Quelque part dans un coin de notre cerveau, nous conservons tous des souvenirs indélébiles que ni les années, ni les souffrances, ni les maladies, ni les plus belles années de la vie ne nous feront oublier : ces moments où nous avons confectionné notre première balle en chiffons soigneusement enroulés dans une chaussette enfin cédée à contrecœur, notre première poupée avec les restes d’une robe ou des jouets en bois fabriqués à partir d’un manche de balai, etc.

Ces souvenirs semblent si loin, mais, une fois qu’on y pense, ils sont, ils demeurent, aussi vivaces que les plus belles choses, les moments les plus exaltants qui ont marqué notre vie, notre enfance.

Une planche de jeu de dames ou le premier échiquier bricolé avec un morceau de contreplaqué, on n’est pas près de les oublier.

C’est que ces jeux ou sports traditionnels, qui font partie de notre enfance, portent les marques d’une époque ou d’une région, développent l’esprit de recherche et d’adaptation au niveau des matériaux utilisés. Bois, métaux, restes de tissus, chiffons, ou autres, donnent naissance à des jeux de réflexion (notre Kharbgua traditionnelle par exemple), d’adresse (jeu des billes ou des osselets), d’éducation qui reflète la culture et les traditions de toute une époque. Ils commencent par resserrer les liens familiaux, mais débordent vite sur le quartier, la ville, le pays. Joués seul ou à plusieurs, ils incitent à l’effort et chassent la sédentarité pour fortifier le corps et aiguiser la réflexion, donc l’intelligence.

Encore plus d’efforts

Les jeux de sociétés ont donc toujours été une tradition que les moins jeunes confiaient à ceux de la génération qui suit. Une tradition qui semble malheureusement en voie de perdition. Nos enfants sont complètement absorbés par ces jeux informatiques, faciles d’accès, magistralement mis en scène et assez saisissants pour scotcher un gamin ou une gamine durant des heures dans un seul lieu.

Il serait utile de relever, en passant, que si les jeux traditionnels ont été «inventés» pour chasser l’ennui, ceux que nous offrent les temps modernes sont chargés de messages, de codes asservissants et sont souvent nocifs.

Les parents, sans se soucier de ces messages où le danger guette, achètent tout et contrôlent si peu leurs enfants qui deviennent des victimes. Nous avons tous à l’esprit les conséquences des jeux vidéo en ligne «baleine bleue» ou «Mariam». Des conséquences qui ont endeuillé bien des familles avec des orientations de jeux dramatiques pour ne pas dire criminels.

les jeux n’ont rien à voir avec ceux qui faisaient la joie de nos ancêtres et dont l’origine remonte à des siècles.

Ces jeux traditionnels étaient, en fait, des accommodements inspirés par l’observation et qui provenaient de ces esprits inventifs qu’enfants et adultes cherchaient pour occuper leur temps libre, travailler et renforcer leurs corps, pousser à la sociabilité et au renforcement des liens.

Cela commence par l’observation. Seuls ceux qui «savaient jouer» s’y adonnaient. Les jeunes, hauts comme trois pommes, les regardaient faire. Ils servaient de «serviteurs» d’appoint pour ramener un morceau de bois aiguisé aux deux extrémités entrant dans le célèbre jeu «terrot» que l’on pratiquait un peu partout.

D’autres se passionnaient pour le jeu de dames, de Kharbgua ou d’échecs qui avaient lieu devant la maison, sur un coin de trottoir. Les très jeunes étaient interdits de café, mais les adultes y jouaient aussi, et se laissaient entraîner dans des parties à répétition qui n’en finissaient jamais.

Il y avait même des clans qui se formaient pour défier ceux du quartier voisin.

Ces sensations ne nous semblent pas complètement perdues. Elles sont profondément enfouies en notre for intérieur. Elles resurgiront dès que l’on excitera cette fibre sensible qui nous renvoie à nos sources. L’Association de Sauvegarde des Jeux du Patrimoine fournit des efforts louables pour conserver ce qui nous appartient à tous. Cette association a été créée le 26 avril 2007 en Tunisie. Elle vise «la sauvegarde et la promotion des jeux et sports traditionnels par le biais de plusieurs procédures : la recherche ethnographique et l’analyse anthropologique des jeux traditionnels, l’organisation d’événements scientifiques et festifs, l’édition de documents pédagogiques et de sensibilisation, l’organisation d’expositions documentaires artistiques et historiques avec la mise en pratique des expériences d’apprentissage des jeux et sports traditionnels à l’échelle nationale et internationale».

Elle organise des conférences, des tournois, va au-devant de la découverte des «autres» tout en prêchant la bonne parole pour convaincre et resserrer les liens. Mais il lui faudra beaucoup plus de moyens pour lui ouvrir de nouveaux horizons.

Que sont-ils devenus ?

