La Tunisie connaît actuellement une situation économique embarrassante, délicate qui s’oriente  vers la faillite, à moins de redresser la barre en temps opportun. Plusieurs secteurs économiques  sont touchés ayant entraîné des répercussions sociales fâcheuses. Parmi ces secteurs, on cite  l’industrie, l’artisanat, le tourisme, le commerce extérieur, les investissements pour la création de nouveaux projets rentables. Nous avons jugé utile de contacter
M. Walid Houcine, enseignant universitaire, directeur des études et des stages à l’Iset de Sousse, titulaire d’une maîtrise en sciences économiques, d’un Dess en management stratégique des organisations et d’un mastère de recherche  en économie et développement durable de l’Ihec Carthage, afin qu’il nous éclaire sur les points forts de cette situation économique précaire, les solutions envisagées et les mesures urgentes à prendre pour remédier à cette situation. Interview. 

Pouvez-vous faire un bilan de la situation économique en Tunisie ?

La situation économique en Tunisie est vraiment désastreuse. Le pays connaît une crise sans précédent. Tous les indicateurs sont au rouge et même au rouge vif. Le déficit budgétaire avoisine les 14% du PIB, la dette publique  va atteindre les 90% du PIB en 2020. La croissance est  négative et avoisinera les -10% cette année et le taux de chômage pourra atteindre les 20%. S’ajoute à cela la baisse drastique des recettes touristiques de l’ordre de 2.4 milliards de dinars et une baisse des recettes fiscales avoisinant les 5 milliards de dinars pour 2020.

Le Covid est venu compliquer davantage l’économie tunisienne. Et le spectre de la faillite plane sur cette économie délicate. Dans ce tableau macabre de l’économie tunisienne, nous pouvons rajouter le déficit des caisses sociales (3 milliards de dinars), celui des entreprises publiques (déficit et subvention de 9 milliards de dinars), l’arrêt de l’activité pétrolière au sud tunisien,  et le taux de pauvreté qui ne cesse de s’accentuer.

Quelles sont les mesures à entreprendre pour sortir le pays de la crise ?

A tout problème il y a une solution, mais ce qui semble difficile, c’est la mise en œuvre de solutions à cause du blocage politique. Le pays regorge de compétences dans le domaine économique et financier qui pourront le sortir   de cette crise, mais il va falloir un Etat fort pour entreprendre ces différentes mesures. Pour pouvoir sortir de la crise, il faut mettre un plan d’action afin de sauver la Tunisie du désastre économique. Il va falloir rétablir les équilibres économiques, drainer l’investissement et la croissance, réformer les entreprises publiques et mettre en place une politique fiscale juste et équitable.

Concernant les équilibres macroéconomiques et si on se réfère au carré  magique de Kaldor, les quatre principaux indicateurs de l’économie sont l’inflation, le chômage, le taux de croissance et le solde des transactions courantes en pourcentage par rapport au PIB. L’inflation a tourné autour des 7% ces dernières années, ce qui est énorme. Aujourd’hui,  si l’inflation a connu une certaine contraction de l’ordre de 2%, cela est  dû à la politique monétaire restrictive de la Banque centrale qui a cherché à réduire la masse monétaire en augmentant ses taux directeurs. Cette politique a eu des répercussions sur la consommation et l’investissement, et la baisse de la demande a entraîné,  donc, une certaine baisse de l’inflation. Néanmoins, elle demeure encore élevée.

Le chômage demeure élevé en Tunisie. Il avoisine les 15% en moyenne, et avec la crise du Covid-19, il faut s’attendre à un taux de chômage de l’ordre de 20%. Ce qui est très élevé. Nous avons une moyenne de 700.000 chômeurs, et le faible taux de croissance ne génère pas assez d’emplois. Les principales causes sont une insuffisance de la demande de travail, une inadéquation entre l’offre et la demande de travail et une inefficience des institutions et des mécanismes qui régissent la marche de l’emploi en Tunisie.

