Par-dessus l’histoire qui y est savamment narrée non sans suspense et quelques effets de surprise, « Nahj Anjletra » (Rue d’Angleterre) nous semble enchâsser une réflexion sous-jacente sur le problème du roman politique. Lequel constitue, on le sait, un mode romanesque bien plus difficile et délicat à écrire que les romans ordinaires racontant la vie, l’amour et la mort. Car, en essayant d’investir le discours politique, motivé souvent par une vision idéologique partisane et passionnée, dans la création littéraire , l’écrivain risque quelquefois de tomber dans l’insipidité d’une écriture plate sans art et sans relief qui s’apparente à celle des tracts et des slogans. 

Maya Ksouri qui ne manque pas d’intelligence, de sensibilité esthétique, mais aussi de recul serein par rapport à ses convictions idéologiques, nous semble avoir réussi à éviter cet écueil fort nuisible et à adapter subtilement son message politique à son entreprise littéraire qui est ce saisissant roman publié, en 2019, à Tunis, aux éditions « Meskilyeni » et qui couvre 155 pages et 25 chapitres de longueur variable, mais souvent plutôt courts, qui impriment un tempo rapide à la narration.

Une narration au passé que prend entièrement en charge l’auteure-scripteur se réduisant en une espèce de voix-off qui régit le champ narratif sans jamais y entrer par son « je » complètement effacé, et qui manipule à sa guise des personnages différents, en feignant de résister à l’indéracinable pratique humaine de les juger sans les comprendre, de s’apitoyer sur leur sort, ou de défendre leur cause et les aimer ou les haïr. Car, l’auteure se veut ici une sorte de « dieu » rationnel, sans faiblesse ni subjectivité, sans émotions, qui regarde froidement ses personnages ou ces créatures d’encre déployer leur vaste misère affective, leur échec intérieur et leur profonde détresse. Parce que l’essentiel pour Maya Ksouri ne semble pas être , du moins en apparence, de signifier que ces militants de gauche des années post-« révolution » tunisienne et qui sont « Amel », son mari sans travail et sans pouvoir, réduit à une ombre, ainsi que leur fille « Amal », en mal d’amour et d’admiration, ont tort ou raison ; ou si « Hiba », la libérale se métamorphosant, comme par enchantement, en une femme conservatrice, pudibonde et voilée dissimulant aux autres l’existence de sa fille « Nawara », fruit d’une aventure amoureuse avec Béchir, dit « Prince charmant », est à blâmer ou non ; ou si encore Hussein, le boucher, ce personnage, pauvre en savoir et en noblesse d’âme, mais riche en tartufferie sociale et religieuse, buveur insatiable de bière fraîche et de vin « Mornag », mû par des phantasmes pervers et d’inapaisables désirs sexuels, sans poésie, mais qui, en pataugeant dans la boue d’un quotidien sans horizon, aime voter pour les Islamistes, est à plaindre ou non ; ou si enfin le « Prince charmant », vieux coureur de jeunes filles devant un lycée du côté de « la rue d’Angleterre », qui, après la pseudo-révolution (bénie !), s’improvisa soudain « salafiste jihadiste » à la barbe épaisse et longue, est à condamner ou non.

Toutefois, l’auteure de ce roman, animée par son souffle de femme de gauche, a forcément un parti pris idéologique et si elle parvient à se retenir pour ne pas l’exprimer dénotativement, elle est bien en peine de l’empêcher de transparaître à travers cette ironie, tantôt discrète, tantôt franche, et qui frôle quelquefois la dérision ou le persiflage méprisant. Qui méprise-t-elle ? Qui nous fait-elle mépriser, sans jamais le dire et en comptant sur cette ironie amère disséminée telle une poussière d’or dans les méandres de sa narration se voulant pourtant neutre et innocente, nullement partisane?

