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Par Abdel Aziz HALI

« Je suppose qu’en fin de compte, nous, les journalistes, essayons – ou devrions essayer – d’être les premiers témoins impartiaux de l’histoire. Si nous avons une raison d’être, la moindre des choses doit être notre capacité à rendre compte de l’histoire telle qu’elle se déroule, afin que personne ne puisse dire : «Nous ne savions pas, personne ne nous l’a dit », lit-on dans la préface du livre de Robert Fisk « The Great War for Civilisation – The Conquest of the Middle East (1979-2005)» [La grande guerre pour la civilisation: l’Occident à la conquête du Moyen-Orient (1979-2005) » (Éditions: La Découverte, 2005)].

Journaliste britannique, grand reporter et correspondant au Proche-Orient depuis plus de trente ans à Beyrouth du journal The Independent, le natif de Maidstone est décédé vendredi, à l’hôpital St Vincent, à Dublin à l’âge de 74 ans.

Pour ceux qui n’ont jamais entendu parler de Robert Fisk, ce grand reporter de guerre fut à la fois l’un des correspondants étrangers britanniques les plus respectés dans le milieu et l’un des plus controversés de l’histoire contemporaine.

En 2005, le prestigieux New York Times le désigna comme «probablement le plus célèbre correspondant étranger en Grande-Bretagne».

Son excellent travail et son impartialité lui permirent de recevoir de nombreuses récompenses au cours de sa carrière, notamment le prix Orwell pour le journalisme, le British Press Awards, le prix du journaliste international de l’année et le prix du reporter étranger de l’année à plusieurs reprises.

Fisk reçut également des diplômes honorifiques et des doctorats d’universités de plusieurs pays, notamment du Trinity College avec une thèse sur la neutralité de l’Irlande pendant la Seconde Guerre mondiale.

D’ailleurs, en 2009, il obtint la médaille d’or du Trinity College Dublin’s Historical Society, décernée à ceux qui ont apporté une contribution significative dans la sphère publique pour faire avancer les idéaux de la société en matière de débat, de discussion et de discours public.

Grand écrivain à ses heures perdues, parmi ses ouvrages les plus appréciés, nous citons: « The Point of No Return : The Strike Which Broke the British in Ulster » (Le point de non-retour : la grève qui a brisé les Britanniques à Ulster), « Pity the Nation: Lebanon at War » (Pitié pour la nation : le Liban en guerre) et « The Great War for Civilisation – The Conquest of the Middle East (1979-2005) » (La grande guerre pour la civilisation: l’Occident à la conquête du Moyen-Orient (1979-2005)).

Son baptême du feu avec le journalisme fut avec le Sunday Express à Londres, mais cette expérience a été brève et il rejoignit rapidement le Times.

Basé à Belfast, en 1972, comme correspondant du London Times, ses reportages du bouillonnant Irlande du Nord le propulsèrent dans le panthéon des journalistes les plus respectés du royaume, puis Fisk s’installa brièvement au Portugal, ensuite à Beyrouth où il travailla comme correspondant au Moyen-Orient, de nouveau pour le journal de Rupert Murdoch.

Par ailleurs, il assura avec maestria la couverture d’évènements majeurs comme l’invasion soviétique de l’Afghanistan, la guerre civile libanaise, la révolution iranienne de 1979 et la guerre entre l’Iran et l’Irak.

En 1989, après une dispute avec le Times, il rejoignit le London Independent et continua à travailler pour cette publication jusqu’à sa mort.

Durant la première guerre du Golfe, il dressa son camp de base pendant un certain temps à Bagdad et se distingua par de nombreux reportages très critiques vis-à-vis les autres correspondants étrangers en les accusant de couvrir le conflit depuis leurs chambres d’hôtel.

Il couvrit aussi les guerres menées par Washington en Afghanistan et en Irak et ne cessa de condamner l’implication des États-Unis dans la région.

D’autre part, dans les années 1990, Fisk fut l’un des rares reporters occidentaux à mener des interviews avec Oussama Ben Laden, trois en tout.

Il fut également témoin sur le terrain de la guerre civile algérienne, de cinq invasions israéliennes, de l’invasion du Koweït par Saddam Hussein, du conflit des Balkans et des révolutions arabes de 2011 ainsi que le conflit en Syrie, accusant sur ce dossier les médias et les politiques occidentaux « d’hypocrisie ».

En novembre 2019, Robert Fisk déclara dans une entrevue accordée à Radio-Canada que : « Le Moyen-Orient, ce n’est pas si complexe. Si vous avez la justice pour tous les peuples, pas de dictateurs, pas d’Américains qui aident les dictateurs […] alors Daech n’existe pas, Nosra n’existe pas, Al-Qaïda n’existe pas ». D’après lui, « sans justice ni éducation, les peuples vivent dans la peur de la mort et l’anarchie ». Il recommanda également de « ne plus fournir le Moyen-Orient en armes, mais plutôt en livres et d’y construire des universités ».

Ces derniers mois, il laissa entendre qu’il prévoyait son retour au Moyen-Orient, mais la mort en a décidé autrement.

La presse libre perd un grand professionnel, une plume objective… la voix des sans voix. Adieu Robert.

A.A.H.


 

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2 Commentaires

  1. Lamia

    03/11/2020 à 17:33

    Agréablement surprise par cet article consacré à Robert Fisk qui a vecu de longues années à Beyrouth, on attendait toujours apres chaque evenement majeur, ses articles publiés (parfois controversés) dans le journal The Independent. A lire absolument « Pity The Nation : Lebanon at war ».Je me souviendrai de son beau discours après avoir reçu un doctorat honorifique de l »American University of Beirut en 2006, j’accompagnais mon mari à son Alma mater. Merci Abdel Aziz.

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  2. Miled Hassini

    26/11/2020 à 15:52

    Une grande perte pour le journalisme et le Moyen Orient. Un grand journaliste averti et éclairé. Un grand connaisseur du monde arabe. J avais l habitude de lire ses articles dans The Indépendent. J en garde des copies. Votre article lui rend un hommage bien mérité.

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