Nous avons rendez-vous avec un visage inconnu sur la scène publique. C’est son domaine de compétence qui l’a imposé. Oussama Béjaoui est un pur produit de l’école publique. Après des études supérieures en lettres et civilisation françaises à la faculté de la Manouba, un diplôme de recherche approfondie sur l’œuvre d’Albert Memmi « La statue de sel », Oussama Bejaoui intègre l’enseignement secondaire dans un village du nord-ouest, Kesra, surplombant les plaines verdoyantes de Siliana où il avait passé  deux ans. Le temps de découvrir la réalité difficile de l’enseignement dans les régions. Après 15 ans de bons et loyaux services, il ressent l’envie de changer de cap, passe un concours d’entrée au cycle de formation professionnelle et fait partie de la première promotion des inspecteurs pédagogiques. Ayant suivi avec succès une formation poussée de deux ans. Il passe par les différents grades pour devenir aujourd’hui inspecteur général de l’enseignement secondaire. Inspecteur, donc, formateur des professeurs de français, chercheur en sciences de l’éducation, auteur de modules de formation professionnelle, membre de plusieurs commissions. Il a été témoin et acteur des aventures qui ont jalonné le monde de l’éducation et de l’enseignement en Tunisie à la fois en tant qu’enseignant et inspecteur pédagogique. Aujourd’hui, il est l’invité du journal La Presse pour nous livrer sa lecture des conditions dans lesquelles se déroule cette rentrée scolaire atypique et pour répondre à nombre de questions qui agitent le monde de l’éducation ces dernières années.

C’est une rentrée scolaire difficile à laquelle nous assistons cette année, même pour les pays avancés et dotés de moyens conséquents. En cause, la situation épidémiologique. Malgré cela, pensez-vous que le protocole sanitaire adopté par la Tunisie pour encadrer cette rentrée soit le bon ?

C’est une rentrée qui restera dans les annales de l’école tunisienne. Jamais une rentrée scolaire n’a été aussi mouvementée, controversée comme celle que nous vivons actuellement. Le protocole sanitaire est nécessaire certes, mais pas suffisant. Il faut une approche systémique qui englobe aussi bien le sanitaire, le pédagogique, l’administratif que le social pour espérer faire face à cette pandémie. L’enjeu est de taille. Cela étant, à quelque chose malheur est bon. Aussi paradoxale que cela puisse paraître, les tragédies ont été aussi source de progrès pour l’humanité, l’histoire est là pour en témoigner. Le Covid-19 a permis d’apporter des solutions, ne serait-ce que momentanément, au délicat problème du temps scolaire que les élèves traînent depuis des années comme un boulet au pied. Ces derniers passent beaucoup de temps dans les établissements, en moyenne entre 6 et 7 heures par jour. Dans certains niveaux, les élèves ont  35 heures de cours par semaine, sans compter les cours particuliers, les heures creuses. Toutes les tentatives pour réformer cet emploi du temps surchargé ont lamentablement échoué pour plusieurs raisons, dont notamment le conservatisme et l’absence de courage politique. Ajoutons à cela la question épineuse qui sape le moral de beaucoup d’enseignants : les classes elles aussi sont surchargées. Désormais, le temps scolaire est allégé et les classes le sont aussi. Du  moment qu’on a réduit de moitié le nombre d’élèves présents dans une salle d’études. Ce qui en soi est un rêve caressé par des générations successives d’enseignants. Morale de l’histoire, parce qu’il y a toujours une morale à retenir, c’est d’aller vers le changement, de le provoquer si nécessaire au lieu de le subir.

Le délabrement de l’école publique inquiète et révolte l’ensemble de la collectivité, non pas uniquement les parents d’élèves. Si les directeurs  dénoncent le manque de budget, on ne peut s’empêcher de pointer également leur manque d’inventivité. A tire comparatif, certains s’en sortent, en faisant appel aux dons, en impliquant les parents. C’est une situation provisoire. Mais dans un Etat en faillite, chacun doit savoir se débrouiller en attendant. Qu’en pensez-vous ?

