C’est avec une émotion incessante, tantôt douloureuse, tantôt jouissive, souvent forte, qu’on traverse, non sans interrogations anxieuses,  cette espèce de dédale psychologique complexe et plutôt sombre dans lequel nous introduit la jeune romancière tunisienne bilingue, Wafa Ghorbel, en nous donnant à lire son roman en langue arabe publié en 2019 aux éditions de « La Maison Tunisienne du Livre »,  «El yassamin el asswed».

Il s’agit d’un roman  poignant où l’image tacite d’une cassure brutale dans le corps et dans l’âme de la narratrice flotte dans les plis et replis de la narration assombrie par le monstre qu’elle prend en chasse, mais illuminée, en même temps,  par la beauté d’une expression verbale vive et pénétrante, majoritairement construite sur une syntaxe courte et incisive, ponctuée de suspensions et de non-dits et qui sollicite en permanence le lecteur pour qu’il complète par son imagination ce que cette expression « à trous », privilégiant l’allusion et le non-dit,  enfouit dans le silence.

Ce silence lourd et inquiétant que l’exorcisme pénible, thérapeutique, pratiqué par le personnage-narrateur sur lui-même, fait parler petit à petit jusqu’à révéler à la fin, après de longues années de souffrance muette, la source du mal rongeant cette femme de 26 ans qui s’est expatriée loin de son agresseur et qui décida une nuit, quand soudain elle retrouva le pouvoir libérateur de sa plume,  à lui écrire.

Lui écrire, en retenant toujours le cri qu’elle n’a jamais pu pousser, en essayant d’échapper au cauchemar qui la traumatisait, l’habitait, jusqu’à la perte de la parole dénonciatrice de l’innommable.

Lui écrire pour l’affronter, le mettre face à l’horreur de son geste monstrueux, criminel  par rapport à  son enfance qu’il a agressée, à son innocence qu’il a bafouée, à son être qu’il a déstabilisé, bref ; à toute sa vie qu’il a marquée par l’atrocité d’une douleur jaillissant, ensanglantée, entre les jambes d’une fillette innocente sans défense.  Lui écrire à la première personne du singulier, manier un insistant « je » énonciatif, dont on ne sait s’il est celui de l’auteure elle-même ou celui tout simplement d’une femme fictive, d’encre et de papier,  porteuse de la blessure saignante, cachée,  de centaines de femmes réelles qu’on agresse tous les jours, parce qu’il est partout des mâles que le désir, les complexes, le machisme, les fantasmes sauvages et la misère sexuelle transforment en des bêtes féroces, assassines. Lui écrire enfin pour nommer le mal, l’appeler par son nom, le ramener à la conscience afin de pouvoir l’extraire, comme une plaie ou une tumeur, de ses profondeurs nébuleuses et souffrantes où culpabilité et peurs enfantines sont encloses, conjurer le monstre en le métamorphosant en ces « armes miraculeuses » (Franz Fanon) qui sont les mots, puis se mettre à se reconstruire. Car nulle  reconstruction de l’identité fracturée de cette narratrice se cherchant dans les études, la musique, le chant, l’amour demeurant incomplet, frustré, parce que le corps blessé est coincé, n’est possible que par ces 3 longues lettres « vengeresses » constitutives de la structure narrative de ce roman et qui se déploient comme un rouleau compresseur, libérant le mépris amassé dans le cœur, la colère et la volonté de poursuivre le monstre, l’agresseur de l’enfance, dans ses derniers retranchements et le tuer, c’est-à-dire en fait lui infliger une mort symbolique, scripturale, dont seule ce type d’écriture thérapeutique est capable, ou, c’est du moins ce que le lecteur de ce « Jasmin noir » croit en regardant cette héroïne-narratrice narguer son bourreau, découvrir l’amour et l’amitié,  terminer avec brio ses études doctorales, aimer s’habiller, se faire belle et sortir, réussir ses concerts de musique, se marier, rentrer au pays natal avec l’homme de sa vie, un docteur comme elle, un artiste comme elle,  et espérer être bientôt décoincée pour enfin pouvoir faire l’amour normalement avec lui. Seulement la blessure du viol de l’enfance s’avère être un tatouage indélibile sur la mémoire marquée au fer rouge, et elle résiste, après toutes les illusions de libération et d’épanouissement, au pouvoir de ces 3 lettres qui cherchent désespérément à la faire disparaître d’une existence qui l’a déstabilisée, empoisonnée et vouée à l’échec amoureux.

Et voici la narratrice qui clôt le roman de Wafa Ghorbel en écrivant, désespérée, au bout du dernier fragment de sa lettre ultime, s’adressant à son violeur tenace qui la hante, bien que loin et absent : « Je voulais oublier, oublier avec violence. Je n’ai réussi qu’à ruminer le passé. La douleur camouflée est réapparue, elle est sortie de son sommeil, s’est multipliée infiniment. Elle est montée du fond de mon être et de mon corps gelés.

Des plantes noires et obscures n’ont cessé d’éclore à l’intérieur de moi-même… » (p. 208). Faillite de l’amour, échec de la vie conjugale et échec de l’entreprise scripturale pour exorciser le démon. Mais réussite heureuse de ce roman qu’on lit avec bonheur et dont l’auteure, Wafa Ghorbel, nous paraît pleine de promesses.

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