Médusé devant leurs écrans de télévision qui venaient d’afficher les noms des deux finalistes de la présidentielle dans la soirée du 15 septembre 2019, l’establishment politiquo-médiatique regardait avec un étonnement teinté d’inquiétude, le visage de Kaïs Saïed, cet «automate» sans parti, qui deviendra deux semaines plus tard le président le plus populaire de la deuxième république avec 72,71% des suffrages exprimés.
Un vent de changement souffle alors sur la scène politique, et tout le monde pense désormais que tout est possible. À commencer par les candidats aux législatives dont certains tentent de surfer sur la vague Kaïs Saïed pour espérer gagner des sièges au Parlement. L’exemple le plus éloquent est sans aucun doute la campagne électorale menée par les ténors de la coalition Al-Karama, qui tentaient de convaincre les électeurs qu’ils n’étaient que le prolongement de la «vague révolutionnaire» ayant mené Kaïs Saïed aux portes de Carthage.

Le «chaos créatif»
Mais le 6 octobre 2019, ce «chaos créatif», conjugué à une loi électorale intrigante, les législatives à un seul tour nous assène une mosaïque de 217 élus. Les trois millions de voix ont été saupoudrées sur plus d’une dizaine de partis. Comme attendu, aucune majorité claire n’est parvenue à se dégager à l’issue du scrutin pour prétendre faire cavalier seul et former un gouvernement.
Mais dans cet hémicycle morcelé, deux principaux partis semblent tirer leurs épingle du jeu : le parti Ennahdha et le parti du sulfureux homme d’affaires Nabil Karoui.
Très rapidement, rejoints notamment par la Coalition Al-Karama (satellite d’Ennahdha), les deux partis «gagnants» se mettent soudainement d’accord sur la répartition des rôles au perchoir en hissant le fondateur du parti islamiste, Rached Ghannouchi, à la présidence du Parlement. A l’époque, certains commençaient déjà à parler de nouvelle Troïka. Pourtant, le malheureux épisode de l’échec du parti Ennahdha à convaincre son nouvel allié de circonstance de faire voter le gouvernement Habib Jemli va donner l’occasion au chef de l’Etat d’entrer en scène et de jouer les chamboule-tout. Première faute politique donc et premier couac : l’incapacité des vainqueurs à former un gouvernement.

Abdelkéfi et Ben Hammouda
Malgré cet échec, tout semblait rentrer dans l’ordre entre Qalb Tounès, Ennahdha et la Coalition Al-Karama. Alliance contre-nature, mue par des intérêts douteux, on peut dire ce que l’on veut sur le rapprochement inattendu, mais il permet, in fine, de faire fonctionner la fragile démocratie tunisienne.
Mi-janvier 2020, le Président reçoit, comme il l’a souhaité, la liste des les candidats proposés par les partis et les blocs parlementaires au poste de chef de gouvernement. Dans cette liste, deux noms sortent du lot. Il s’agit de Hakim Ben Hammouda, un indépendant convaincu et un expert en économie respecté par ses pairs. Mais il y a surtout un second, celui d’un autre indépendant à l’époque, Fadhel Abdelkéfi (qui préside actuellement Afek Tounes). Son nom avait été proposé à la fois par Qalb Tounès et Ennahdha. Au final, que ce soit l’un ou l’autre, le Président de la République aurait pu respecter les vœux des partis gagnants.
Encore gonflé à bloc par le «plébiscite » du 13 octobre 2019, le Président de la République court-circuite le cheminement naturel du balbutiant système politique post-constitution de 2014. Il fait le choix de faire une clé de bras à l’Assemblée et nomme Elyès Fakhfakh du parti Ettakatol. La suite est connue, tenu en embuscade par Qalb Tounès, Ennahdha et Al-Karama, Fakhfakh abdique à la suite de son implication dans une sombre affaire de conflit d’intérêts. A la chute de ce dernier, le Chef de l’Etat réitère son hold-up politique, en écartant encore une fois le nom de Fadhel Abdelkéfi, pour choisir celui qu’il croyait être son fidèle serviteur, Hichem Mechichi. Là encore, l’histoire est connue, craignant un dessein présidentiel visant à le faire chuter au Parlement, Mechichi se détache du Président à la recherche d’un destin personnel.

Un président clivant qui se veut rassembleur
Quoi que l’on puisse dire à propos du trio de mèche Ghannouchi-Karoui-Makhlouf, le Président de la République a, lui, joué la carte du pourrissement de la vie politique. A deux reprises, il a sciemment laissé passer l’occasion de garantir la stabilité gouvernementale et institutionnelle. Les parlementaires, les ministres et mêmes les chefs de cabinet auraient pu enfin passer à autre chose et entamer ce qu’on attend d’eux, c’est-à-dire piloter les départements dont ils ont la charge et surtout engager les réformes nécessaires et attendues.
Etre le garant de «la continuité de l’Etat» et du «respect de la constitution» est sans nul doute la seule mission incontestable d’un Chef d’Etat de la deuxième République. Une mission dont le succès n’est pas au rendez-vous.
Alors que le discours du Président a toujours été anxiogène et clivant depuis son élection, voilà qu’il se veut aujourd’hui un président rassembleur et défenseur de l’idée d’un dialogue national sous ses auspices. Mieux vaut tard que jamais certes, mais un président aussi populaire dans les sondages ne doit pas se transformer en fossoyeur de la jeune démocratie, pour la satisfaction d’un ego ou d’une idée que l’on se fait de la gouvernance.

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