Beaucoup de nos établissements scolaires sont dans un piteux état, cela personne ne peut le nier. N’oublions pas aussi que certains ont été entièrement construits à l’aube de l’indépendance, grâce aux efforts et aux sacrifices consentis par la population locale, soucieuse de la scolarité de leurs enfants. Certains établissements sont restés en l’état. Le Ministère déploie des efforts louables pour construire de nouveaux locaux. Cela dit, nous avons un problème au niveau de l’entretien qui coûte parfois plus cher que la construction. Force est de rappeler que 93 %  du budget du ministère de l’Education est englouti par les salaires. Il ne reste pas grand-chose pour la construction ou l’entretien. Les dons pourraient constituer une solution mais avec des garde-fous. C’est donc à l’Etat qu’incombe la responsabilité d’investir dans la mise à niveau des établissements scolaires d’autant plus que la concurrence avec le privé sur ce plan est rude.

Les réformes de l’enseignement reviennent chaque année comme une litanie. Commençons par celle qui porte sur la formation de l’enseignant. Il semble qu’enseigner en Tunisie ne soit plus synonyme de cette faculté de maitriser le savoir pour pouvoir l’inculquer. Qu’en pensez-vous ?

Vous savez, l’enseignement est un métier qui s’apprend, mais c’est aussi une question de vocation. Aujourd’hui, l’enseignement n’attire pas les bons étudiants qui préfèrent aller voir ailleurs. Résultat, un nivellement par le bas s’opère dont tout le monde est responsable. En outre, certains choix aussi sont contestables ; la réforme LMD n’a pas donné le résultat escompté. Le ministère de tutelle peine à trouver la bonne formule pour le recrutement d’enseignants compétents.  Il faut dire aussi  que  depuis la révolution, le social a pris le dessus sur le pédagogique et le scientifique. Aujourd’hui, la promotion professionnelle n’est pas liée à la formation continue, ce qui n’incite guère les enseignants à s’y investir. Il faut également accorder à la question pédagogique l’importance qu’elle mérite. Ce que je déplore personnellement, c’est que depuis le 14 janvier 2011, le scientifique et le pédagogique ont été sacrifiés sur l’autel du social.

Les méthodes d’enseignement ont-elles évolué ou pas? Depuis quelques années on ne peut ignorer la chute vertigineuse de la Tunisie dans tous les classements. Parmi les plus connus, Pisa. La Tunisie a refusé de participer à l’édition de 2019. Un évitement qui en dit long, n’est-ce-pas ?

Nos programmes scolaires ont dépassé la durée de vie qui leur était initialement préconisée. Ils sont dépassés par les événements ; les mutations géostratégiques, scientifiques, culturelles, sociales que connaît le monde. Ils ne sont plus dans l’air du temps. Il est urgent de procéder à une refonte de ces programmes, en tenant compte des avancées scientifiques et technologiques et du progrès enregistré notamment dans les sciences cognitives, l’intelligence artificielle. En intégrant également des notions telles que les compétences de vie, les éducations (au développement durable, à la santé, aux médias et à l’information). Le tout dans une logique de décloisonnement et d’intégration. Les méthodes pédagogiques sont aussi à revoir, à reconsidérer. On ne peut plus continuer à enseigner de la même manière  qu’il y a 40 ou 50 ans. Dans la nouvelle Constitution, on prône au niveau du profil de l’élève à la sortie de l’école que ce dernier soit un citoyen autonome et responsable. La question qui se pose dès lors est la suivante : comment l’école pourrait-elle former l’élève à devenir citoyen, si elle le prive tout le temps de parole ? Si le professeur d’éducation civique enseigne à une classe surchargée une heure par semaine seulement et qu’il y a un programme à exécuter, une évaluation à faire et une note à attribuer ? Comment l’école pourrait-elle préparer les élèves à devenir citoyens, si ces derniers continuent jusqu’à aujourd’hui à s’asseoir en rang d’oignons ?

