« La conscience n’est jamais assurée de surmonter l’ambiguïté et l’incertitude », disait le célèbre philosophe, et sociologue français, Edgar Morin (penseur de la complexité – Ndlr) dans son ouvrage « Le paradigme perdu ».
C’est le cas de la position française vis-à-vis du conflit libyen comme en témoigne la mobilisation de quelques milliers de gilets jaunes, le 19 avril dernier, sur la place des Martyrs de Tripoli pour manifester contre l’offensive menée depuis le 4 avril par l’homme fort de l’Est libyen.
Les manifestants vêtus du fameux gilet fluorescent n’y vont pas par quatre chemins. Certes, ils dénoncent l’offensive du maréchal Khalifa Haftar contre la capitale libyenne, mais aussi le rôle de la la France, qu’ils accusent de le soutenir.
Idem pour le Gouvernement d’union nationale (GNA) qui par l’intermédiaire de son ministre de l’Intérieur, Fathi Bach Agha, a publiquement accusé, le 18 avril, Paris de soutenir «le criminel Haftar» et pointé du doigt son présumé double jeu au pays d’Omar Mokhtar.
« Tout lien entre le ministère libyen et la partie française, dans le cadre des accords sécuritaires bilatéraux, est suspendu, à cause de la position du gouvernement français soutenant le criminel Haftar », lit-on dans le communiqué du ministère de l’Intérieur du GNA.
Et la réponse de la diplomatie française ne s’est pas fait attendre en ayant qualifié dans la foulée ces accusations d’ « infondées », assurant qu’elle soutenait «le gouvernement légitime du Premier ministre Fayez al-Sarraj et la médiation de l’ONU pour une solution politique inclusive en Libye».
D’ailleurs, le 19 avril, dans un tweet rédigé en arabe, l’ambassade de France en Libye a rappelé que Paris «a annoncé son opposition à l’attaque actuelle et appelle de nouveau à un cessez-le-feu rapide» ainsi qu’à un «retour sans délai à la table des négociations».
Des propos confirmés, avant-hier soir, par le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian dans un entretien accordé au Figaro tout en se défendant de prendre parti pour le camp de l’auto-proclamée « Armée nationale libyenne » (ANL).
«C’est vrai que nous estimons qu’il (Haftar) fait partie de la solution», fait savoir le chef de la diplomatie française dans cette interview : «Haftar a lutté contre le terrorisme à Benghazi et dans le sud de la Libye et cela était dans notre intérêt, celui des pays du Sahel, celui des voisins de la Libye».
Dans son argumentaire, Le Drian a par ailleurs souligné l’importance de « lutter contre le terrorisme » qui pour la France demeure « l’objectif prioritaire dans la région » afin d’ «éviter la contagion » aux pays du voisinage (la Tunisie, l’Algérie et l’Égypte-Ndlr) , « des pays essentiels pour notre propre stabilité », ajoute-t-il.
Nonobstant, l’Élysée et le Quai d’Orsay ne s’attendaient pas à ce qu’Haftar lance une offensive sur Tripoli, affirme-t-il. «Dans tous les entretiens que j’ai eus avec lui, je lui ai toujours rappelé, quand il était impatient, la nécessité d’une solution politique».
Pour ce qui est de la charge accusatrice du ministre de l’Intérieur du Gouvernement d’union nationale (GNA), Fathi Bach Agha, Le Drian n’a pas hésité à pointer du doigt les liens du « Premier Flic » de la Tripolitaine avec Ankara.
«La France n’a jamais cessé de soutenir le gouvernement de Sarraj», a rappelé le chef de la diplomatie française. «Je remarque que Fathi Bach Agha, qui attaque régulièrement la France et dénonce son ingérence supposée dans la crise, n’hésite pas à passer du temps en Turquie. Alors, je ne sais pas où sont les interférences», a-t-il déclaré dans cet entretien publié sur les colonnes du quotidien français.
«L’absence de perspective politique a entraîné l’immobilisme des uns (Sarraj) et l’imprudence des autres (Haftar). Sans élections, aucun acteur libyen ne peut prétendre être totalement légitime», a renchéri Jean-Yves Le Drian. «Aujourd’hui, personne ne peut prétendre détenir un mandat des Libyens, c’est une des raisons majeures de la crise actuelle », a-t-il conclu.
Manifestement, devant un tel plaidoyer diplomatique soufflant le chaud et le froid, à l’image d’un funambule jonglant sur la corde raide, le ministre français des Affaires étrangères s’est illustré encore une fois par sa maîtrise de l’art de l’ambiguïté. Et comme l’a si bien dit Saint-John Perse dans son discours inaugural prononcé au Congrès International de Florence pour le VIle centenaire de la naissance de Dante Alighieri (auteur de la « Divine Comédie » – Ndlr), le 20 avril 1965:
« La vérité du drame est dans ce pur espace qui règne entre la stance heureuse et l’abîme qu’elle côtoie : cet inapaisement total, ou cette ambiguïté suprême. ».

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