La Centrale syndicale semble s’inscrire davantage dans une démarche politique visant à placer le Président de la République devant un fait accompli : on vous soutient, oui ! Mais vous ne pouvez pas faire cavalier seul dans cette situation de blocage. C’est, en tout cas, ce que veut faire entendre la Centrale syndicale en multipliant dernièrement ses manœuvres d’ordre politique.

Plus d’un mois et demi après les évènements du 25 juillet, les choses sont toujours au point mort, du moins en ce qui concerne la mise en place d’un nouveau gouvernement. En dépit de quelques décisions, des descentes spectaculaires dans les entrepôts de spéculation, des arrestations et des affaires de justice, la crise politique est loin d’être résolue. Ce qui a valu une pression étrangère de plus en plus grandissante.

Sauf que cette pression ne parvient pas uniquement de l’Occident. A l’intérieur,  le Président de la République  est également sous pression. Autant dire que la situation de tension dans l’échiquier politique persiste encore, impliquant même les organisations nationales.

Parmi ces organisations figure assurément l’Union générale tunisienne du travail (Ugtt) qui n’a cessé, depuis plusieurs semaines, d’appeler à une feuille de route, jusqu’à ce qu’elle ait décidé de dresser la sienne ! Le dernier tête-à-tête entre Kaïs Saïed et le premier responsable de la Centrale syndicale remonte au 26 juillet, le lendemain du coup de passage en force opéré par le Président de la République  et ayant fini par la prise de tous les pouvoirs. Depuis, les canaux de communication ne se sont pas renouvelés entre les deux parties, et pour l’Ugtt on se contentait de quelques déclarations appelant le Chef de l’Etat à clarifier ses positions.

Il n’en demeure pas moins que depuis le 25, Saïed a invité à maintes reprises le président du patronat, Samir Majoul, pour multiplier ses messages aux hommes d’affaires et aux Tunisiens.  

Hier, lundi, Taboubi a haussé le ton pour défendre sa structure et pour s’adresser implicitement à Kaïs Saïed. « Nul ne pourra gouverner la Tunisie, tout seul », a-t-il laissé entendre, mettant en garde contre toute atteinte à la Centrale syndicale. « Présentez-nous votre vision, et nous allons la discuter et l’approuver », s’est-il encore adressé à Kaïs Saïed, se montrant attaché aux choix nationaux pour la Tunisie.

Face à ce blocage, l’Ugtt était contrainte d’agir en proposant sa vision de sortie de l’actuelle crise politique. Vendredi dernier, la Centrale syndicale a rendu publique sa feuille de route dressée par la direction des Etudes et documentations dans l’objectif de résoudre l’actuelle crise d’ordre politique, économique et sociale.

Nouveau gouvernement, élections anticipées

Cette feuille de route repose sur la capacité de Kaïs Saïed à gérer la prochaine phase politique. En premier, l’Ugtt pense qu’il est indispensable d’accélérer la mise en place d’un nouveau gouvernement pour affronter les défis économiques, sociaux et sanitaires. Un gouvernement restreint composé de compétences nationales qui n’auront pas la possibilité de candidater lors des prochaines élections et seront responsables uniquement devant Kaïs Saïed.

Ensuite, il est nécessaire de délimiter dans le temps les mesures exceptionnelles que le Président de la République a décrétées le 25 juillet. Le troisième point, concerne « la création d’une instance nationale consultative dont la mission sera de mettre en œuvre une réforme politique incluant le régime politique, la loi électorale, et la Constitution ».

Pour la Centrale syndicale, il est également nécessaire de transférer le rapport de la Cour des comptes sur les résultats des élections présidentielle et législatives de 2019 devant les autorités judiciaires compétentes et mettre en place les mécanismes adéquats pour concrétiser les décisions qui en émanent. Cet appel fait allusion aux infractions qualifiées de graves commises par certains partis politiques, notamment en ce qui concerne le financement politique étranger.

Outre des garanties législatives et légales, mais aussi des procédures administratives pour purifier la vie politique, l’Ugtt veut également ouvrir les dossiers de corruption relatifs à quelques instances nationales, comme l’Inlucc et l’IVD, mais aussi une révision du code des collectivités locales.

En résumé, ce sont les points de cette feuille de route présentée par l’Ugtt à l’opinion publique, reposant essentiellement sur la capacité du Président de la République à gérer la prochaine phase politique, économique et sociale et à mener sa guerre contre la corruption.

Vers l’amendement de la Constitution ?

Cette feuille de route intervient en marge d’une polémique provoquée par les déclarations d’un conseiller du Président de la République portant sur une possible suspension de la Constitution. Si le Chef de l’Etat s’est clairement déclaré pour le respect de la Constitution, il n’a pas manqué de préciser que certains amendements restent possibles. Ses propos ne sont pas passés inaperçus. Dans des déclarations médiatiques, le secrétaire général de l’Ugtt, Noureddine Taboubi, a appelé à l’organisation d’élections anticipées, pour élire un Parlement qui devra, par la suite, statuer sur un éventuel changement du système politique et de la Constitution. Une façon de dire que l’Ugtt refuse toute suspension de la Constitution par le Président. « Un changement est nécessaire et les réformes sont inéluctables. Toutefois, une intelligence politique est requise pour passer d’une situation à une autre. Les Tunisiens qui sont sortis dans les rues le 25 juillet ont exprimé un ras-le-bol de la situation et non pour défendre une personne en particulier », a tenu à clarifier Taboubi.

Dans ce contexte, le deuxième responsable de l’Ugtt, Sami Tahri, a estimé que la Tunisie est face à deux voies : le dialogue ou la dictature. « Deux voies et pas de troisième : le partage et le dialogue, bien évidemment, selon des conditions ou l’autocratie et la dictature et ce qu’elles peuvent engendrer comme soumission définitive aux exigences étrangères », s’est-il exprimé.

En tout cas, dans sa démarche, l’Ugtt a pu s’offrir de nombreux soutiens. Primo, la récente entrevue entre Taboubi et la présidente du Parti Destourien Libre (PDL) a été interprétée comme un possible rapprochement entre les deux parties, ce qui renforcera la position de la Centrale syndicale. Secundo, le secrétaire général d’Attayar démocratique, Ghazi Chaouachi, a annoncé que son parti soutient les propositions de l’Union générale tunisienne du travail (Ugtt) qui visent à faire sortir le pays de la crise.

En résumé, l’Ugtt semble s’inscrire dans une démarche politique visant à placer le Président de la République devant un fait accompli : On vous soutient, oui ! Mais vous ne pouvez pas faire cavalier seul dans cette situation de blocage, c’est ce que veut dire la Centrale syndicale en multipliant dernièrement ses manœuvres d’ordre politique.

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