Passons à l’enseignement des langues, il y a une réelle difficulté à enseigner le français, avec les règles de base de la grammaire, de l’orthographe, l’élocution, etc, le manque de base solide dont souffrent les enseignants est retransmis aux élèves. Comment y remédier ?

Nous avons un vrai problème au niveau de l’enseignement des langues en général et du français en particulier. Mais il ne faut pas accabler les enseignants pour autant, ils font de leur mieux. Le problème est complexe, il s’articule au niveau des contenus enseignés qui ne sont plus attrayants pour les élèves ni pour les enseignants d’ailleurs. Nous avons également un problème au niveau des méthodes d’enseignement qui prônent le transmissif à outrance au détriment de l’actif et de l’interactif. Les élèves ne maîtrisent pas l’oral et/ou l’écrit parce qu’ils parlent peu, écrivent peu ou pas en classe. Il y a aussi un problème de représentation liée au concept de l’autorité. L’enseignant fait cours, il est là pour dispenser le savoir et l’élève est là pour écouter, pour apprendre la parole à laquelle l’enseignant tient beaucoup. C’est aussi un attribut de l’autorité. Certains cours sont de véritables monologues ou soliloques (discours d’une personne qui se parle à elle-même ou qui pense tout haut, ndlr). Il suffit de regarder les débats sur nos plateaux télé ou dans l’enceinte du Parlement, c’est la même chose. Or, on n’apprend pas une langue en écoutant les autres la parler, de la même façon qu’on n’apprend pas le football en restant scotché devant sa télé à regarder Messi ou Ronaldo jouer. Par ailleurs, il y a un problème au niveau du statut du français en Tunisie. Je parle bien entendu du statut formel tel qu’il est préconisé par l’institution. Aujourd’hui, le français est-il une langue seconde ou étrangère ? Une matière enseignée ou une langue d’enseignement ? A l’école primaire et au collège, les matières scientifiques sont enseignées en arabe. Au lycée, elles sont enseignées en français. Comme vous le constatez, l’institution n’arrive pas à trancher et à se montrer cohérente et conséquente dans ses choix.

Depuis une trentaine d’années, les employeurs ne cessent de dénoncer la baisse continue du niveau scolaire de leurs nouvelles recrues. Ils critiquent leur incapacité d’écrire correctement que ce soit en arabe ou en français. Pire, ils relèvent une déficience structurelle à tous les niveaux ; esprit non structuré, manque d’organisation, de méthode, etc.

Beaucoup d’employeurs pointent ces difficultés, effectivement. Le problème vient de notre système éducatif qui est resté dans l’âme livresque, « scolastique (enseignement philosophique qui fut donné en Europe du Xe  au XVIe siècles qui consistait à relire les dogmes chrétiens et la révélation à la philosophie traditionnelle dans un formalisme complet sur le plan du discours, par extension académisme formaliste, pédant ndlr ». Ce même système encourage le « parcœurisme » (apprendre par cœur, ndlr) et sollicite les facultés cognitives de bas niveau telle la mémoire. Oui, il faut le dire, le décalage est manifeste entre le diplôme acquis et la compétence réelle. Persiste le problème des technologies de l’information et de la communication instantanée qui n’incitent guère à l’écriture et  son corollaire la lecture.

Dans l’histoire de l’enseignement public, on pointe du doigt l’interventionnisme de feu Ben Ali. Les élèves étaient devenus des statistiques «faussées» à déployer devant les responsables des organismes internationaux. Certains enseignants universitaires et du secondaire ont révélé avoir cédé à cette « consigne venue d’en haut » selon laquelle les apprenants étaient admis dans les classes supérieures avec des moyennes qui peuvent chuter jusqu’à 8 et même 7. Le rachat tournait à plein régime et même la fraude s’est généralisée. On a laissé faire, paraît-il. Est-ce vrai ?

