Universitaire, critique cinéma, spécialiste du 7e art et du cinéma tunisien, Tarek ben Chaâbane a été désigné récemment à la tête de la Cinémathèque tunisienne. Un challenge de taille s’annonce pour lui et son équipe dans une conjoncture aussi critique que celle de la Covid-19. Lors de cet entretien, il revient sur son apport nouveau, dresse un état des lieux global du secteur et transmet sa propre vision des faits et des réformes en cours.

Depuis quelques mois, vous avez été désigné à la tête de «La Cinémathèque tunisienne», succédant ainsi à Hichem ben Ammar. Comment se passe la succession dans un contexte sanitaire aussi glissant ?

Je suis là depuis 4 mois et demi. La passation s’est passée d’une manière normale. Hichem a démissionné, le poste m’a été proposé, j’ai accepté d’une manière normale. Le démarrage a été forcément impacté par la Covid-19, mais comme j’ai, à mon actif, une large expérience, notamment dans différentes sessions des JCC, les ciné-clubs, l’écriture sur le cinéma… Le poste était dans mes cordes. Après, on a fait une première tentative d’ouverture, avec l’exposition de Naceur Khemir… ça n’a pas duré. On a donc dû rempiler une 2e fois. Un cycle a été retardé et là, finalement, on arrive à ouvrir officiellement.

Quel sera votre apport à la «Cinémathèque tunisienne», en plus de la programmation des cycles ?

Effectivement, le fonctionnement d’une cinémathèque ne s’arrête pas uniquement sur la programmation de films. Le lieu doit posséder une vocation pédagogique également. En tant qu’universitaire, venant du journalisme, je trouve que c’est essentiel. Pendant les 4 mois, avant le démarrage, on a mis en place des projets : l’un des plus importants, c’est de publier des scénarios tunisiens, en contactant leurs auteurs. Une mise en valeur de l’archive est importante aussi. La collecte des anciennes affiches de films, tunisiennes et internationales doit se faire : il ne faut pas qu’elles disparaissent. On compte publier une revue scientifique trimestrielle et faire un appel à candidatures pour les universitaires et critiques. Hier, on a inauguré une bibliothèque qui porte le nom de Mohamed Mahfoudh (ancien PDG de La Presse), également scénariste. 

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur les films ?

Pour les cycles et les films, on a établit une programmation jusqu’au mois d’avril… jusqu’à ramadan, autrement dit. On a une visibilité, jusqu’au mois de juin. On doit s’adapter au contexte et au protocole sanitaire qui évoluent et qui changent constamment. La visibilité, on l’a, c’est ce qui compte : on a actuellement Ken Loach, Kubrick… hier, pour l’ouverture, on a fait complet. Nous comptons consacrer un cycle à Naceur Khemir, au cinéma vénézuélien, Angelopoulos, un cycle « noir et blanc »… Pour les enfants, on reprend dimanche prochain avec deux films par semaine, qu’on inversera sur le samedi et le dimanche.

Envisagez-vous de raccourcir la programmation par rapport à l’année dernière ?

Pas la raccourcir, mais l’alléger. Il faut donner plus de temps aux films et aux auteurs. On va y aller cycle par cycle. Pas de chevauchement, dans un souci de visibilité. Une nouvelle approche. Comme j’ai beaucoup fréquenté la Cinémathèque en Suède, je suis imprégné par cette expérience. Les cinémathèques en Europe peuvent garder un cycle sur un mois ou un mois et demi. Nous, on a envie d’accompagner les cycles par des Masterclass, mais vu la pandémie, les choses ne prennent pas forme comme on le voudrait. Instaurer des visioconférences et y aller petit à petit. Nous procèderons ainsi. Nous voudrons convier des réalisateurs, ou des spécialistes tunisiens en cinéma de venir parler de leur programme : des thésards, des universitaires, critiques aussi sont les bienvenus. Des chercheurs tunisiens peuvent déjà commencer par donner leur apport. En attendant que la situation sanitaire s’estompe.

Est-il aisé de s’inspirer ou de calquer en Tunisie le dispositif de fonctionnement des cinémathèques étrangères ?

Oui, en partie. Le souci, c’est que les films coûtent très cher et nous on badine avec les droits d’auteur des films. L’idée d’une cinémathèque, c’est de passer les films plusieurs fois, donc, déjà une seule projection coûte cher… que dire de plusieurs ? Quand on commence un cycle, on contacte les distributeurs tunisiens, qui ne sont pas nombreux. On voit chez eux s’ils ont les films ou le film, ensuite on entre directement en contact avec les distributeurs étrangers : et c’est là que la négociation devient ardue, pour des raisons multiples. On est obligé d’être en règle. Nous sommes une cinémathèque. On ne peut nous permettre de passer un DVD qui n’est pas en règle. On doit faire des comptes rendus, des rapports en retour. On travaille évidemment avec le Cnci, pas de problèmes à signaler. Tant que je suis indépendant et libre d’agir sur la programmation, c’est ce qui compte. Nous essayons d’aller le plus vers le cinéma du répertoire : arabo-africain, italien. S’ouvrir sur le monde et les grands du 7e art et laisser le commercial aux autres salles de cinéma. Il y a des distributeurs qui ont fait le choix de valoriser le cinéma commercial. Mardi, on a un cycle nommé « découvertes », où on va passer des films récents : tunisiens, algériens ou autres qui sont récents mais qui ne passent que dans des salles de projections consacrées au cinéma d’art et d’essai, pour sortir de l’actualité. Ça sera des titres pointus qui n’auront pas la chance de passer suffisamment dans des salles de cinéma. On le fera avec le soutien des instituts comme l’IFT, le Goethe, la francophonie, les ambassades…

En tant que spécialiste tunisien du cinéma national et étranger, quels sont, d’après vous, les principaux problèmes qui rongent le secteur actuellement ?

