Démunis face aux spéculateurs, aux intermédiaires, ainsi qu’aux puissants circuits de distribution et, enfin, aux banques, les petits agriculteurs se sont endettés jusqu’au cou.

Hier, à la Chambre haute, l’ancien Sénat, la plénière dédiée aux questions au gouvernement s’est tenue dans une ambiance plus ou moins calme. L’immense hémicycle permet une meilleure distanciation physique, vivement recommandée par le Conseil scientifique. L’air y circulait aisément et la tension, du moins au cours de la matinée, était, fait rare, à son plus bas niveau.

Huit ministres, rien de moins, ont dû se soumettre au périlleux exercice des questions-réponses. Les ministres de l’Agriculture, du Commerce, du Tourisme ainsi que le ministre de l’Economie et des Finances étaient présents pour passer le grand oral. Pour certains, c’était le baptême de feu, d’autres plus aguerris semblaient à l’aise. Quatre autres ministres devaient défiler l’après-midi. 

Organisée par le bureau de l’ARP, la deuxième séance d’audition des membres du gouvernement, depuis l’investiture de Hichem Méchichi, s’articule autour de thèmes spécifiques; la crise de commercialisation des produits agricoles, les maladies qui menacent le cheptel, la crise des engrais, les circuits de distribution. Pour tout dire, les principaux problèmes liés au secteur agricole étaient dans le viseur  des élus.

Présidée par Samira Chaouachi d’une main de fer, après une brève apparition du président Rached Ghannouchi, la séance publique n’a pas dérapé, évoluant dans une relative sérénité, mises à part quelques interpellations musclées visant la ministre de l’Agriculture et lui reprochant de ne pas donner suite aux appels téléphoniques.

Le ministère de l’Agriculture n’est pas un comptoir autonome

Question : si les ministres s’amusent à répondre à 217 élus, quand travailleront-ils ? Sans oublier qu’ils ne sont pas seuls à même de prendre des décisions importantes, sans revenir à leur chef hiérarchique, en l’occurrence Hichem Méchichi. Le ministère de l’Agriculture, ni aucun autre département d’ailleurs, n’est censé être un comptoir autonome. Il relève d’une institution autrement désignée le gouvernement !

A ce titre, 80% des questions étaient adressées directement à Mme Akissa Bahri. Elles portaient sur la situation des agriculteurs accablés de dettes et confrontés d’année en année à une précarité croissante, notamment en raison des prix en baisse de leurs productions. Démunis face aux spéculateurs, aux intermédiaires, ainsi qu’aux puissants circuits de distribution, et, enfin, aux banques, les petits agriculteurs se sont endettés jusqu’aux cous. Broyés par des mastodontes qui négocient au rabais et imposent leurs prix, ils se sentent abandonnés  à leur triste sort par l’Etat.

Ce qui n’arrange rien, un nombre grandissant de vaches ont attrapé la maladie de la langue bleue qui est en train de se répandre dans les zones d’élevage. En rupture de stock, les éleveurs n’ont pu se procurer le vaccin nécessaire pour protéger leur cheptel ovin et bovin. Le vaccin en question, selon les parlementaires, n’a pas été acquis par l’Etat, en raison de son prix élevé. Résultat, de petits éleveurs ont perdu leurs vaches ces dernières semaines. Une catastrophe, une faillite programmée. Les représentants du peuple pointant une mauvaise appréciation et anticipation de l’Etat.

De nombreux élus ont revendiqué l’indemnisation des petits agriculteurs qui n’arrivent ni à payer leurs crédits, ni à commercialiser les productions de pommes, et notamment de dattes et de grenades, en surplus cette saison. La crise des engrais agricoles et fertilisants est une autre question récurrente soulevée lors du débat parlementaire. Chaque élu défendant sa circonscription; Le Kef, Jendouba, Béjà, Gafsa. Les mêmes doléances revenaient à l’instar de celle portant sur la gestion des ressources hydriques pour l’irrigation.

Plusieurs représentants du peuple ont reproché à l’Etat cette « manie inconséquente » de renflouer les caisses des hôteliers, «pour les aider soi-disant à affronter la crise provoquée par le Covid-19», au lieu d’investir dans un secteur d’avenir et souverain, l’agriculture.

Si la plupart des questions revenaient sur les mêmes points, le député Adnen Hajji s’est illustré, lui, par une sortie, en tapant du point sur son pupitre, manifestant sa colère et son refus de laisser quiconque, «ignorant le sujet», évoquer les problèmes «du bassin minier de Gafsa et du Kamour». En réponse, on lui rappelle cet acquis de la révolution ; personne n’a le monopole de la réflexion ni du débat autour d’un fait d’ordre public, qui plus est concerne l’ensemble de la communauté nationale et l’Etat, et, pour tout dire, les pénalisent durement en ces temps difficiles.

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