Devant ces incommensurables déficiences énumérées tout au long du débat parlementaire, l’impact de la pandémie est presque passé inaperçu. Or, le nombre de décès dépasse les 3.300 à ce jour, dont 50 médecins et 300 membres du personnel soignant. Tous emportés par le Covid-19.

L’examen du budget du ministère de la Santé pour 2021 s’est tenu hier sous la coupole du Bardo au cours de la matinée et une partie de l’après-midi. Un ministère non régalien qui l’est devenu de facto par la propagation d’une épidémie à l’échelle planétaire, frappant de plein fouet la Tunisie. En présence du ministre de la Santé et des hauts responsables du secteur, dont certaines figures devenues populaires, le débat parlementaire s’est déroulé sous haute tension. Mais pas uniquement à cause du Covid-19.

Le budget alloué à ce ministère stratégique s’élève à 3 MD de dinars, enregistrant une hausse de 11,1% par rapport à celui de 2020. Et à l’instar de tous les départements ministériels, la majeure partie des fonds alloués, de l’ordre de 2.177 MD, est aiguillée vers les salaires.

Tout est dit, pas besoin d’aller plus loin. Et à la place d’un article, on publiera une brève. Qu’attendre d’un ministère dont plus de 75% des ressources sont englouties par le puits des Danaïdes, dite la masse salariale ? Rien.

Comme un malheur ne vient jamais seul, à côté de cette faillite programmée de l’ensemble du modèle de fonctionnement national, nommé faussement modèle de «développement », la mort brutale et révoltante d’un jeune médecin, tombé dans la cage d’ascenseur sur son lieu de travail, c’est-à-dire l’hôpital régional de Jendouba, a jeté son ombre sur l’examen budgétaire.

Feu Badreddine Aloui, médecin interne, spécialiste en chirurgie, a été ravi à la fleur de l’âge jeudi soir alors qu’il assurait la permanence. Il a été victime d’un accident bête et méchant et d’une faille systémique des pays à faible et même à revenu intermédiaire ; le problème de la maintenance des édifices publics. Il ne suffit pas d’installer un ascenseur, encore faut-il l’entretenir. C’est une question de moyens mais aussi de mentalité. Une réalité qui s’étend sur tous les équipements, installations, édifices, et même ressources humaines, partout, tout le temps, dans tous les domaines en Tunisie.

Fuite massive des médecins à l’étranger

Les députés ont presque tous tenu le même propos. En regrettant la mort tragique de Badreddine Aloui, ils ont établi le même diagnostic. Seule spécificité, chaque élu a tenté de défendre sa circonscription et d’attirer l’attention et les fonds publics sur sa région « oubliée » par l’Etat. Or, la population du Nord au Sud du pays subit le crash du système de santé. Prise entre le marteau et l’enclume, entre un secteur public moribond, incapable souvent de fournir la simple couverture en soins de base, et un secteur privé totalement déconnecté, pratiquant des tarifs très élevés, onéreux, non articulés au revenu moyen, voire supérieur, des Tunisiens.

Cette panne généralisée a été aggravée ces dernières années par la combinaison de facteurs dont la généralisation de la mauvaise gestion voire de la corruption, épinglée dernièrement par la Cour des comptes, et ce, de la base à la pointe de la pyramide. Du personnel soignant qui subtilise les médicaments pour les revendre ou les distribuer gracieusement à leurs proches aux grands professionnels et bailleurs de fonds. Deuxième élément en cause, une syndication à outrance et l’on se souvient des incidents qui ont défrayé la chronique à l’hôpital de Sfax et ailleurs. Les responsables et agents syndiqués sont intouchables, même s’ils outrepassent la loi au vu et au su de tous. Sans parler des nominations partisanes de responsables loyaux envers leurs bienfaiteurs, mais aux compétences douteuses pour diriger ou même travailler dans des établissements de santé. Ajoutez à cela le manque de moyens et donc d’investissements provoqué par la crise économique aiguë que traverse le pays. La boucle est bouclée.

Les députés ont décrié l’insuffisance d’un personnel qualifié dans des hôpitaux en piteux état avec des équipements hors service depuis des années, des médecins spécialistes en nombre insuffisant et des projets suspendus, pourtant pour certains financés par des fonds étrangers. Ils ont également déploré la fuite massive des médecins à l’étranger.

La numérisation pour quand ?

D’autres élus ont déroulé quelques propositions intéressantes, à l’instar d’une numérisation globale, pour la prise de rendez-vous à distance, pour la rationalisation des dépenses, mais également pour détecter et contrer les actions frauduleuses que ce soit des patients ou du personnel médical. La numérisation permet par exemple non pas de contrôler l’attribution des médicaments par boîtes mais par comprimés. Fait réel, un malade est allé réclamer son médicament à une pharmacie publique, il a essuyé un refus. On savait, grâce à sa fiche numérique apparue après deux clics, qu’il disposait encore de quelques cachets.  Ce n’est pas de la science-fiction, c’est réel, mais dans un pays autre que la Tunisie.

La Turquie… En Tunisie, là encore c’est un fait réel survenu dans un hôpital de la Capitale, un nourrisson a été mordu par un rat ! C’est dire !

Devant ces incommensurables déficiences énumérées tout au long des discussions parlementaires, l’impact de la pandémie est presque passé inaperçu. Or, le nombre de décès dépasse les 3 300 à ce jour, dont 50 médecins et 300 membres du personnel soignant. Tous emportés par le Covid-19. Alors qu’une troisième vague est à craindre, faute d’une vaccination de grande envergure contrôlée par l’Etat. Encore faut-il importer des doses en nombre suffisant. Et disposer des fonds nécessaires pour le faire. Dans sa réponse, le ministre, Faouzi Mehdi, a reconnu les extrêmes difficultés auxquelles il est confronté avec son équipe, «nous sommes sollicités de toutes parts», les moyens étant ce qu’ils sont, quels choix faire ? Qui privilégier ? Quant à la tragédie nommée Badreddine Aloui, Dr Mehdi a déclaré solennellement que « la responsabilité m’impose aujourd’hui face à ce désastre qui m’a secoué en tant qu’être humain et m’a mis devant un défi éthique en tant que médecin et face à mes responsabilités de ministre, de prendre des décisions fortes et fermes. L’enquête administrative aura lieu».

Le ministre a assuré également que l’enveloppe consacrée à l’entretien des hôpitaux est passée du simple au double. Quant à la question épineuse des nominations pour pourvoir aux postes vacants dans de nombreuses unités hospitalières, le membre de l’exécutif a conclu que «celles-ci se feront sur des critères de compétences». Espérons voir ces décisions se concrétiser. De guerre lasse, il ne nous reste plus qu’à espérer ou les yeux pour pleurer.

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