers titres continentaux.

Et la ville de Sousse ?

C’est la Perle de la Tunisie, et pas seulement du Sahel. Toutefois, elle a besoin aujourd’hui de la sollicitude de ses enfants. Pourquoi tous les Soussiens ne dédieraient-ils pas un dimanche à une opération propreté comme nous le faisions aux premières lueurs de la Révolution lorsque les habitants de chaque quartier assuraient leur propre sécurité ?

Votre équipe préférée après l’ESS ?

L’équipe nationale.

Enfin, si vous n’étiez pas dans le football, dans quel autre domaine auriez-vous exercé ?

Dans le sport. La preuve, je suis Prof d’Education physique et sportive. Pourtant, je ne peux pas ne pas me rappeler de ce que me disait notre dirigeant Ezeddine Douik qui voulait me taquiner en me lançant: «Mounir, que venez-vous faire dans le foot ? Vous auriez dû faire mannequin !» (sourire)…

Digest

Né le 24 octobre 1967 à Sousse

Première licence : 1977 ESS Ecoles

Premier match seniors : 1986-87 ESS-USM (a inscrit un but)

Dernier match avec l’ESS : 1999 amical contre Fribourg

A joué avec SV Waldhoff Mannheim (Allemagne) de 1999 à 2003.

Carrière internationale : 1996-2002 (plus de 50 matches, 3 buts)

Palmarès : 2 Championnats de Tunisie 1987 et 1997, Coupe de Tunisie 1996, Coupe d’Afrique des vainqueurs de coupe 1997, Coupe de la CAF 1995, supercoupe d’Afrique 1998.

Finaliste de la CAN 1996. A participé à 4 CAN (1994, 1996, 2000 et 2002), et à la Coupe du monde 1998 en France.

A exercé en tant qu’entraîneur adjoint de l’ESS, et dirigeant à l’ESS.

Professeur d’Education physique et sportive

Marié et père de trois filles.

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