A l’opposé de feu Bourguiba, Ben Ali n’avait pas de projet éducatif. C’est une évidence historique. Tout ce que Ben Ali a fait, c’est instrumentaliser l’enseignement pour lustrer son régime. Pour ce faire, il a gonflé à dessein les taux de réussite, d’où les fameux 25 % qui ont dopé les moyennes des bacheliers. Finalement, le parallèle est évident entre le dopage des notes et le bourrage des urnes. Il n’y avait pas beaucoup de différence entre les taux de réussite scolaires enregistrés et les scores obtenus à l’élection présidentielle, tout au long des 23 ans de son règne. Ce manège a fini par provoquer un effet de boomerang. L’augmentation exponentielle du nombre de diplômés du supérieur que l’économie tunisienne n’arrivait plus à gérer. Le flux de ces jeunes diplômés, sans l’être vraiment, est devenu incontrôlable et, ironie du sort, a accéléré la chute du régime.

Les méthodes d’enseignement dans l’école tunisienne, tous niveaux confondus, semblent être calquées sur celle des écoles coraniques  qui s’appuie essentiellement sur la mémorisation. Comment développer l’esprit critique des apprenants, leur apprendre à argumenter, à débattre avec des méthodes pédagogiques aussi archaïques ?

Les programmes officiels qui sont aujourd’hui en vigueur et les méthodes d’enseignement qui vont avec ne sont pas de nature à développer l’esprit critique des apprenants. Le problème est avant tout d’ordre politique. Le régime politique qui était en place avant le 14 janvier 2011 n’ambitionnait guère de développer l’esprit critique, l’initiative et la capacité d’argumenter des élèves. Au contraire, toute velléité d’émancipation ou de contestation de l’ordre établi était vigoureusement réprimée et son auteur est vite rappelé à l’ordre. Tout était contrôlé, verrouillé, et gare à celui ou celle qui ne se conforme pas aux recommandations officielles. Aujourd’hui, dix ans après, rien n’a changé au niveau des contenus et des méthodes d’enseignement. Il y a là comme une volonté politique tacite qui cherche à maintenir le statu quo et les mêmes équilibres.

La philosophie est une matière en mesure de développer cet esprit critique. Elle est enseignée les deux dernières années au terme du  cycle secondaire. Est-ce suffisant ?

A en juger par le nombre de jeunes embrigadés, enrôlés par les mouvements terroristes, la réponse est claire et ne souffre aucune hésitation, bien sûr que non. D’ailleurs, le président de la République vient de le rappeler dans son dernier discours, à l’occasion de la journée du savoir, il faut maintenant trouver les modalités didactiques et pédagogiques pour l’enseigner dans les petites classes. L’objectif n’est pas de faire des élèves, des penseurs critiques et créatifs, mais de les rendre plus empathiques et de développer leurs capacités à communiquer et à écouter. Ce qui est important, à mon sens, à ce niveau, c’est de leur apprendre non seulement à penser par eux-mêmes mais avec les autres. Toutes les vertus citoyennes sont de la première importance dans une démocratie naissante. Il faut donc commencer par le commencement, c’est-à-dire les enseigner aux jeunes Tunisiens.

La maîtrise de la lecture est considérée comme essentielle dans la formation de l’élève, comme vous l’avez indiqué plus haut. Elle est cependant négligée au niveau du contenu des programmes. Qu’en pensez-vous ?

