Afin d’étudier les impacts de la crise du Covid-19 en Tunisie, le ministère des Affaires locales et de l’Environnement a élaboré,  avec la coopération allemande au développement (GIZ), une étude intitulée : «Les impacts socioéconomiques, environnementaux et climatiques du Covid-19», en Tunisie, en 2020 qui s’inscrit dans la cadre du projet « Renforcement des capacités institutionnelles pour la mise en œuvre de la NDC en Tunisie». L’étude synthétise les principales évolutions mondiales et nationales consécutives à la crise du Covid-19 durant l’année 2020 d’un point de vue socioéconomique, environnemental et climatique. Elle aborde également les principales politiques économiques conduites dans le monde et en Tunisie pour atténuer les effets de la crise et permettre une relance durable. Dans ce contexte, nous avons rencontré Adel Ben Youssef, enseignant à l’Université Côte d’Azur (UCA) et à l’Université franco-tunisienne pour l’Afrique et la Méditerranée (Uftam). Cet expert international en matière de changement climatique, qui accompagne régulièrement la délégation tunisienne aux différentes conférences des parties (COP), est consultant pour de nombreuses institutions internationales et actif dans la société civile tunisienne. Entretien

Quelles sont les motivations derrière l’étude : «Les impacts socio-économiques, environnementaux et climatiques du Covid-19 conduite par le  ministère des Affaires locales et de l’Environnement avec la coopération allemande au développement ?

Cette étude est une analyse des impacts de la crise du Covid-19 en 2020 afin de tirer les leçons pour le futur. La période d’observation est celle de l’année 2020 uniquement. D’un point de vue méthodologique, on a cherché à retracer les principales évolutions de la crise du Covid-19 dans le monde, en général, et en Tunisie, en particulier, en observant, d’une part, les impacts socioéconomiques et, d’autre part, les impacts environnementaux et climatiques. C’est une méta-analyse qui cherche à dresser un bilan.

Cette étude arrive à temps, avec un horizon qui commence à s’éclaircir et avec un retour progressif à la normale, attendu dans quelques mois. Il faut dire que la crise politique en Tunisie a relégué la crise économique au second plan, même si le pays a besoin d’un plan de relance sans pareil ! Par ailleurs, l’étude arrive à temps, car nous sommes en train de formuler le nouveau plan de développement quinquennal 2021-2025.

Les mesures restrictives adoptées pour freiner l’épidémie ont eu des répercussions bénéfiques sur l’environnement, grâce au ralentissement de l’activité humaine, responsable de la pollution dans le monde…

Contenir la pandémie en limitant la transmission du virus a conduit la quasi-totalité des pays à adopter des mesures sévères en matière de restrictions de mobilité, ce qui a considérablement ralenti l’activité économique dans le monde. La récession que traverse l’économie mondiale peut être considérée comme la plus “profonde” depuis la Grande dépression des années 30. La croissance du PIB mondial s’est contractée de 4,3%  et le volume du commerce mondial a diminué de 9,5% en 2020 (Banque mondiale, 2021). L’économie tunisienne a enregistré une contraction de 8,8% de PIB en 2020 (INS, 2020). C’est la plus importante depuis l’Indépendance. Les impacts économiques sont sans précédent, comme le montrent les prévisions de l’Ocde, du FMI et de la Banque mondiale.

Mais, en même temps, un effet positif inattendu a été observé sur la biodiversité, le réchauffement planétaire et la «nature». La biodiversité a montré sa capacité à se régénérer, même en un laps de temps. Les émissions de gaz à effet de serre (GES) ont été considérablement réduites en 2020. Selon l’Agence Internationale de l’Energie (AIE, 2021), les gaz à effet de serre ont été réduits de 8%. Cette réduction est compatible avec les accords de Paris de 2015. Les émissions de GES en Tunisie ont baissé mécaniquement suite au ralentissement de l’activité économique. Le confinement, lors de la première vague de Covid-19, avait conduit à l’amélioration de la qualité de l’air et à une diminution du dioxyde d’azote atmosphérique (NO2) d’environ 55% à Paris, Rome, Milan et Madrid. La concentration de dioxyde d’azote (NO2), de dioxyde de soufre (SO2) et de monoxyde de carbone (CO) a diminué de 40% en mars et avril 2020 dans la plupart des régions de la Tunisie, par rapport à la même période en 2019 (INM, 2020).

Pour la Tunisie, la situation économique a été très difficile. Avez-vous remarqué des tendances positives en dépit de la crise?

