La Tunisie a régressé d’un point au classement général en matière de res- pect de la liberté de presse (73 sur 180 pays), selon Reporters sans fron- tière (RSF), mais il ne faut pas s’en étonner pour autant si d’autres domaines suivent et observent un retour à la case départ, notamment en ce qui concerne les libertés de la femme. Aussi paradoxal que cela puisse pa- raître, c’est sous la coupole du Parlement que l’exercice de la censure et la violence choquent le plus.

Tout a commencé avec un projet de loi présenté par la Coalition Al-Karama visant à amender le décret-loi n°116 portant création de la haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (Haica). En point de mire, la suppression des licences pour la création des chaînes de télévision satellitaire et de radio.

Tout était calculé pour faire basculer le paysage audiovisuel dans la médiocrité et porter atteinte à un secteur qui a toujours constitué l’objet de convoitise pour les lobbies financiers. Un exercice d’influence bien notoire qui risquait de porter le coup de grâce à la liberté de presse et offrir à la nouvelle troïka une mainmise sur le paysage médiatique. Adopté à la hâte par la Commission des droits, des libertés et des relations extérieures à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), le projet tombe heureusement aux oubliettes grâce à la mobilisation des instances syndicales nationales et internationales (Snjt, Haica, FIJ…). Cherchant à museler le quatrième pouvoir et ne souffrant guère les critiques à l’encontre de certains députés et blocs parlementaires, il n’y avait pas mieux que l’ARP et l’incontournable immunité parlementaire derrière laquelle se dissimulent certains députés, pour surfer sur la vague de l’immunité, échapper aux poursuites judiciaires et mener la guerre contre certains journalistes et médias. Violence verbale, menaces, campagnes de diffamation, discours haineux, tout est permis sous la cou- pole parlementaire. Les journalistes sont menacés dans leur intégrité physique. L’intimidation d’un cameraman de la TV nationale par un député du parti Ennahdha en février dernier ne pouvait que confirmer cette tendance à vouloir apprivoiser les médias.

« Depuis les élections de 2019, la liberté de la presse est, plus que jamais, un enjeu politique. Les parlementaires et les politiciens d’extrême droite n’hésitent plus à s’en prendre ouvertement aux acteurs des médias. D’une manière générale, le climat de travail des journalistes et des médias s’est nettement détérioré. Les parlementaires d’extrême droite ont un discours de haine envers les membres de la Haica et les violences contre les journalistes et les médias se sont multipliés », regrette RFS dans son rap- port à propos de la liberté de presse en Tunisie.

Des dizaines de reporters ont été victimes de violences, le 27 février 2021, lors d’une manifestation organisée par le parti Ennahdha, avait aussi souligné RSF, appelant les autorités à faire toute la lumière sur ces incidents. D’après le Syndicat national des journalistes (Snjt), au moins 29 reporters, dont 15 femmes journalistes, ont été agressés. Trois d’entre elles ont rapporté avoir été victimes de violences sexuelles. C’est la première fois que des femmes journalistes sont victimes de telles agressions en Tunisie. Le récent et triste épisode de

tentative d’inféoder l’une des plus prestigieuses institutions d’information en Tunisie, en l’occurrence l’agence Tunis- Afrique Presse, atteste de la dégradation de la situation dans le pays et d’une volonté farouche et criarde de main- mise sur le paysage audio- visuel. L’intrusion des forces de l’ordre dans les locaux de l’agence pour imposer la nomination de Kamel Ben Younes fut une première dans les annales de la TAP. Jamais, même au pire moment de la dictature de Ben Ali, une institution de médias n’ait subi un affront pareil. Mais comme l’avait écrit Voltaire « la poli- tique a sa source dans la perversité plus que dans la grandeur de l’esprit humain ».

Agressions des femmes journalistes!

Des femmes journalistes brutalisées pour la première fois et des policiers qui débarquent à la TAP (pour la première fois aussi). Que n’a- t-on pas déjà écrit qui puisse alerter sur la dégradation de la situation des droits humains. Peut-être faut-il se pencher encore plus aujourd’hui sur la situation des droits de la femme en Tunisie et sonner l’alerte du fait qu’elle risque d’être agressée même sous la coupole du Parlement. Le premier cas concernant des allégations de menaces et actes d’intimidation fondés sur le genre, d’atteinte à la liberté d’opinion et d’expression et d’impunité a fini dans les locaux de l’Union interparlementaire à Genève (Suisse). Il s’agit d’une plainte déposée par Abir Moussi qui a été jugée recevable par l’UIP. Tout récemment, Samia Abbou a été agressée verbalement par l’un des représentants de la coalition Al-Karama. Au menu de l’agression, insultes et injures indignes d’un député mais au nom de l’immunité parlementaire et en l’absence de réactions fermes de la part de la présidence de l’ARP tout est permis. Attayar a fustigé et dénoncé ces agissements et a condamné le silence de la présidence du Parlement. Un silence qui pose moult questions sur l’absence de réactions quand il s’agit surtout d’une victime hors du cercle de la nouvelle Troïka parlementaire.

Face à ces menaces qui pèsent sur les acquis et les libertés de la femme, l’Association tunisienne des femmes démocrates s’est adressée à la rapporteuse spéciale des Nations unies sur la violence contre les femmes, ses causes et ses conséquences au sein du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Une plainte a été déposée à cet effet marquant la fin d’un rêve post-révolution.

Du pain sur la planche pour la diplomatie tunisienne au Conseil des droits de l’hommes relevant de l’ONU dans les mois à venir d’autant plus que des eurodéputés n’ont pas manqué de soule- ver la montée dans notre pays de discours populistes s’attaquant à l’égalité homme- femme et à certaines libertés individuelles, le recours au renforcement de la sécurité intérieure, la répression croissante à l’égard des jeunes et les menaces qui pèsent sur les journalistes.

Photo : Abdelfattah Belaid
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