Ce sont des classiques. Pas plus tard qu’il y a quelques jours, il y a eu ce différend lié à la commission. Déjà qu’il n’y a pas beaucoup de salles… Si la commission est retardée ou reportée, les tournages seront aussi reportés. Les prochaines JCC seront dépourvues de films tunisiens. C’est important que les gens travaillent après cette période Covid. Il va falloir trouver des solutions urgentes. Ralentir le fonctionnement de la commission actuelle ou empêcher son maintien serait un grand problème pour le métier. En tout cas, tout le monde est d’accord sur quelque chose : sur l’aspect caduc du décretN°2001-717 qui organise l’aide à la production. Je sais qu’il y a beaucoup de débats, de propositions de réformes autour de cette loi. Cette crise poussera à réformer, à consolider la loi sur l’aide à la production. Je prends l’idée des collèges : faire des collèges sur les premiers et deuxièmes films, les séparer des gens qui ont fait plus de 3 longs métrages est nécessaire. Que le documentaire soit évalué par des spécialistes du doc est essentiel : on ne peut pas accabler une commission avec une tonne de projets et demander à des gens d’être des spécialistes en tout. On ne peut pas demander à un cinéaste qui fait son premier long métrage la même chose qu’à un autre qui a une grande carrière derrière lui. Ce n’est pas du tout la même exigence. Après, ce sont mes avis. Il est nécessaire de faire au moins deux commissions par an, pour la session hiver/printemps, été/ automne. Qu’est-ce qui nous en empêche ? On ne peut pas faire de commissions pléthoriques. Moins on est nombreux, plus on peut communiquer. Quand on vient de différents horizons, on peut s’entendre davantage aussi. Si on est une dizaine, ou plus, ça ne marchera pas. Il faut pousser le noyau à se concerter.  On sait bien que le champ artistique fonctionne selon des luttes tout le temps renouvelées… c’est la sociologie dans le monde qui le montre. Les nouveaux  d’aujourd’hui deviendront les anciens de demain et ainsi de suite…  C’est toujours une lutte entre les nouveaux, les anciens, ceux/celles qui veulent entrer, qui veulent garder le champ… ce n’est pas un drame. C’est le renouvellement. C’est une lutte classique au sein du champ artistique et on devrait la prendre avec plus de sagesse et philosophie. Le conflit l’entente / mésentente générationnelle n’est pas propre à la Tunisie. C’est humain. La fonction de l’art c’est d’inspirer les gens, donc il faut les laisser s’inspirer librement. Je n’aime pas les polarisations. La richesse de l‘humanité, c’est d’évoluer ensemble dans le dialogue. 

En tant qu’universitaire, tout le temps en contact avec les étudiants et les jeunes talents montants, qu’avez-vous à leur dire afin qu’ils persévèrent et qu’ils aillent de l’avant ?

Je suis enseignant-universitaire. Mon rôle est de leur donner envie de tenir bon, d’alimenter leur passion. C’est une passion avant toute chose pour le cinéma. J’enseigne le cinéma directement : je communique une passion. Une fois passionné par quelque chose, on ne lâche plus. Ceux/celles qui lâchent n’ont jamais aimé le cinéma. C’est un métier, un amour, il faut aimer les images, les couleurs, il y en a qui découvrent qu’ils ne sont pas faits pour ça, et changent de cap. L’essentiel est de ne pas brimer sa passion.

Un problème global d’archivage persiste. Parlons-en.

Les archivages c’est la rengaine infinie. Maintenant, ce qui s’est fait : le ministère a reçu une commission qui va réfléchir, se réunir bientôt pour trouver un dispositif concret pour la sauvegarde des archives. Les décisions seront prises rapidement. Il faut faire attention car on est face à un patrimoine : comment le déplacer ? Où le déplacer ? C’est sensible. Il faut le répertorier. Cette commission, dont je fais partie, prendra des décisions concrètes pour mettre en place une démarche et faire des choix qui vont clore ce chapitre pour passer à une étape supérieure. Après, nous verrons quelles sont les priorités, comment on procèdera… etc. Actuellement, il faut sauver les archives en les mettant dans des conditions propices.

Etre critique cinéma, est-ce un métier ? Quelle est votre perception de cette discipline ?

Personnellement, je ne la considère pas comme un métier. J’ai commencé par écrire spontanément sur le cinéma, la littérature, la musique, le rock et le jazz. Le cinéma ne m’a jamais abandonné. J’écris pour le plaisir d’écrire. C’est une passion, ça me permet de mieux saisir les points de vue des gens sur le monde, c’est le rapport à l’écriture. Je déteste l’impressionnisme qui m’a souvent joué de mauvais tours.

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