Accueil International COMMENTAIRE : Ils se payent sur la bête comme au XIXe siècle

COMMENTAIRE : Ils se payent sur la bête comme au XIXe siècle

L’histoire est un perpétuel recommencement», disait Thucydide, un homme politique, stratège, historien athénien, et auteur de «La Guerre du Péloponnèse» (récit de la guerre qui opposa Athènes et Sparte entre 431 et 404 av. J.-C., Ndlr). La rumeur enflait depuis quelques semaines dans les médias occidentaux à propos d’un probable «deal» (transaction) entre Trump et Zelensky sur l’exploitation des énormes gisements miniers de l’Ukraine. Aux dernières nouvelles, Washington et Kiev auraient négocié un accord sur les minerais stratégiques, dits «minéraux critiques», et les terres rares. Et il pourrait être signé demain.

En effet, le locataire de la Maison-Blanche n’a cessé d’exiger ces derniers temps auprès des autorités ukrainiennes une compensation à l’aide versée depuis trois ans, soit quelque 120 milliards de dollars, selon l’Institut de Kiel pour l’économie mondiale (IfW Kiel).

Or, d’après les bruits de couloirs, le bureau ovale était trop gourmand, en espérant un laisser-passer pour un accès à 500 milliards des vastes réserves minières ukrainiennes contre un soutien de l’Oncle Sam: une nouvelle forme de protectorat pour ne pas dire du colonialisme new look !

Dans son bras de fer avec le magnat de l’immobilier new-yorkais, l’ex-humoriste Volodymyr Zelensky avait alors rejeté catégoriquement cette prédation néo-impérialiste, refusant de signer un texte que «dix générations d’Ukrainiens» devront solder.

«Ce n’est pas une conversation sérieuse», a déclaré le président ukrainien. «Je ne peux pas vendre notre État».

Le chef d’État ukrainien avait déjà évoqué la possibilité d’un tel échange, richesses contre garanties de sécurité, dès octobre, lorsqu’il avait présenté les grandes lignes de son «plan pour la victoire», sans pour autant brader son atout majeur.

Toutefois, cette revendication financière des États-Unis n’est plus d’actualité. En revanche, le nouveau «draft» (document de l’accord) prévoit qu’Américains et Ukrainiens exploitent en commun des richesses minières, et que les revenus qui en seraient issus aillent dans un fonds «conjoint à l’Ukraine et l’Amérique», selon une source ukrainienne informée du contenu du compromis et interrogée par l’AFP avant-hier soir. Les Américains auraient accepté d’enlever «toutes les clauses qui ne nous convenaient pas, en particulier les 500 milliards de dollars», ajoute le haut responsable sous bannière jaune et bleue.

Au final, le texte de l’accord sur les minerais comporterait une référence à la sécurité de l’Ukraine, mais les montants en jeu et les garanties de sécurité demeurent flous. Des pourparlers sont encore en cours sur ces deux points, selon le haut responsable ukrainien interrogé par l’AFP.

Il est à signaler que 21 des 30 substances que l’Union européenne (UE) définit comme des « matières premières critiques » se trouvent en Ukraine, notamment dans le sud du bouclier cristallin ukrainien, principalement sous la mer d’Azov et dans les régions annexées par la Russie (Donetsk, Berdyansk,Dnipropetrovsk, Louhansk et Zaporijia) ce qui représente environ 5 % des réserves mondiales. Le grenier à blé du Vieux continent produit notamment trois minerais critiques: le manganèse (8e producteur mondial, selon World Mining Data), le titane (11e), le graphite (14e) et le lithium (le pays dispose de 450.000 tonnes de réserves de ce minerais, ), également incontournable pour les batteries.

Le titane, qu’il soit métallique ou sous forme de dioxyde, est utilisé dans l’industrie militaire, l’aérospatiale, l’aéronautique, l’optique, la chimie, l’automobile, le sport et l’énergie (dont le nucléaire) ou encore le biomédical. On retrouve donc le titane dans un très large panel d’applications. Par contre, le principal secteur non métallurgique à recourir au manganèse est l’industrie des batteries et piles à usage domestique. Les alliages de manganèse quant à eux sont indispensables au secteur de la construction (rails, poutres) et de l’automobile (tôles de carrosserie…). Et le graphite est indispensable pour les batteries électriques : «20% des ressources mondiales estimées» sont emmagasinés dans le sol ukrainien, lit-on dans une note du Bureau français de recherches géologiques et minières (Brgm).

Outre les minerais stratégiques, Donald Trump convoite aussi les terres rares (17 éléments, qui partagent des propriétés électro-magnétiques spécifiques, soit 15 lanthanides : Lanthane; Cérium; Praséodyme; Néodyme; Prométhium ; Samarium; Europium; Gadolinium; Terbium; Dysprosium; Holmium; Erbium; Thulium; Ytterbium et Lutécium, ainsi que Scandium et Yttrium, Ndlr) qui sont pour la plupart inexploitées, difficiles à extraire, ou de facto sous contrôle russe (zones occupées de l’Ukraine). Ces dernières sont nécessaires à la production des équipements numériques et pour le développement de l’Intelligence artificielle (AI), mais nécessitent un processus d’extraction polluant — par trempage de très larges volumes de sols dans des solvants chimiques à forte concentration —, générant de nombreux déchets et diffusant des éléments toxiques.

On estime à 120 millions de tonnes, les réserves mondiales en oxydes de terres rares en 2021, selon l’Institut d’études géologiques des États-Unis : la Chine (37%), devant le Brésil (18%), le Viêt Nam (18%), la Russie (10%), l’Inde (6%), l’Australie (2,8 %), les États-Unis (1,2 %), etc.

Nul doute, exploiter les gisements ukrainiens impliquerait des investissements considérables pour les USA.

Néanmoins, les Américains ne sont pas les seuls à adopter une telle stratégie en convoitant les minerais de pays tiers. La Russie par exemple par l’intermédiaire du groupe Wagner monnaie son soutien aux régimes des pays du Sahel et en Centrafrique, en ayant accès à leurs trésors enfouis dans les entrailles de la terre et en réglant ses prestations de services en nature. Comme quoi, comme au XIXe siècle, les grandes puissances préfèrent se payer sur la bête !

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