Environ 60% des zones humides en Tunisie pourraient disparaître. Elles  ont connu, déjà, des changements radicaux. La plupart des zones humides d’eau douce, situées autour de la Medjerda, se trouvent dans une situation désastreuse. Selon le communiqué de presse publié par WWF chaque année, la Journée mondiale des zones humides (Jmzh) est célébrée pour commémorer la signature de la convention sur les zones humides, le 2 février 1971, dans la ville iranienne de Ramsar.

Pour cette année, le secrétariat de la convention de Ramsar a choisi pour l’édition 2021 de la Journée mondiale des zones humides (Jmzh) le thème « Zones humides et eau » pour mettre en évidence le rôle primordial joué par les zones humides et la coexistence inséparable avec les ressources en eau. Dans ce cadre, la semaine des zones humides a été organisée conjointement par le Fonds mondial pour la Nature-Afrique du Nord (WWF-NA) et la Direction générale des forêts (DGF) du 22 au 25 février 2021.

Dans ce contexte, Mme Leïla Ben Abdeladhim, chef de service d’étude d’aménagement littoral,  nous a expliqué que  les zones humides côtières en Tunisie présentent une grande diversité mésologique.  Ces zones humides côtières ont plusieurs fonctions, dont la régulation des flux hydrologiques et l’atténuation des effets des inondations ou de submersion et de l’érosion. Le maintien des habitats favorables à la flore et à la faune sauvages et notamment aux oiseaux d’eau.

Valorisation des zones humides

Ces zones humides côtières en Tunisie représentent 62 272 ha de la superficie totale des zones humides tunisiennes (3 300 000 ha). Elles assurent, à travers leur communication avec la mer ou entre elles, des fonctions essentielles au maintien de l’équilibre écosystémique et socioéconomique. Sur les 41 sites classés Ramsar, 28 zones humides font partie des écosystèmes côtiers. Parmi les stratégies nationales des zones humides, on peut citer le programme national d’assainissement et de valorisation des zones humides côtières qui appartient à l’Apal.  De surcroît, des études pour plusieurs zones humides littorales ont été classées en zones sensibles.

Ces programmes s’appuient sur des outils de planification. Les schémas directeurs d’aménagement des  zones sensibles (SDAZS), plans de gestion, études d’aménagement et de valorisation en font partie. Le ministère de l’Equipement, de l’Habitat et de l’Aménagement du territoire a élaboré des SDAZS littoraux, qui donnent une délimitation assez précise des espaces particulièrement sensibles nécessitant un aménagement et une gestion adaptés à leurs particularités naturelles. 

Il a pour objectif, entre autres, d’assurer l’équilibre entre les différents types d’occupation de l’espace, d’identifier et de caractériser les contraintes et les potentialités socioéconomiques en vue de la valorisation et de l’aménagement intégré des écosystèmes côtiers  et de définir la meilleure stratégie possible pour le développement durable de ces écosystèmes.  Ces études fournissent un plan détaillé de zones et d’interventions à réaliser. Elles sont élaborées sur la base des recommandations faites dans les SDAZS et couvrent des zones plus petites à protéger ou à réhabiliter.

Mme Ben Abdeladhim a ajouté  qu’afin de préserver les zones humides côtières, le but n’est pas de produire une stratégie ou un plan, mais d’assurer la réussite  d’un processus qui dépend de sa capacité à produire du changement sur le terrain en tenant  compte d’une action positive sur le terrain.

Faux dilemme des Iles Kerkennah

De son côté, Zied Ahmed, administrateur au Ciheam à Montpellier, a souligné que plusieurs entreprises n’ont pas été installées à l’archipel de Kerkennah vu  l’absence d’une zone industrielle ou d’une zone d’activité. Selon l’Anpe, toute activité industrielle devra se faire dans une zone appropriée, ce qui n’est pas le cas pour l’archipel vu le caractère « sensible » de l’écosystème kerkennien. Le territoire maritime de Kerkennah est  classé comme «territoire sensible» au regard de la richesse de son environnement. 

