L’occupation de la Tunisie a été considérée par les Italiens comme une conquête faite à «leur pays» et jamais acceptée et tolérée (V. la gifle de Tunis). A la fin du XIXe siècle, le mouvement de «colonisation italienne» est à peine à ses débuts, partout dans le pays, des agences italiennes parcourent la Tunisie à la recherche des propriétés à vendre, ils offrent des prix très élevés pour des domaines bien situés, et ils possèdent déjà sur Tunis entre 50 à 60.000 ha. Comme les Siciliens se livrent aussi à la culture de la vigne, culture intensive par excellence, un hectare de vigne peut faire vivre une famille de 7 à 8 personnes, les Français craignent ainsi que les Italiens posséderont bientôt les terres nécessaires pour établir 100.000 paysans, surtout que les Siciliens arrivent déjà en masse et chaque bateau de Sicile en amène plusieurs centaines. D’après le recensement de 1898, effectué par la police coloniale, les Siciliens étaient au nombre de 64.000, et en moins de deux ans, ils étaient passés à 80.000…

Les Siciliens fuyant en masse la pauvreté économique de la Sicile, et de tout le sud de l’Italie, débarquent en Tunisie, s’installent d’abord sur les zones côtières et, ensuite, selon leur spécialisation professionnelle, ils se répandent dans tout le pays, y compris dans le grand sud, les zones minières de Métlaoui, et en petite partie à Djerba et à Tozeur. Très rapidement, les Siciliens s’intègrent à la culture tunisienne, à la population et feront partie du paysage, si similaire à celui qu’ils ont quitté en Sicile. Le climat, la campagne, le paysage, la végétation et même les ruines romaines… sont les mêmes qu’en Sicile. On dirait que dans ce voyage entre deux continents, rien n’avait changé, à part la langue…

En effet, les Siciliens, pour la plupart siculophones et non pas italophones, étaient différents par rapport aux autres Italiens arrivés au XVIIIe siècle en Tunisie. Et c’est l’une des innombrables raisons qui nécessitent d’analyser le flux migratoire sicilien, en nette séparation de celui dit toscan ou italien.

Mais quelle langue parlait et parle encore de nos jours la vieille communauté sicilienne de Tunisie ? Il s’agit d’un mélange de sicilien, de tunisien et de français, devenu la langue de toute la communauté, élément fortement identitaire, utilisé aussi quand le parlant désire ne pas se faire comprendre par les autres communautés.

Le siculo-tounsi, né de l’union d’un mot néo-latin et d’un mot arabe tunisien (le mot tounsi veut dire tunisien), deviendra l’instrument principal de communication à l’intérieur de la communauté sicilienne. Une langue, caractérisée par l’hybridité des apports identitaires, amusante, colorée, directe, immédiate, qui inclura beaucoup d’«expressions fleuries»… principalement dans les deux langues : le sicilien et le tunisien. L’usage du français sera, par contre, beaucoup plus réservé aux complaisances et aux moments où la communauté venait en contact avec d’autres. Un lexique sommaire, limité aux besoins immédiats des locuteurs et une syntaxe simplifiée par rapport aux langues d’emprunt, né de la nécessité de communiquer.

De nos jours, au sein de la vieille communauté sicilienne de Tunisie, on retrouve les mêmes mots, les mêmes expressions dans les trois langues, utilisés selon les situations et l’interlocuteur.

Les études, que je mène en tant que linguiste sur cette langue en voie de disparition (selon l’Unesco, sur les 7.000 langues parlées dans le monde, une langue disparaît en moyenne toutes les deux semaines), sont presque inexistantes, à part quelques documents ou journaux de l’époque… s’agissant d’une langue orale, souvent dénigrée, instrument d’expression du prolétariat, voire du sous-prolétariat sicilien de Tunisie, parfois objet de racisme et d’exclusion sociale. C’est pour cela, qu’avec le metteur en scène Marcello Bivona, lui aussi sicilien de Tunisie, nous avons décidé de laisser une trace orale de cette langue devenue désormais rare et de tourner un long métrage sur le siculo-tounsi. Ce film documentaire, ayant pour titre «Siciliens d’Afrique. Tunisie Terre Promise», sera présenté et projeté au printemps en Tunisie.

On y reviendra !

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