La Charte internationale révisée de l’éducation physique, de l’activité physique et du sport, Art.1.5, est claire à ce propos : les jeux sont une expression d’une culture : celle d’une région, d’un pays, d’une civilisation.

«La diversité de l’éducation physique, de l’activité physique et du sport est un élément de leur valeur et de leur attrait. Les jeux, danses et sports traditionnels et autochtones, ainsi que leurs formes modernes et nouvelles, sont l’expression de la richesse du patrimoine culturel mondial et doivent être protégés et promus.

La sauvegarde de ces jeux et sports est une façon de les promouvoir à l’effet de favoriser la construction de liens entre les générations d’un même pays comme le rapprochement entre les pratiquants venant de plusieurs pays.

Mais… que sont devenus nos jeux

traditionnels ?

En parler à un de nos enfants serait aborder des sujets difficilement compréhensibles. Les jeux de sociétés traditionnels tunisiens qui ont été, semble-t-il, l’objet de toute une étude et qui ont été réunis dans un recueil, que nous n’avons pas réussi à trouver sur le marché, ont été, bien entendu, supplantés par ceux que proposent les tablettes, les ordinateurs ou les téléphones portables. Personne ne s’en souciait, jusqu’à la création de l’Association de Sauvegarde des Jeux du Patrimoine. Ils auraient pu finir dans la poubelle de l’histoire, si personne ne s’en était soucié. Une fin qui aurait mis un terme à des siècles d’histoire de tout un peuple.

Chaque jeu a son histoire. Les civilisations qui se sont succédé tout au long de nos trois mille ans d’histoire ont laissé des traces. Nous avons, de ce fait, des jeux qui remontent très loin et qui nous sont venus des peuplades qui ont, tour à tour, envahi le pays, l’ont parfois occupé durant de longues années, ou qui ont été de passage et ont laissé des habitudes culinaires, des rythmes musicaux, des effets vestimentaires, et bien sûr, tout simplement des jeux.

Des souvenirs à se remémorer

Les uns nous sont venus des guerriers qui ont marqué l’histoire de ce pays, de ces combattants féroces et sans pitié mais qui en usaient pour se distraire, des Turcs, d’autres des Français, d’autres encore des Maltais ou des Italiens, mais ils demeureront dans les mémoires.

Là où il faudrait aller les chercher pour les remettre en course ou les adapter.

De toutes les façons, avec les gesticulations sans queue ni tête que nous voyons parfois sur certaines chaînes, ces mimodrames ou contorsions, que l’on est bien obligés de subir à moins d’aller voir ailleurs, ne sont, d’aucune manière, une façon de perpétuer des jeux qui ont besoin de cette action vivifiante pour reprendre vie et remémorer des souvenirs.

M.Ezzeddine Bouzid, président de l’Association de Sauvegarde, résume, en quelques mots, cette formidable mission qui consiste à veiller à ne rien perdre:

«Dans nos recherches, nous avons considéré deux corpus de jeux sportifs différents, très éloignés dans le temps, entre 15 à 20 siècles d’intervalle : l’un est constitué de 240 jeux relevés dans toutes les mosaïques accessibles, concernant la Tunisie romaine et datées entre le Ier et le VIe siècle ap. J.C., l’autre est un corpus de 240 situations ludiques de l’époque actuelle des îles Kerkennah, situées au large des eaux de Sfax en prenant appui sur le cadre conceptuel et méthodologique de l’analyse des jeux sportifs, élaboré par P.Parlebas, nous avons essayé de montrer, tout au long de cette étude, que les caractéristiques des jeux sont en correspondance avec les caractéristiques de l’époque d’appartenance.

Dans notre région, qui est la Tunisie, qui fait partie du Grand Maghreb, donc le nord de l’Afrique, les traditions et les sports traditionnels sont d’origine de différentes cultures parce que la Tunisie a été occupée par plusieurs envahisseurs. Donc, on a la culture arabo-islamique, la culture romaine qui vient d’Italie, la culture de l’Antiquité grecque et surtout la culture des habitants du pays qui sont les berbères. Tout ça fait donc un mélange de culture.

Il y a une transmission des jeux et sports traditionnels à travers l’histoire. Ce qui reste sur le terrain actuellement, ce sont généralement des sports qui font partie de la culture arabo-musulmane : nous avons la lutte traditionnelle qui s’appelle «Grech» et qui est encore pratiquée pendant les fêtes de mariage et nous avons aussi des courses de chevaux qu’on appelle la «fantasia», les jeux équestres qui se divisent sous plusieurs formes: l’acrobatie sur cheval, la danse des chevaux, etc.».