Le schéma d’aménagement territorial n’avait pas prévu de zones industrielles sur l’archipel,  les principales priorités à Kerkennah étant de  protéger l’environnement, préserver les ressources et développer le tourisme durable. Le projet Devlok a porté le débat à l’échelle locale et régionale. Un débat a permis d’arriver à une solution avec la société civile. Kerkennah, la plus grande terre humide en Tunisie, connaît un déclin environnemental sans précédent : plastique, surpêche, pétrole, anarchie, illégalité.  Plusieurs institutions et associations gardent une image passéiste de l’archipel. En plus des problèmes environnementaux, Kerkennah a d’autres enjeux à relever, en l’occurrence le chômage des jeunes,  la migration vers le continent, l’épuisement des ressources, le vieillissement de la population.Dans le Plan local de développement (PLD), la population locale a insisté sur la nécessité de créer des emplois et de préserver l’environnement fragile de l’archipel.  Car l’environnement ne peut être préservé que par des activités économiques durables et respectueuses du milieu naturel. L’installation de cette infrastructure permettra de structurer l’économie de l’archipel.  C’est une occasion de cadrer les activités industrielles qui peuvent se développer sur l’archipel, à condition que l’Etat joue son rôle régalien de contrôle.  Autrement dit, l’archipel poursuivra la route qui l’amène inexorablement vers la perte de tous ses atouts environnementaux et humains.

Dévasement des barrages collinaires

Des efforts doivent être déployés par toutes les parties prenantes en vue de protéger les écosystèmes en Tunisie.  Dr Raoudha Gafrej, experte en  eau et en changement climatique,   a formulé des recommandations dont la nécessité de disposer des données sur l’hydrologie et hydrométrie (apports au niveau des barrages collinaires, débits des oueds, qualité de l’eau, dévasement des barrages collinaires). D’où le besoin  de mener des études hydrogéologiques sur les aquifères de Ghar El Meleh. Par ailleurs, il faut anticiper les risques liés aux barrages collinaires entièrement envasés pour protéger ces ouvrages des inondations.

Il est également nécessaire d’appuyer la recherche pour avoir des solutions basées sur la nature afin d’assurer la dépollution de l’oued Medjerda et de la lagune, des terres avoisinantes et des sols et protéger la population limitrophe.  Il est impératif d’améliorer l’alimentation du lac, côté Gatayas, par les eaux de la mer (projet en cours de financement par le WWF). Dans le cadre du protocole de Ramsar, il est question, de même, d’opter pour l’interdiction des rejets des eaux usées dans la zone de Ghar El Melh et donc considérer la priorité d’assainissement des zones non assainies comme une priorité. Il est recommandé, enfin, d’améliorer  l’épuration des eaux dans l’objectif d’une réutilisation totale des eaux épurées.

L’élévation du niveau de la mer affectera à long terme la dégradation de l’état des nappes dont la surexploitation ne cesse d’augmenter d’une année à l’autre, et ce, à cause du réchauffement global et à une plus forte évaporation. De ce fait, l’installation de moyens de contrôle et de suivi des prélèvements est une priorité (installation de compteurs d’eau et de système d’eau intelligent).

Salinisation élevée des terres

Enfin, en intégrant l’impact du changement climatique et la vulnérabilité des ressources en eau, il conviendra de réviser les activités économiques tout en ayant en tête la stabilité des revenus et le maintien des emplois et en sauvegardant les ressources en eau.  Le recours à des solutions basées sur la nature est nécessaire.  Certaines zones agricoles limitrophes au lac qui risquent la submersion peuvent dès maintenant être annexées au lac en tant que zone de protection de ce dernier.

Par contre, la salinisation galopante dans la zone basse et pour les zones de coteaux peut être contrée par diverses mesures dont la restriction des pompages, la recharge par les eaux conventionnelles et non conventionnelles, selon les dires de Mme Raoudha Gafraj. « Les zones humides ont un rôle majeur à jouer dans l’adaptation au changement climatique. Ne  laissons pas disparaître les zones humides !», a conclu Dr Oula Amrouni, maître assistante (HDR) et chercheuse Instm coordinatrice régionale -Medefriend-Unesco.

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