La lecture est réduite à la portion appropriée à nos programmes et nos pratiques de classe. Elle est aussi concurrencée par l’audiovisuel. Il faudrait passer la vitesse supérieure et travailler à se servir des nouvelles technologies pour motiver les élèves. Il faudra penser à mettre en place des activités d’animation autour du livre en intégrant tous les élèves, indépendamment de leurs niveaux et de leurs difficultés. Cependant, il faut relativiser et ne pas se faire d’illusions. L’école ne détient pas la solution miracle. Le problème de la lecture est un problème de société. Il faut valoriser le livre et démystifier cette pratique de la lecture. Les émissions culturelles en Tunisie sont rébarbatives et nos écrivains quand ils passent à la télé sont sérieux, guindés, parlent de façon savante qui donne à penser que la lecture est l’apanage d’une élite. Regardez l’émission « La grande librairie » sur France 5; de grands écrivains se réunissent pour parler de leurs livres de façon décontractée, comme s’ils étaient assis dans un bistrot. Chez nous, c’est le contraire, je pense par exemple à l’émission culturelle sur la Nationale 1 « Boulevard de la culture ». Autant le dire clairement, on ne sait plus qui est l’écrivain et qui est l’animateur, tellement ce dernier gesticule et fait tout pour faire passer le message ou le savoir qu’il connaît autant que son invité et qu’il tient à étaler. Il pose une question plus longue que la réponse de son invité qui peine parfois à placer deux phrases tellement il est coupé. Cela est vrai d’ailleurs sur tous les plateaux. On oublie qu’il y a des jeunes qui sont susceptibles de regarder cette émission culturelle et qui face à cette attitude artificielle décrochent avant même que l’animateur ne finisse de formuler sa longue question. Je ferme la parenthèse.

Les matières scientifiques souffrent des mêmes défaillances, s’y ajoute le manque de moyens pour les approches pratiques…

Tout à fait, les matières scientifiques ne sont pas en reste. Nous avons un problème de moyens, notamment pour les sciences naturelles et physiques, qui s’est accentué après la révolution. Certains produits sensibles nécessaires pour faire des expériences sont interdits pour des raisons sécuritaires. Nous souffrons également d’une déficience sérieuse dans l’enseignement des mathématiques. Je connais beaucoup de lycées qui n’arrivent plus à réunir  les élèves d’une seule classe 4e section maths. C’est inquiétant !

Connaissez-vous les dernières statistiques du décrochage scolaire ? La courbe s’est accélérée ces dernières années…

Le décrochage scolaire est un véritable fléau qui menace la paix sociale. En moyenne, 100 mille élèves quittent chaque année les bancs de l’école sans diplôme ni qualification. Le ministère est bien conscient de ce problème. Mais là, les projets évoqués tels que l’école de la deuxième chance ne dépassent pas l’effet d’annonce tellement les moyens sont dérisoires et la volonté politique est quasi absente. A mon avis, il faut réconcilier l’élève avec l’école et faire en sorte que celle-ci ne soit pas un lieu de transmission du  savoir où s’exerce une course effrénée pour le diplôme, mais également un espace de socialisation et une expérience fondatrice du vivre-ensemble. Sur le plan pédagogique, notre système éducatif reste focalisé uniquement sur deux formes d’intelligence, à savoir logico-mathématique (caractéristiques des personnes qui aiment résoudre des problèmes mathématiques ou scientifiques. En se posant des questions sur le « pourquoi » des choses. En utilisant la logique, l’analyse et le raisonnement). Et l’intelligence verbale. Toutes les autres formes d’intelligence (visuo-spatiale, kinesthésique, intra-personnelle, interpersonnelle, musicale, naturaliste) sont négligées. Beaucoup d’élèves sont victimes de cette vision réductrice. Par ailleurs, les élèves en difficulté et ceux qui souffrent de troubles spécifiques d’apprentissage ont aussi le droit de suivre une scolarité normale. Notre système éducatif est resté fortement cloisonné pour ne pas dire discriminatoire. Il y a un véritable fossé entre l’école primaire et le collège et entre le collège et le lycée. Ce n’est pas par hasard que les taux de décrochage les plus élevés sont enregistrés au niveau de la 7e année de base et la première année secondaire.

La formation professionnelle est une préparation à la vie pratique. Pour une croissance en berne et avec la crise du chômage, les débouchés pour les jeunes semblent se réduire. Cette formation est-elle encore une option viable ?