Tout prête à croire que l’ironie discrètement méprisante dont ce roman est imbibé et quinous rappelle un peu celle de Milan Kundera dans, par exemple, « La plaisanterie » ou « Risibles amours » ou, encore, « L’insoutenable légèreté de l’être », prend pour cible, non pas vraiment ces personnages très vraisemblables qu’elle a conçus sans manichéisme, ni tout à fait blancs ni tout à fait noirs, ni clairs ni sombres, et qui ont raté la gloire politique ou amoureuse rêvée pour déchoir dans la petitesse d’une réalité désespérante qui les tient en échec, les aliène et fait de certains parmi eux, à leur insu, des « schizophrènes » courant à leur perte (« Hiba », « Amal » et « Béchir ») et s’agrippant à des illusions pour éviter de regarder l’effondrement de leur idéal qui n’a pas tenu ses promesses.

Maya Ksouri semble cibler plutôt l’esprit machiste qui gouverne la doxa conduisant des femmes à cette hypocrisie des apparences. Elle cible aussi ces mouvements politiques d’extrême gauche et d’extrême droite des années soixante-dix qui ont produit des militants fanatiques, emportés plutôt par leurs émotions, ne sachant pas repenser leur discours idéologique momifié et ayant cru trouver leur vengeance dans une fausse « révolution » dont ils n’ont pas su, ou ont fait semblant de ne pas savoir, qu’elle n’était qu’un simulacre, qu’un mirage. Un mirage trompeur qui a fait sortir, triomphalement, de sa triste retraite, l’époux de « Amel », cet homme sans nom à la vie brisée, assigné à résidence, après de longues années de militantisme et de prison, et qui, naïvement, « s’est laissé éprendre complètement de la  révolution comme si elle lui avait insufflé une nouvelle jeunesse et éveillé en lui ses espérances anciennes » (p. 105), avant qu’il n’assiste de nouveau à leur naufrage tout programmé. Parce que la « révolution » illusoire ne fut qu’un tremplin pour la droite obscurantiste pour s’emparer du pouvoir et se mettre à fabriquer des « jihadistes » fanatiques comme « Béchir ».

Maya Ksouri cible aussi par son ironie cette « révolution » qui dénude la fausse militante de gauche et avocate « Amal », à court d’affection et de reconnaissance, parce que son corps gros ne trouve pas grâce aux yeux des garçons, et la pousse dans le lit de son adversaire idéologique, Béchir, dont elle avait rêvé quand elle était au lycée et qu’il était « Prince charmant », narcissique et fondamentalement futile. Futile comme son phantasme d’hégémonie du monde, quand cette « révolution » le décida à chercher à donner du relief et de la grandeur à son existence, en s’inventant islamiste pur et dur et en se faisant appeler « Oqba », afin de s’identifier, en mégalomane, au général arabe « Oqba Ibn Nâfi’ » venant de la Mecque et ayant mené la conquête musulmane du Maghreb, en l’an 670.

Dans ce « Nahj Anjletra » au titre métonymique qui renvoie vraisemblablement à la Ville de Tunis, puis à la Tunisie tout entière, Maya Kssouri fouine dans la constitution psychologique de ces personnages et parvient à y circonscrire la faille, la plaie cachée, la déception, le rêve cassé et ravalé et même la part du ridicule. Il y a de l’émotion dans sa narration, mais une émotion injectée à petites doses éloignées afin de ne pas rompre cette espèce de « distanciation » brechtienne qui oblige le lecteur à un recul par rapport aux événements et aux personnages.

La lisibilité thématique, la forte référentialité, l’écriture dans l’ordre verbal ordinaire, la facilité de la langue ainsi que le style dépouillé, sans fioritures rhétoriques, et la littérarisation délibérée à faible régime donnant à ce roman une transparence optimale, La simplification de la structure narrative traversée par une seule voix narrative et où le fil d’Ariane conduisant LE lecteur entre les chapitres et les personnages est facile à trouver, permettent tous ensemble à l’auteur d’astreindre le lecteur à un regard objectif dans sa réception du contenu de ce roman. Car Maya Ksouri ne veut pas tellement lui donner à rêver par-dessus la réalité, mais elle tient à le faire réfléchir sur les êtres et les choses par-delà toutes les illusions. Un roman intéressant à lire avec la tête !

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