La croissance économique a été très faible ces dernières années (1.9 % en 2017, 2.5% en  2018, 1 % en 2019), et cette année, on doit s’attendre à un taux de croissance négatif   (-10%), c’est-à-dire à une décroissance économique à cause du  Covid-19.

Les échanges extérieurs de la Tunisie ont connu un déficit commercial de 19.4 milliards de dinars avec des recettes d’exportation de 43.9 milliards de dinars et des importations de plus de 63 milliards de dinars. D’où un déficit de l’ordre de 18% du PIB.

Ces quatre principaux indicateurs nous montrent à quel point les équilibres macroéconomiques de la Tunisie sont vraiment en péril et des solutions doivent être trouvées pour rétablir, un tant soit peu, ces principales grandeurs.

Au niveau de l’investissement : il s’agit d’une priorité nationale, il faut mettre en place tous les mécanismes possibles pour relancer l’investissement privé et public. L’Etat n’investit plus, il ne fait que payer ses dépenses de fonctionnement et les traitements de ses fonctionnaires, qui ont dépassés les 20 milliards de dinars. L’investissement est le moteur de la croissance économique, car  il accroît et les capacités productives du pays et  sa productivité. Au niveau de la fiscalité : la réduction de la pression fiscale qui est considérée comme la plus élevée d’Afrique (26%). Certains experts qualifient la Tunisie d’un enfer fiscal. Des salariés et certaines entreprises,  payent réellement  leurs impôts, le reste en échappe totalement. Avec le régime forfaitaire, nous avons un demi-million de personnes qui payent moins qu’un simple fonctionnaire. Les riches payent  moins que les pauvres en termes relatifs, ce qui est une véritable aberration. Sans oublier l’économie informelle qui occupe plus de 50% de l’économie tunisienne et qui échappe totalement au fisc. D’où la nécessite de mettre en place une véritable politique fiscale juste et équitable, car trop d’impôt tue l’impôt.

Au niveau des entreprises publiques : elles constituent un véritable fardeau pour l’Etat. Certaines grandes entreprises qui, jadis, étaient le fleuron de l’économie tunisienne, connaissent aujourd’hui des déficits sans précédent. Faut-il privatiser ou réformer ? C’est du cas par cas. Pour certaines, il faudrait les privatiser, notamment si elles se trouvent dans un secteur concurrentiel, ce qui permettrait de renflouer les caisses de l’Etat. Pour d’autres, il faudrait les réformer, par la refonte de leur système de gouvernance, la promotion du dialogue social et l’amélioration de leurs performances.

Les mesures urgentes à prendre

Il faut décréter l’état d’urgence économique,  tout en évitant les tiraillements politiques qui constituent un véritable obstacle aux réformes économiques.

Les mesures urgentes sont les suivantes :

•Assainir les finances publiques en mobilisant au maximum les ressources internes et en réduisant les dépenses courantes et le train de vie de l’Etat ,tout en protégeant les couches sociales les plus démunies.

•Faire appel à la solidarité des Tunisiens résidents à l’étranger, en augmentant leurs transferts en devises  en cette période si critique où tous les secteurs économiques sont à l’arrêt.

•Poursuivre une politique monétaire restrictive pour maîtriser l’inflation et contenir les importations.

•Accélérer la réforme du système fiscal afin de réduire l’évasion d’impôts et le commerce parallèle, mais aussi d’alimenter le budget de l’Etat.

•Revoir l’impôt forfaitaire pour soumettre les personnes morales  ou physiques  qui sont sous ce régime de l’impôt  de passer sous le régime de l’impôt réel.

•Maîtriser les différentes subventions, en particulier celles de l’énergie, et améliorer le ciblage des bénéficiaires des programmes d’assistance sociale.

•Agir sur les importations, en demandant à nos partenaires avec qui nous avons un déficit significatif (Chine, Turquie), un moratoire, en réduisant ces importations et demander la révision des accords signés avec ces pays.

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