Le Chef de l’Etat tarde toujours à mettre en place une feuille de route à même de dissiper le flou persistant face aux pressions étrangères, notamment des pays donateurs. En Tunisie, plusieurs activistes politiques ne cachent plus leur inquiétude quant à la prochaine phase politique, parmi eux l’ancien député de l’Assemblée des représentants du peuple Sahbi Ben Fraj. Interview.


Comment suivez-vous la situation politique actuelle en Tunisie ?
Comme tout le peuple tunisien. Nous sommes depuis un mois et demi dans une phase transitoire entre une démocratie installée depuis dix ans et un avenir qui n’est pas clair. On est en train de suivre la situation avec intérêt mais aussi avec inquiétude, en tant que citoyen tunisien. En tant que politicien et ex-député, je suis encore plus inquiet. Depuis le 25 juillet, on n’y voit pas plus clair, nous observons de mauvais indicateurs économiques et sociaux et maintenant diplomatiques. Nous avons besoin d’une meilleure visibilité.

Les décisions présidentielles jouissent d’un fort soutien populaire. Pensez-vous que Kaïs Saïed est sur le bon chemin ?
Les sondages l’indiquent, ce n’est pas moi, même dans la vie quotidienne, nous observons que le Président Kaïs Saïed jouit d’un parfait soutien populaire qui était à son apogée le 25 juillet. Une date qui a permis aux Tunisiens de se débarrasser d’une scène politique de plus en plus détestée. Cette popularité est toujours là, mais progressivement elle cède la place à une inquiétude et à des interrogations.
Vous insistez sur le mot inquiétude. Expliquez-nous pourquoi ?

Nous avons des défis économiques et sociaux énormes. Mais d’abord sur le plan politique, que va-t-on faire ? Allons-nous vers une dissolution du parlement, une suspension de la Constitution et un nouveau régime politique ? Va-t-on accompagner cette phase transitoire par des arrangements avec la classe politique ? Est-ce que les choix économiques seront d’austérité ? Que va-t-on faire face à la crise sanitaire avec des prévisions d’une nouvelle vague dans quelques semaines ?

Si vous étiez amenés à dresser vous-même un plan de sortie de crise, que feriez-vous ?
Je pense que le Président est devant un dilemme. Il a déclaré qu’il va respecter la Constitution alors que les changements qu’il a promis au peuple tunisien se heurtent à des considérations constitutionnelles. En effet, certains choix qu’il veut mettre en exécution ne peuvent pas se faire dans le cadre constitutionnel. Si on veut sortir de ce cadre, il nous faut un autre consensuel avec les partis politiques et les organisations nationales. C’est une sorte de dialogue qu’il faut instaurer. Le Président n’est pas en train de converser avec la classe politique, il se trouve dans un double blocage.

Donc êtes-vous pour le passage à une troisième République ?
J’ai toujours été en faveur d’un passage à une troisième République. Nous l’avons dit depuis les élections de 2019 et même avant. Ce régime politique est caduc et ne fait qu’engendrer les crises. Les différents acteurs politiques n’étaient pas prêts à dialoguer pour le changer, donc le 25 juillet il y a eu ce passage en force, et nous sommes devant un fait accompli. Comment procéder ? Soit on continue ce coup de force et on passe à une nouvelle Constitution par la voie d’un référendum, soit on revient à une assemblée arrangée avec un minimum de dialogue pour accompagner ce changement politique. Le passage en force pourrait se heurter à un problème de reconnaissance internationale et d’absence de consensus national. Il faut assurer une entente autour de n’importe quel processus que nous voulons mettre en œuvre.

Peut-il faire cavalier seul dans la lutte contre la corruption ?

Ce n’est pas un problème de cavalier seul, ce sont des mesures et des procédures qu’il nous faut. Sa volonté et sa popularité sont indispensables pour mener cette guerre. Mais il faudrait mettre des mécanismes et tout un système anticorruption appuyés par des lois et des procédures. Malheureusement, ce système mafieux, on ne peut pas le combattre par des actions spectaculaires qui sont nécessaires parfois, mais restent insuffisantes.

