Plus de 50% des zones humides naturelles en Tunisie ont subi une perte totale ou des modifications profondes. Pis encore, la majorité des zones humides d’eau douce situées autour de la Medjerda, ont disparu durant les 50 dernières années, alors que le pays fêtait hier, mardi, la Journée mondiale des zones humides, à l’instar des 171 pays signataires de la Convention de Ramsar sur les zones humides.
Faouzi Maâmouri, expert international en gestion et conservation de la nature et ancien directeur et fondateur du WWF Bureau Afrique du Nord (Tunis), souligne, dans une interview accordée à l’Agence TAP, l’importance de ces zones pour les écosystèmes naturels en Tunisie et leur rôle dans la lutte contre les changements climatiques. Il appelle à la création d’un Observatoire national des zones humides.

Quelle importance revêtent les zones humides pour les écosystèmes naturels en Tunisie ?

Pour la Tunisie, les zones humides jouent, avant tout, un rôle patrimonial, puisqu’elles constituent un patrimoine culturel, spirituel et inspirant qui ne cesse d’attirer des visiteurs à des fins pédagogiques et de tourisme. Cela génère des retombées sociales et économiques, à fort potentiel. La Tunisie, qui compte parmi les pays qui ont le rapport «superficie zone humide/superficie totale du territoire» le plus élevé de la région méditerranéenne, compte de nos jours plus de 250 zones humides naturelles qui couvrent, en effet, plus de 8% de la superficie du pays. Elles sont très diversifiées (garaets, sebkhet, lacs, chotts, tourbières, salines, oueds permanents ou saisonniers, etc.). Les zones humides tunisiennes abritent, en effet, plusieurs espèces vivantes endémiques et menacées de disparition, ainsi que plusieurs espèces végétales médicinales et fourragères et d’autres utilisées dans le secteur de l’artisanat. Dans les zones humides tunisiennes, on recense plus de 584 espèces végétales terrestres et aquatiques, plus de 276 espèces d’oiseaux dont la plupart sont des oiseaux migrateurs qui se réfugient dans les zones humides. Le nombre de ceux qui y hivernent peut atteindre un demi-million d’individus. Nous trouvons, également, des mammifères rares, dont la loutre commune et le buffle d’eau.

Cette année, la Journée mondiale des zones humides «JMZH 2021» sera célébrée sur le thème, «Les zones humides et l’eau : inséparables et vitales pour la vie», quelle est la portée de cette thématique ?

Ce thème met en lumière les zones humides, en tant que source d’eau douce et encourage les actions visant à les restaurer et à enrayer leur perte. Car, les zones humides sont des écosystèmes dont la composition, la structure et le fonctionnement sont façonnés par l’eau. Cet élément indispensable à toute forme de vie constitue aussi une ressource de base pour le développement humain. Cela explique les grands enjeux qui s’imposent autour de l’exploitation durable de l’eau, notamment dans les régions arides, où elle constitue une denrée rare, soumise à la double pression des populations humaines en croissance continue et des sécheresses récurrentes. Aussi, les zones humides abritent 40% des espèces de la planète. Annuellement, près de 200 nouvelles espèces de poissons sont découvertes dans les zones humides d’eau douce.

Quel rôle jouent les zones humides dans la lutte contre les changements climatiques ?

