Nouvelliste remarquée depuis la fin des années soixante-dix, Nefla Dhâb, qui a déjà à son actif de nombreux recueils de nouvelles et contes pour enfants et dont plusieurs œuvres ont été traduites en français, en italien, en espagnol, en russe, mais aussi en chinois, a publié entre autres un petit livre d’une excellente tenue éditoriale où même la couverture, agréable à l’œil et au toucher, et le papier de qualité captent le désir de réception et donnent envie de lire ces quatre-vingt-dix pages accueillant une langue arabe des plus belles qui se donne à lire non sans beaucoup de bonheur.

Hikayet el-layl, et non pas «Akassis el-layl », c’est-à-dire « Contes » et non pas « Nouvelles », et « de la nuit », et non pas « du jour ».

Et à ce titre pleinement évocateur s’ajoute une formule consacrée de conteurs traditionnels arabes qui ouvre les six contes réunis dans ce livre : «Ya sadâ, y a madâ ! ».

Nefla Dhâb semble vouloir concilier ici son écriture, au fond nouvellistique, avec le conte arabe dont elle adopte surtout le canon verbal qu’elle développe avec une grande maîtrise et avec un souci permanent de la beauté de l’expression.

Ce sont toujours des narrations fortement imprégnées de descriptions où la conteuse investit une importante matière verbale qu’elle choisit soigneusement, travaille minutieusement et ordonne avec quelque magie : les phrases ont souvent tendance à être longues. Elles vont en s’amplifiant comme des vagues pleines. Elles montent, puis déferlent lentement en fin des paragraphes, souvent sur des points de suspension qui les laissent ouvertes à l’imagination. Bien faites, ciselées et se conformant à la séquence progressive de la syntaxe arabe qu’elles ne tiennent pas à transgresser, elles tirent leur énergie de leur volumétrie abondante, mais assez fluidifiée pour être vive et leste et s’écouler comme les versets d’une bonne poésie en prose.

Les images métaphoriques, construites partout dans ces contes avec saveur et en vertu d’une rhétorique novatrice, ne sont pas que des éléments esthétiques, des fioritures, mais elles sont investies d’une fonction architectonique : tout le langage narratif de Nefla Dhâb est fait de métaphores qui paraissent régulièrement et donnent aux textes les allures et le goût de poèmes. Elles enrichissent et colorent la description nuancée, pleine de détails, qui ne s’organise pas en plans ou tableaux séparés, mais qui se dilue complètement dans la narration et fusionne avec elle dans un seul geste de symbiose et de charme. On dirait que ces « contes de la nuit », faits pour agrémenter le sommeil par quelques rêves de bonheur, ne sont écrits que pour célébrer la fête du langage. Tout le reste est le prétexte du conteur public qui s’installe comme un magicien sur la place centrale de la ville arabe, entre sept portes, et qui attire la foule par des histoires imaginaires, d’abord bien dites et bien pleines de mots et d’images !

Nefla Dhâb aime à conter la nuit, comme Shéhérazade, parce que son intention première est d’ensorceler et d’endormir l’auditeur (le lecteur) dans de beaux draps qui sont ces mots légers et aisés à l’insigne force imageante qu’on aime à lire :

«Sa voix est belle comme une source d’eau jaillissant des profondeurs » (p. 60).

«Sa voix martelait toute ma peau et la brise de son souffle imbibé de jasmin créait en moi l’amour du voyage vers les pays lointains où m’amenaient ses mots et ses histoires naissant les unes des autres » (p. 68).

«La lune est apparue, se balançant entre deux nuages comme le visage d’un touareg voilé, avec sa mariée. L’endroit m’a séduit ainsi que sa maîtresse. Alors j’y ai passé la nuit, et nous nous sommes endormis enveloppés dans la chaleur de la rencontre » (Ibid.).

«Je me souviens que le sommeil, cette nuit-là, a abandonné mes paupières et je suis resté éveillé à attendre le soleil du matin tel un affamé guettant l’odeur du pain, devant la porte d’un four, par un jour de froid » (p. 69).

La narration aussi est très bien structurée. Distribuée en des paragraphes plus ou moins longs, elle évolue lentement à travers des faits, des portes et des visages, grâce à des phrases amples qui soutiennent tout à la fois le flux narratif et la matière descriptive et poétisante.

La conteuse se donne le temps de narrer. Elle ne se presse point. Car rien ne sert de courir lorsqu’on est conteur ou conteuse, tant que le but est surtout l’incantation et un subtil jet de sorts dans le cœur et l’imaginaire du récepteur.

Hikayet el-layl de Nefla Dhâb, cette « alchimiste du verbe », maintenant fort expérimentée, est un livre de charme et de bonheur qui est à lire et relire.

 

Nefla Dhâb, Hikayet el-layl (Les contes de la nuit), Tunis, éditions «L’Or du temps », 2003, 90 pages.

-Nos sincères condoléances s’adressent à l’auteure de ce livre qui vient de perdre son mari, notre collègue, l’éminent Professeur d’Histoire à l’Université tunisienne Mohamed-Hédi Cherif. Paix à son âme !

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