Kerkennah et Djerba

Sur la base d’une approche interculturelle, la comparaison entre les jeux sportifs de la Tunisie romaine et les jeux traditionnels des îles Kerkennah met en lumière une variété de convergences et de divergences (espace de jeu, mode de communication et de contre-communication motrice) qui renvoient aux traits marquants de chaque période historique, chaque culture a un  rapport au temps, représentation des rôles masculin et féminin, relations sociales d’après nos résultats, nous avons constaté l’importante diversité des grands traits distinctifs présentés par les jeux sportifs en fonction de chaque période historique, des lieux et des populations en question, qui témoigne de l’influence despotique des normes et des valeurs sociales sur la mise en jeu du corps.

Dans une de ses conférences, le Pr Abderrahmane Ayoub parle d’un jeu spécifiquement djerbien : «Le sig, jeu traditionnel des femmes de l’île de Djerba (Tunisie)». Il fallait en étudier la sémiologie, la polysémie, la grammaire, la division, les croyances et les rituels.»

Ce jeu est exclusivement féminin où on met sa bague en gage. Selon la structure du conte avec ses adjuvants et ses opposants. «Il y a un consensus autour de ce jeu long, interminable, se prolongeant plusieurs jours, qui a complètement disparu. Les femmes amorcent une rupture dans la cellule familiale de manière ludique…».

A propos de jeu proprement djerbien il ne faudrait pas oublier le Balagouf qui se joue avec cinq cailloux, le Ya Jday, une sorte de damier sur le sable et qui est un jeu de toucher, le Duqan, un jeu de damier sur sable avec des bâtonnets.

L’Harissa, oui, mais quoi encore ?

Nous sommes bien entendu heureux et comblés lorsque la Tunisie réussit à inscrire un produit tels que l’harissa, une région, une ville ou autres au sein de la liste relevant du patrimoine culturel immatériel. Mais étant donné que tout est lié à l’intérêt que l’on voue à tel ou tel domaine, il faudrait aussi se pencher sur ces jeux et sports traditionnels, pour remonter le cours de leur histoire et agir pour les faire inscrire parmi ceux qui sont connus dans le monde et qu’on souhaite léguer à l’humanité. Ces jeux développent l’appartenance, rapprochent les cultures et resserrent les liens entre les peuples.

C‘est ainsi que de nombreux pays organisent des journées de jeux et de sports traditionnels, des tournois internationaux dotés de prix conséquents, auxquels participent des compétiteurs venant de tous les pays. Nous en organisons, mais avec une sorte de discrétion, alors qu’il faudrait mettre le paquet pour intéresser nos jeunes et même les moins jeunes. C’est toute une logistique à mettre en place pour mobiliser, intéresser et convaincre.

Une façon de promouvoir le tourisme

En fin de compte, c’est une façon de promouvoir le tourisme, car ces déplacements vers les lieux de compétitions constituent un véritable mouvement de masse qui réussit à regrouper des centaines de jeunes et de moins jeunes venus pour s’amuser, connaître du pays et, bien sûr, se mesurer à des adversaires censés être les meilleurs.

Ces compétitions organisées à travers le monde sont largement commentées, bénéficient de larges plages d’écoute et les champions sont fêtés pour leur courage, leur bravoure, leur adresse ou leur intelligence.

C’est la meilleure des publicités et elle dépasse de loin les milliers d’affiches collées dans les métros ou sur les présentoirs des hôtels ou agences de tourisme.

Le monde bouge. Et nous ?

Ce qui est désolant, c’est que nous n’avons jamais accordé assez d’importance à ce secteur qui devrait bénéficier de plus de moyens. Bon nombre de départements devraient être partie prenante pour réussir à effectuer un saut qualitatif et significatif. Pourtant, l’Unesco s’est «engagée dans la revitalisation du programme portant sur la sauvegarde et la promotion des Jeux et Sports Traditionnels, une consultation collective sur les JST s’est tenue au siège de l’Unesco, à Paris, les 6 et 7 juillet 2017. Cette consultation a rassemblé des experts des fédérations et associations sportives, des chercheurs, des représentants des Etats, membres de l’Unesco, et d’organisations non-gouvernementales. Les participants ont adopté l’agenda pour 2017 et 2018 afin de mettre en œuvre les activités suivantes :

– Elaborer des directives publiques sur les JST à partir du projet de Charte

– Etablir une plateforme internationale sur les JST

– Développer une encyclopédie en ligne à partir de l’Encyclopédie des Sports de 2003».

Dans cette encyclopédie figurent près de trois mille jeux traditionnels ou sportifs. Une véritable revue des jeux et des sports des plus fous, des plus ingénieux, des plus déroutants. L’homme, depuis la nuit des temps, s’est défoncé pour prouver qu’il est le plus intelligent, le plus fort, le plus ingénieux.

Il est souhaitable que la Tunisie, qui déploie ses trois mille ans d’histoire, y figure en bonne place.

Malheureusement, l’accumulation des problèmes que vit le pays en cette première décade du XXIe siècle rend la concentration sur ce secteur difficile, puisque tout semble être renvoyé aux calendes grecques, tout en hypothéquant l’avenir dans bien des domaines.

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