Les zones humides sont également la clé de l’atténuation des changements climatiques. Elles fonctionnent comme des puits de carbone naturels, extrêmement efficaces : les tourbières, par exemple, qui ne couvrent que 3% de la masse terrestre, absorbent et stockent deux fois plus de carbone que toutes les forêts du monde, soit 30%. D’autres, comme les zones humides littorales, ont pour intérêt majeur de retenir l’eau et permettent, ainsi, d’en réguler la montée, tout en jouant le rôle de barrière naturelle aux vagues, voire aux tsunamis. De plus, les zones humides agissent comme un tampon contre les catastrophes climatiques qui aident les communautés à résister aux impacts immédiats du changement climatique. Ces zones soutiennent, également, notre développement social et économique en rendant de multiples services. Elles stockent et purifient l’eau, fournissent la majeure partie de l’eau douce que nous consommons, filtrent naturellement les polluants, nous procurent une eau que nous pouvons boire sans danger, nous protègent des inondations et des tempêtes, chaque hectare de zone humide pouvant absorber jusqu’à 1,5 million de litres d’eau de crue, nourrissent 3,5 milliards de personnes par an et fournissent des services dont la valeur se chiffre à 47.000 milliards de dollars par an. En Tunisie, à l’instar de beaucoup de pays arides, ces écosystèmes sont encore, souvent perçus, autant par la population que par les décideurs, comme de simples récipients de stockage et/ou de transport de l’eau, parfois comme sources de nuisances ou comme terrains inutilement inondés, qu’il convient de récupérer pour l’agriculture, l’urbanisation ou pour d’autres occupations humaines.

Cette perception n’a-t-elle pas un impact négatif sur ces zones en Tunisie ?

Effectivement ! Cette perception, marquée par la négligence des êtres vivants et des fonctions de pérennisation des ressources, constitue déjà un obstacle majeur à la gestion durable des zones humides. Le bilan de ces efforts est relativement lourd sur le terrain, à la fois sur les plans écologique et socioéconomique, sachant que plus de 50% des zones humides naturelles du pays ont subi une perte totale ou des modifications profondes. La majorité des zones humides d’eau douce situées autour de la Medjerda ont disparu durant les 50 dernières années. Ce bilan signifie des besoins importants en actions de conservation sur le terrain, dont il fallait rechercher les causes à différents niveaux. Cette recherche a révélé qu’un long chemin reste à faire en amont de la gestion du terrain, à la fois en matière de sensibilisation et d’information, de mises à niveau juridiques et institutionnelles, d’amélioration et de gestion du savoir scientifique et technique. De nos jours, les zones humides tunisiennes souffrent d’un manque de sensibilisation du public et des décideurs quant à leur valeur patrimoniale et leur rôle sur le plan social et économique, d’une absence de plan de gestion, y compris pour les sites Ramsar du pays, d’un faible cadre juridique et institutionnel régissant ces milieux et d’un chevauchement des prérogatives entre les acteurs gouvernementaux, d’une faiblesse de l’intervention de la société civile qui se confronte, souvent, à une réglementation mal adaptée et d’une absence d’expertise en matière de conservation et d’utilisation rationnelle des zones humides.

Qu’est-ce que vous proposez, en tant qu’expert de conservation de la nature, pour remédier à ce manque de sensibilisation et donc aux menaces qui planent sur les zones humides ?

Comme solution, nous proposons au gouvernement et aux gestionnaires des zones humides, des solutions fondées sur la nature, car la préservation et la restauration des zones humides sont des solutions qui permettent de diminuer l’intensité des crues et les dommages qu’elles causent. La protection ou la restauration des plaines d’inondation se sont avérées, dans de nombreux cas, plus efficaces contre les inondations, que des digues. Ces «infrastructures naturelles» peuvent, dans certains cas, remplacer les infrastructures artificielles ou bien être combinées avec ces dernières. Elles sont des solutions de gestion des inondations moins coûteuses et plus durables, tout en offrant des habitats naturels pour la faune et la flore aquatiques. Des actions en urgence sont nécessaires, telles que l’intégration de l’eau et des zones humides dans les plans de développement et la gestion des ressources, l’arrêt de tout projet de développement qui impacte les zones humides et le démarrage de leur restauration, la lutte contre la pollution et l’arrêt de la construction de barrages sur les cours d’eau ou de l’exploitation de trop d’eau des aquifères. Il est grand temps aussi pour la Tunisie de se doter d’un Observatoire national des zones humides tunisiennes, afin d’assurer le suivi de l’évolution de ces zones et jouer le rôle d’un outil de gestion au service des décideurs et des citoyens pour la préservation de nos zones humides pour les générations futures.

Interview réalisée par Meriem Khadraoui/TAP

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