Que reste-t-il ? Peut-être un brin d’espoir. Un brin d’espoir qui, en dépit de tous ces inconvénients, se ressource tous les jours, tous les mauvais jours, à cette force de caractère qui a favorisé la remontée de la pente malgré les grandes difficultés qu’a vécues ce pays tout au long de sa longue histoire. 

On a l’impression que l’année 2020 traîne en longueur. Le couvre-feu, les événements qui se précipitent, les tiraillements qui font que l’on est bien obligé de considérer que le pays rétropédale dans tous les domaines, avec en références la « guerre » que se livrent deux villages voisins pour un lopin de terre, les nouvelles obligations et consignes qui se suivent pour « enrayer l’épidémie », et bien d’autres choses encore, font que tout va de travers.

Décidément, cette année, qui tire vers la fin, aura été la plus longue pour cette génération et pour celles  qui n’en croient plus leurs yeux face à ce qu’ils voient, ressentent, concluent.

C’est justement cette conclusion qui nous intéresse : la « poussière d’individus », que Bourguiba a, tout au long de son règne, essayé de convertir en « nation », est redevenue ce qu’elle était. Des tribus qui se guettent, des jeunes qui n’ont aucune notion de la responsabilité qui n’hésitent pas à détruire des équipements hospitaliers dont le pays a tellement besoin en cette période difficile, des adultes qui arrêtent, froidement,  la production et convertissent un pays exportateur en importateur, des juges qui prennent des décisions qu’aucun justiciable ne comprendra en dépit de la justesse de leurs revendications etc., etc.

Le plus curieux, c’est que ce sont les secteurs  considérés comme les plus « rentables » qui sont progressivement réduits au silence.

A croire, et c’est malheureusement la conviction de bien des observateurs avisés, que l’on cherche à paralyser l’économie, empêcher toute tentative de redresser la situation. Partout, cette impression domine : au métro, on regarde avec indifférence une vieille ou un vieux, une femme enceinte, se faire ballotter par les arrêts  brusques. Personne ne daigne céder sa place. Dans la rue, on a déjà entamé un nouveau volume de l’encyclopédie des mots d’oiseaux nés avec la « révolution », employés pour s’apostropher, demander quelque chose. A la maison, tout vole en éclat : le père qui agresse son épouse devant ses enfants, ou un autre qui annonce froidement son divorce. Nous avons d’ailleurs enregistré un joli record en la matière. Chez le médecin, qui vous renvoie alors que vous portez un bébé brûlant de fièvre dans les mains, parce qu’il « a rendez-vous », au point de se demander s’il a fait le serment d’Hippocrate ou celui d’hypocrite.

Rien de précis

Alors que l’année s’achève, les promesses de refaire un stade, de reconstruire un pont ou une route dévastés par les dernières pluies, d’embaucher et de renforcer la cohorte des agents relevant des sociétés de l’environnement, de veiller de plus près à la sécurité de ceux qui empruntent le métro, d’appliquer à la lettre les règles de distanciation  sociale,  etc. ces promesses se multiplient et on ne voit rien venir.

On a  gardé le pays sous couvre-feu, mais jusqu’au trente décembre. Le trente et un c’est la veille du jour de l’an. Nous savons tous, que les Tunisiens ont pour habitude de fêter le nouvel an. Y aura-t-il reconduction du couvre-feu et comment fonctionneront les pâtisseries, les traiteurs, les restaurants, les hôtels ? Est-on appelé à veiller en famille et comment dans ce cas surveiller la fameuse distanciation sociale ? Jusque-là, on n’a rien précisé, alors qu’il est temps que tout le monde sache à quoi s’en tenir.

On a bien l’impression  que tout vole en éclat. D’ailleurs, les titres des journaux, de presque tous les journaux, ont de quoi vous faire attraper la sinistrose. Ils sont aussi menaçants qu’alarmistes : on ne parle que de vols, de cannabis, d’héroïne, de pendaison,  de casses, d’immolation par le feu, de viols, de grèves, de fermeture de vannes (c’est la nouvelle mode).

Les responsables (irresponsables), de bien  des secteurs de l’économie, de l’industrie, du tourisme, de l’agriculture, de la santé, de la justice, de l’artisanat ou autres, ne font que menacer. Aucune suggestion constructive, un début de solution à présenter, mais des menaces de grèves et d’arrêts de la production « jusqu’à satisfaction des  doléances » qui tiennent  bien plus de l’ultimatum, que de l’offre de négociation.

Le titre qui vous soulage, qui vous redonne espoir,  est devenu une exception. On dirait tout simplement que tous les citoyens, sans exception, sont hantés par le mal. Faire du mal au voisin, à celui qui roule sur la même route que vous, à celui qui marche à vos côtés, à ce pauvre pays en détresse, est une occupation aussi urgente qu’incontournable par ces temps où toutes les valeurs ont volé en éclat.

Gamins  en perdition, recrues futures pour les  contingents de chômeurs issus des écoles où on n’apprend presque plus rien,  se promènent poches pleines de cailloux et barre de fer ou bâton à la main. Des adultes, mégots aux lèvres, hantent les cafés, dans l’attente des bons coups à faire, alors qu’on manque de main-d’œuvre dans les champs  et dans les chantiers de construction.

Que reste-t-il ?

Le doute qui s’insinue partout et qui dérange, empêche ceux qui voudraient encore croire que tout peut redevenir « comme avant ».

Il ne s’agit pas de revenir à tel ou tel régime politique, mais bien de revenir aux temps où on pouvait sortir de jour comme de nuit, à n’importe quelle heure. Où on ne risquait pas de vous braquer dans un métro ou vous délester de votre portable ou porte-monnaie. Cette époque où il y avait un minimum de respect et de politesse au sein d’une société heureuse de vivre sans doutes ni contraintes.

Dans ces conditions,  que reste-t-il ? Peut-être un brin d’espoir. Un brin d’espoir,  qui, en dépit de tous ces inconvénients, se ressource tous les jours, tous les mauvais jours,  à cette force de caractère qui a favorisé la remontée de la pente en dépit des grandes difficultés qu’a vécues ce pays tout au long de sa longue histoire.

La force de caractère et la pugnacité, la combativité et l’assurance  de ces hommes et femmes qui, face aux spectacles hallucinants auxquels nous assistons presque quotidiennement,  à l’Assemblée de ceux qui sont censés nous représenter et représenter les intérêts supérieurs de la nation, sont choqués par autant de légèreté  dans leurs analyses politicardes et de légèreté de comportement, alors que le pays est à bout de souffle, souffre, se débat pour sortir la tête de l’eau.

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