La formation professionnelle est  toujours viable. Nous avons un réel besoin de main d’œuvre qualifiée. En dépit de la crise, le marché du travail est demandeur. J’ai des amis entrepreneurs qui se plaignent chaque fois que je les croise du manque, voire de l’absence, de jeunes diplômés en formation professionnelle. En outre, ces jeunes boudent ce type de formation et nous n’avons rien fait pour remédier à cette désaffection. Nous n’avons pas de politique éducative qui mise sur ce secteur névralgique et stratégique. Aucune réforme scolaire n’a de chance d’aboutir, si elle n’accorde pas à la formation professionnelle l’importance qu’elle mérite. Une réforme a été initiée par Hatem Ben Salem en 2002 dans le cadre du projet de l’école de demain. Celle-ci portait entre autres sur l’orientation scolaire. Elle aurait pu résoudre une partie des problèmes, et a démarré avec l’instauration des collèges techniques.

On a lancé une campagne de sensibilisation pour encourager les bons élèves à s’orienter vers les collèges techniques. Il était question à ce moment d’instaurer la filière bac professionnel pour ceux qui désirent poursuivre leurs études au-delà du brevet, et même pour ceux qui décrocheront le bac professionnel, ils pourraient, pour les meilleurs, continuer soit dans des ISET (Institut supérieur des études technologiques, ndlr) ou suivre des cycles d’ingénieurs. Le projet était ambitieux, malheureusement, au bout de deux ans, il a tourné court avec la débâcle du méga projet baptisé Sama-Dubaï qui projetait d’embaucher à tour de bras ces jeunes formés.

Sur un autre registre, des grèves ont été décrétées par des étudiants dans certains campus pour lever les sanctions disciplinaires à l’égard de leurs camarades fraudeurs. Ils ont même réussi à empêcher la tenue de certaines sessions d’examens. Cet état de fait est à mettre sur le compte de l’érosion de l’autorité de tout le monde, mais également de l’entrisme des syndicats qui ont participé à instaurer le laxisme partout aussi bien dans les administrations que les universités pour ne pas perdre leur audience. Comment en est-on arrivé là !

Je vois où vous voulez en venir. Aucun syndicat ne peut et ne doit cautionner ce qui s’est passé dans cet établissement de l’enseignement supérieur. Ce qui s’est passé est tout simplement scandaleux et inadmissible et porte atteinte au principe même de l’égalité des chances. Mais cela traduit aussi l’affaiblissement du rôle et de l’autorité de l’Etat dont certains individus malintentionnés essayent de profiter. Il ne faut pas brader nos diplômes en cautionnant le laxisme, le populisme et le misérabilisme ! Il y va de la responsabilité de tout le monde; classe politique, syndicats, médias, enseignants, administrations, société civile.

L’égalité d’accès à l’enseignement est le socle d’une éducation démocratique. Or, l’écart ne cesse de se creuser entre régions d’une part, et entre enseignement public et privé, d’autre part. Les familles tunisiennes fuient de plus en plus l’école publique, notamment à cause des grèves et des absences prolongées et récurrentes des enseignants et préfèrent placer leur progéniture  dans les établissements (écoles et universités) privées, souvent en se saignant à blanc. Peut-on espérer redorer le blason de l’école publique avec le concours de toutes les parties prenantes ?

Vous pointez là un problème de taille, à savoir l’égalité des chances. Oui, il y a des disparités entre les régions. Il suffit de consulter chaque année le classement des régions à l’issue des résultats du bac. Ils sont pratiquement les mêmes. Une autre disparité s’exerce de façon sournoise dans les gouvernorats, entre le centre et l’intérieur du pays. Cela a toujours été ainsi. Mais le phénomène qui a pris ces dernières années une ampleur inquiétante, c’est le développement du privé au détriment du secteur public. Nous avons maintenant en Tunisie une éducation à deux vitesses ; une pour les nantis et une autre pour les pauvres. Avec la prolifération des universités étrangères en Tunisie, l’éducation est devenue un business mondialisé qui creuse les disparités sociales et menace à long terme la paix sociale. Qu’il est loin le temps de la gratuité de l’éducation et de l’école pour tous ! L’un des secrets des performances de la Finlande lors des évaluations internationales, comme le classement Pisa que vous avez évoqué, c’est la gratuité. En Finlande, la gratuité ne vaut pas seulement pour l’enseignement, mais jusqu’à 16 ans, toutes les fournitures sont prises en charge par la collectivité, ainsi que le soutien scolaire, la cantine, les dépenses de santé et le  transport des élèves. Enfin, la privatisation a déjà commencé avec Ben Ali et notamment avec M. Bouabdelli. Après le 14 janvier, le phénomène a pris des proportions alarmantes.