Malgré la situation économique difficile, une certaine tendance positive a été observée en Tunisie avec le Covid-19 : les envois de fonds de la diaspora ont été augmentés, la résilience du secteur agricole, l’accélération de la numérisation, l’évolution de la consommation et les impacts positifs sur l’environnement…Les transferts de la diaspora tunisienne ont enregistré une augmentation remarquable en 2020, de l’ordre de 8%, un record jamais atteint auparavant.

Aussi, le secteur agricole a mieux performé pendant la crise du Covid-19. Les industries agricoles ont augmenté par rapport à la même période de l’année précédente. Au cours du premier trimestre de 2020, le secteur agricole a connu une augmentation de 7,1% et de 3,6% au deuxième et au troisième trimestre.

Lors du confinement, il a été constaté une diffusion réussie des technologies digitales dans de nombreux secteurs en Tunisie, démontrant une plus grande capacité à changer de modèle économique et à utiliser de moins en moins les interactions physiques. Un changement important a été effectué en matière de prestation de services durant la période de confinement (E-santé, E-commerce, E-gouvernance, etc.).

Les activités sur les sites industriels, les usines et les secteurs de la construction ont été minimes depuis le début de la pandémie du Covid-19, entraînant une diminution de la pollution, une amélioration de la qualité de l’air et un effet positif sur la biodiversité. Les pays doivent prendre en considération les leçons tirées du Covid-19 et mettre en œuvre des politiques pro-environnementales.

Enfin, le changement de comportement des consommateurs tunisiens au cours de la période de confinement, dans la manière d’acheter et de consommer, a entraîné une meilleure efficience dans l’usage des produits et une diminution des déchets. Selon une enquête de l’INS, réalisée auprès de Tunisiens au cours des deux premières semaines de confinement, environ 89% des sondés ont déclaré être au courant du gaspillage alimentaire et que le confinement lié au Covid-19 aurait eu un impact substantiel pour 93% des questionnés. Une capitalisation d’usage des ressources est à mettre en place pour une plus grande efficience dans le futur.

Quels sont les changements politico-économiques que vous suggérez pour le futur ?

Plusieurs pistes sont évoquées dans notre étude. La première consisterait à accélérer la transition énergétique, le soutien à l’innovation, l’investissement dans de nouvelles infrastructures énergétiques (Internet de l’énergie) et le soutien réglementaire à ce secteur. La transition énergétique est un impératif.

Il faut également investir dans la santé et les infrastructures résilientes «Invest in health and resilient infrastructure»; le Covid-19 a montré de manière catégorique l’importance des infrastructures sanitaires. Plus largement, la question des infrastructures se pose au-delà de la question sanitaire (routes, écoles, culture, santé, espaces verts, espaces de loisirs…). Les infrastructures devraient être capables de résister et de fonctionner en présence d’événements naturels extrêmes (dont l’occurrence et l’intensité devraient être revues à la hausse) et de pandémies.

Sur un autre plan, il est important de promouvoir l’emploi vert, en l’occurrence les emplois dans les segments écologiques et pro-climatiques qui sont au cœur d’un tiers des plans de relance dans le monde. La transition écologique est créatrice d’emplois en général. La conditionnalité environnementale et climatique dans l’attribution des aides aux entreprises devrait être utilisée comme mécanisme incitatif.

Il est nécessaire aussi de verdir nos villes, parce que le verdissement des villes est fondamental pour assurer des conditions de vie normale et améliorer la qualité de vie des citoyens. En effet, les températures dans les zones urbaines sont de 3 à 5°C plus élevées que dans les espaces ruraux. Cela accentue les effets du changement climatique et accroît la demande d’énergie. Une rupture devrait avoir lieu pour mettre la nature au cœur des villes.

La Tunisie devrait se concentrer sur l’utilisation de véhicules et d’équipements durables, le recours aux carburants alternatifs, l’amélioration des infrastructures urbaines et la mise en œuvre des mobilités douces et électriques pour favoriser la transformation vers une économie à faible émission.

Pour conclure, le nouveau plan de développement 2021-2025 constitue une excellente opportunité de faire ces changements radicaux, en passant à une économie sobre en carbone. La transition énergétique et l’engagement à réduire les émissions de GES afin d’atteindre les objectifs de l’Accord de Paris sont essentiels dans un monde post-Covid-19.

Je propose que les deux prochaines années soient dédiées à la réforme de la simplification administrative par le recours à une digitalisation « verte». Les investissements dans les technologies digitales pour une plus grande efficacité énergétique, les initiatives pour passer à des villes intelligentes, des bâtiments intelligents, la mise en place d’écosystèmes digitaux et le déploiement de services à distance ont un impact environnemental fort.

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