Le G7 et plusieurs autres organismes et structures ont appelé Kaïs Saïed à mettre en place un nouveau gouvernement et à clarifier la prochaine étape. Pourquoi selon vous opte-t-il pour le flou et le suspense ?

Les demandes du G7, mis à part le fait qu’il s’agit d’une ingérence, sont logiques. On aurait dû les faire depuis un mois et demi. Nommer un gouvernement et instaurer un minimum de dialogue, ce sont des appels légitimes. Kaïs Saïed est confronté à un défi : sortir ou rester dans le cadre constitutionnel. Sortir de la Constitution est une décision assez lourde mais qui est fortement populaire. Au niveau international, sortir de la Constitution pourrait entraîner une obstruction. Le Chef de l’Etat, en faisant cavalier seul dans cette crise, est tenté par l’instauration d’un nouveau régime politique qui est basé sur sa vision exprimée au cours des élections de 2019. En se basant sur cette popularité, il pourrait faire un deuxième passage en force à l’issue d’un référendum, mais je pense qu’il n’a pas trouvé des garanties financières à l’international pour mener son nouveau coup de renouveau total dans la vie politique tunisienne.

Vous évoquez spécialement la position de l’Union européenne étant le premier partenaire économique de la Tunisie ?

Non pas forcément, il y a aussi le G7 qui a appelé à un gouvernement, les financiers de l’Etat tunisien veulent un système démocratique plutôt classique et non pas un régime flou dont on ne connaît pas les aboutissements. A travers ces décisions, le parti Ennahdha semble être le grand perdant.

Peut-on estimer que l’islam politique est fini en Tunisie ?
Il est en train de finir partout dans le monde. Quand nous étions au pouvoir avec Tahya Tounès, je m’attendais à ça, la mouvance islamiste est en baisse de régime. Mais il faut s’attendre à ce que le parti Ennahdha se construise un nouveau visage, voire une nouvelle identité. Ennahdha, tel qu’il est dirigé par Ghannouchi, est fini. Le problème c’est que les autres partis sont également finis, nous assistons à une désertification de la vie politique en Tunisie. Mis à part le PDL (Parti destourien libre) qui persiste toujours, toute la classe politique est touchée par le 25 juillet et c’est un risque pour la vie politique, car le vide créé à l’issue de ces événements pourrait être comblé par des mouvements fanatiques, par des groupes fascistes et populistes.

La récente polémique autour de l’union interparlementaire a fait grand débat. Qu’en pensez-vous ?
Ce sont des signes de fin de vie. Rached Ghannouchi, Qalb Tounès… doivent lever le drapeau blanc. Ils essayent de trouver un appui international, mais c’est ridicule, cela n’aura aucun impact.

Venons-en à la question sanitaire. Comment évaluez-vous actuellement la situation épidémiologique en tant que médecin ?
Elle s’améliore. C’est en partie l’évaluation naturelle du virus et du variant Delta qui s’est propagé en Tunisie et qui a provoqué des milliers de victimes qu’on a pu éviter. Il faut dire aussi que nous sommes en train d’avancer sur le plan vaccination massive, mais il ne faut pas baisser la garde car on n’a pas dépassé les 50% de personnes vaccinées. Il faut s’attendre à un rebond de la contamination. Il faut convaincre les gens réticents et renforcer le système sanitaire.
Justement, comment expliquez-vous la réticence des Tunisiens, notamment face à la deuxième dose ?
C’est naturel. Ce n’est pas propre qu’à la Tunisie, les antivaccins agissent à travers les réseaux sociaux et les fausses informations. Sauf qu’il faut dire que nous n’avons pas établi une politique de communication assez efficace, nous avons seulement travaillé sur l’appel à la peur pour éviter la contamination.

La rentrée scolaire va-t-elle compliquer la donne ?

Oui probablement. Mais si on parvient à vacciner tous les élèves âgés de plus de 14 ans, on peut éviter un rebond de la contamination en milieu scolaire

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