L’école obligatoire à partir, 3 ans au lieu de 6 ans en France.  C’est ce que le président Macron  vient d’annoncer. Pourquoi 3 ans plutôt que 6 ans ? Parce qu’en moyenne, les enfants de 4 ans issus d’un milieu défavorisé auront entendu à cet âge environ 30 millions de mots  de moins qu’un enfant né dans un milieu favorisé.  Pallier les inégalités dès le plus jeune âge est l’objectif de cette réforme majeure. De plus, « un  enfant malheureux et illettré coûte cher à la société, il faut l’assister toute sa vie ». Les Norvégiens ont adopté cette politique la considérant même comme une bonne affaire. Autrement dit, moins coûteuse aux contribuables. Est-il possible de nous aligner sur ces pays connus pour leur système éducatif performant ?  

Il ne fait pas de doute que «l’éducation est l’arme la plus puissante que l’on puisse utiliser pour changer le monde », comme l’affirmait Nelson Mandela. D’où la recherche incessante des meilleurs moyens et modalités pour provoquer ce changement. Les études ont montré que les élèves qui intègrent l’école n’ont pas les mêmes chances, du moment qu’ils sont issus de milieu socioculturel hétérogène. Sans verser dans le déterminisme, pour autant, le milieu joue un rôle important dans la scolarité des élèves. Les responsables politiques sont conscients de cette donnée d’autant plus que la France a toujours été une terre d’accueil. L’intégration des Français issus de l’immigration passe forcément par l’école. Je pense que cette décision est motivée par la volonté politique de réduire les disparités entre les classes sociales mais aussi entre les différentes communautés qui forment le tissu social français. Maintenant, quant à la question de l’alignement, je pense qu’il ne suffit pas d’être ambitieux, il faut avoir aussi les moyens de son ambition. Nous n’avons pas les ressources financières ni humaines pour entreprendre aujourd’hui une telle réforme.

La Tunisie était classée parmi les premiers pays de la région par son système éducatif public, au temps de la fondation de la Nation tunisienne, à l’issue de l’Indépendance. Elle est désormais à la traine. Comment s’en sortir ?

Le pays est à la traîne à tous les niveaux. Pour parler de l’enseignement, je pense qu’il est temps maintenant de créer le Conseil national de l’éducation. Nous sommes désormais dans un régime semi-parlementaire marqué par l’instabilité politique. Certains ministres débarquent — partitocratie oblige — au ministère de l’Education sans vision ni programme. Des ministres plus gestionnaires que visionnaires. Ils sont happés par le quotidien et absorbés par la gestion des affaires courantes. D’autres s’engagent dans des luttes fratricides avec les syndicats du Ministère qui en compte neuf. C’est énorme !

D’autres encore ne peuvent mettre en place de sérieuses réformes puisqu’ils sont éjectés au bout de quelques mois. Pour remédier à cette situation, il est temps d’œuvrer pour l’instauration du Conseil national de l’éducation ; une instance indépendante qui regroupe des experts du monde de l’éducation. Notre pays en compte beaucoup. Le Conseil devra s’atteler à tracer les grandes orientations de notre système éducatif, en définir les choix et mener des études scientifiques, présenter des propositions et des plans d’action qui seront mis à la disposition du ministère de l’Education.

Le Conseil assure la continuité de la politique éducative et veille à son harmonisation, loin des humeurs des uns et des autres, loin des calculs partisans et au-delà du bouillonnement syndical.

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