Dédiée à  «une aube dont l’absence a trop duré, à un crépuscule qui refuse de partir», mais aussi  «à la patrie…», (p.5), la poésie de Wided Ridha El Habib qui meuble son dernier recueil intitulé «Chahiyon kel wided» (Délicieux comme l’amour) s’inscrit dans le combat naturel de l’homme contre les ténèbres et la désespérance. Imprégnée de sensualité, elle porte au fond de son encre vive et chaude un palpitant projet du désir qui n’est autre que la vie pleine à retrouver.

Car pour cette féconde poète qui semble découvrir dans la poésie une source de jouissance pouvant étancher sa soif de l’aimée dont elle fait, dès le vers inaugural, son renonciataire constamment absent, il n’ y a pas de meilleure façon de renaître et de saisir à tour de bras la vie, la «vraie vie», comme dirait Rimbaud «la vie superlative» (P. Richard) que d’écrire et de donner de la cadence aux mots, ceux-là qui échappent au «silence de la nuit sur les fenêtres oubliées» (p. 44), à la souffrance, à la viduité et à la mort.

A grands renforts de mots, souvent simples, souvent furtifs, et d’images brèves qui ne s’appesantissent jamais, Wided Ridha El Habib, qui pousse son narcisme poétique (légitime !) jusqu’à introduire son propre prénom dans le titre de son recueil («Wided… »), s’élance, en mobilisant la première personne du singulier (nullement haïssable quand on est poète lyrique !), et en rythmant 39 poèmes de longueur variable allant de 10 à 45 vers et s’étalant chacun sur une ou deux pages, dans une quête lyrique, narcissique, d’elle-même et de l’essence de sa vie et de l’amour qu’elle cherche dans l’écriture de cet Autre, ce partenaire tant désiré, cet homme sans nom dont elle est avide, cet alter ego masculin omniprésent, malgré son absence, et qui pointe dès le premier mot du recueil («Inta» = toi, p. 9) où il occupe une place centrale avec l’ego en mal d’amour qui souffre, qui se cherche, qui s’interroge, qui s’écrit, qui devient, grâce à la création, le nombril du monde, qui se mire dans son propre miroir et qui veut s’identifier plus clairement, reconnaître son corps dans sa frustration et sa révolte et s’aimer pour mieux se construire et résister à la solitude.

C’est ce corps féminin désireux de braises magiques  et de plaisir que ce recueil semble célébrer, en dehors de ces rares poèmes réservés à la patrie, et en dépit de la pudeur caractérisant cette poésie fort peu exubérante qui laisse transparaître une volonté de s’exprimer en raccourci pour ne pas tomber dans l’effusion molle et risquer de rompre le charme. Lequel découle de la retenue et de l’incomplétude du sens demeurant quelque peu nébuleux ou vague.

Les isotopies du corps et du désir, ainsi que les multiples métaphores «aquatiques» («pluie», «eau», «ondes», «s’abreuver», «gouttes», «brume», «flacons», «crachin», «couler», etc.) renvoyant à l’amour et aux joies sensuelles révèlent toutes ensemble cet homme, aimé ou fantasmé, qui envahit l’énonciatrice, «la tient avec folie» (p. 105), «la plante dans le nuage de la jouissance» (p. 105) «allume les bougies de l’amour» (p. 111), lui tient la main, et «voyage avec elle comme des poèmes sans fin» (p. 112), avec amour, sous une «pluie tombant dans le désert de l’absence» (p. 105).

En toute délicatesse, Wided Ridha El Habib joue subtilement sur «les touches du clavier verbal» (Mallarmé) et parvient à nous donner quelques belles émotions sous l’effet du transport extatique qu’elle réussit à créer dans sa poésie à coups d’unités segmentaires hétérométriques, souvent courtes, quelquefois ramassées à l’extrême (des vers parfois d’un seul mot ou de deux mots poussés comme des cris), dont la volumétrie est variée au gré du mouvement de son âme ou de sa fantaisie et qui se succèdent en cascade suivant une cadence rapide. Celle du discours passionné, fiévreux, exalté  et que motive sans doute un brûlant désir à peine caché. Désir d’amour et désir de création verbale transformant l’appétit de l’auteure pour le manque qui le dévore,  en une poésie « délicieuse comme l’amour».

La  répétition lexicale et syntaxique (anaphores et hypozeuxes ou parallélismes syntaxiques), la plus puissante de toutes les figures (Molinié) que l’organisation poétique de ce recueil privilégie et dont l’auteure fait un fréquent usage, accroît l’expressivité de ces poèmes et favorise leur constante fonction émotive. C’est que «Tout langage émotionnel tend à prendre la forme répétitive», comme l’écrit quelque part Jean Cohen.     

Poésie «verlibriste» raffinée, à la fois légère et grave, d’une fraîcheur savoureuse, marquée par une progression cumulative de verbes, d’énumérations et de comparaisons, et où les vers sont distribués de manière inégale, sans souci particulier de symétrie ou d’équilibre et sans se conformer à aucun système d’homophonies terminale (Qafiya), elle se développe à travers de multiples sonorités marquantes et un découpage rythmique simplififié au maximum et fondé sur une syntaxe allégée et dynamique qui donne du poids à chaque mot ou groupe de mots en les plaçant chacun dans un vers et en jouant sur leur position spatiale à valeur emphatique.

Ce livre de poésie de Wided Ridha El Habib, produit après 6 ou 7 autres recueils de poèmes et de nouvelles, confirme davantage le talent de cette  poète tunisienne, productive et active, pleine de promesses.


  • Wided Ridha El Habib,Chahiyon kel widede (Délicieux comme l’amour), poèmes en langue arabe, Tunis, Sotupa Grafic, 2020, 118 pages.
  • Wided Ridha El Habib est professeur de français. Elle est titulaire d’une maîtrise en langue et littérature françaises et d’un master en philosophie de la modernité et des lumières. Elle a, à son actif, plusieurs publications de livres et d’articles et a mérité quelques hommages et un prix littéraire qui lui a été décerné, en 2017, en Egypte, pour l’un de ses recueils de nouvelles.
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